‹ Recueillements poétiquesChapitre 5 sur 126 · EPILOGUE DE JOCELYN · texte numérisé non relu

EPILOGUE DE JOCELYN

LE PATRE

\'ous voulez donc, monsieur, que je vous le raconter

Dieu sait si je vous mens, et pourtant j'en ai honte.

\^ous direz : « C'est un rêve ! ); et je ne dormais pas.

L'n jour, près des tombeaux j'avais porté mes pas;

Pour ces trois chers défunts j'avais dit mes prières,

Fait trois signes de croix, et baisé leurs trois pierres;

Puis, les yeux par mes pleurs encor tout obscurcis.

Non loin, au bord du lac, pensif, j'étais assis.

Aucun vent n'en frôlait la surface limpide;

L'eau profonde y dormait , transparente et sans ride ;

Et je laissais mes yeux, qui regardaient sans voir.

Avec distraction flotter sur ce miroir.

La cime des glaciers avec ses neiges blanches,

La grotte et ses tombeaux, les chênes et leurs branches.

Et le dôme serein d'un pan de firmament.

Tout s'y réfléchissait, clair, dans l'éloignement.

Soudain l'onde immobile, où mon regard se plonge,

S'illumine, et je vois, comme Ton voit en songe,

Deux figures sortir du ciel resplendissant.

Aux cimes du glacier descendre en s'embrassant.

Er. comme deux oiseaux dont l'aile est éclairée,

S'abattre sur la grotte et planer à l'entrée.

Ebloui des clartés que l'eau semblait darder.

Sans haleine, j'osais à peine regarder;

Mais l'image dans l'eau s'éclairant à mesure.

Je reconnus, monsieur, l'une et l'autre figure.

MOI

Et c'était...?

LE PATRE

Jocelyn! et Laurence avec lui !

Si j'avais pu marcher, je me serais enfui; Mais je restai cloué de terreur à ma place.

Et mes yeux , malgré moi , les voyaient dans la glace ,

\'étus d'air et de jour au lieu de vêtements,

Se tenant par la main ainsi que deux amants.

Sur l'herbe qui frémit leurs pieds joints s'arrêtèrent ,

Et de là, sans parler, leurs regards se portèrent

Sur les sites, les eaux, les arbres du beau lieu.

Comme quand on arrive ou qu'on va dire adieu;

Tour à tour Tun à l'autre ils se montraient du geste

Du temps de leurs amours, hélas! le peu qui reste,

Les plantes, les rochers, les chênes éclaircis,

La mousse au bord du lac où Ton s'était assis ,

La source extravasée et les nids d'hirondelles.

Et la plume par terre arrachée à leurs ailes.

Puis ils se regardaient , souriant , elle et lui ,

Comme quelqu'un qui voit son idée en autrui ;

Et Laurence, abaissant une main jusqu'aux herbes,

Des mille fleurs des prés cueillait de grosses gerbes,

Feuille à feuille, au hasard, nuançait leurs couleurs.

Et de la tête aux pieds se revêtait de fleurs,

Comme une aurore au ciel se revêt de la nue;

Et l'amant embaumé s'enivrait de sa vue.

Et, comme pour venir assister à leurs jeux,

Tout ce qu'ils appelaient ressuscitait pour eux;

Et les plantes croissaient à leur seule pensée,

Et la biche accourait lécher leur main baissée,

Et le chien au soleil se couchait à leurs pieds.

Et les pigeons enfuis de leurs nids effrayés.

Par Laurence nommés revenaient d'un coup d'aile

Becqueter son épaule et planer autour d'elle;

Et puis je vis venir d'en haut , monter d'en bas ,

Hommes, femmes, enfants, que je ne connus pas,

Aces noces du ciel foule que Dieu convie,

Venant pour retracer et bénir une vie!

Jocelyn, lai du moins, tous les reconnaissait.

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