LA HARPE DES CANTIQUES
ECONDE voix du cœuT qui pleure Larme sonore du saint lieu, Poésie, harpe intérieure.
Seule langue qui parle à Dieu !
Ce roi de la lyre divine,
A qui le Seigneur en fit don,
Te pressait contre sa poitrine
Pour lui dire : « Grâce «, ou : « Pardon!
Ah! sur tes cordes attendries Toute âme humaine a son accent.
La terre fume quand tu pries; Quand tu chantes, le ciel descend!
UAND l'Arabe altéré, dont le puits n'a plus d'onde,
A plié le matin sa tente vagabonde
Et suspendu la source aux flancs de ses chameaux, Il salue en partant la citerne tarie, Et, sans se retourner, va chercher la patrie Où le désert cache ses eaux.
Que lui fait qu'au couchant le vent de feu se lève Et, comme un océan qui laboure la grève, Comble derrière lui l'ornière de ses pas , Suspende la montagne où courait la vallée, Ou sème en flots durcis la dune amoncelée? Il marche, et ne repasse pas.
Mais vous, peuples assis de TOccident stupide, Homrnes pétrifiés dans votre orgueil timide. Partout où le hasard sème vos tourbillons Vous germez comme un gland sur vos sombres collines. Vous poussez dans le roc vos stériles racines, Vous végétez sur vos sillons !
Vous taillez le granit, vous entassez les briques, Vous fondez tours, cités, trônes ou républiques : Vous appelez le temps, qui ne répond qu'à Dieu; Et, comme si des jours ce Dieu vous eût fait maître. Vous dites à la race humaine encore à naître : « Vis, meurs, immuable en ce lieu 1
« Recrépis le vieux mur écroulé sur ta race, Garde que de tes pieds l'empreinte ne s'efface, Passe à d'autres le joug que d'autres t'ont jeté ! Sitôt qu'un passé mort te retire son ombre , Dis que le doigt de Dieu se sèche, et que le nombre Des jours, des soleils est compté! »
En vain la mort vous suit et décime sa proie. En vain le Temps, qui rit de vos Babels, les broie, Sous son pas éternel insectes endormis; En vain ce laboureur irrité les renverse. Ou, secouant le pied, les sème et les disperse Comme des palais de fourmis;
Vous les rebâtissez toujours, toujours de même! Toujours dans votre esprit vous lancez anathème A qui les touchera dans la postérité; Et toujours en traçant ces précaires demeures. Hommes aux mains de neige et qui fondez aux heures , Vous parlez d'immortalité !
Et qu'un siècle chancelle ou qu'une pierre tombe,
Que Socrate vous jette un secret de sa tombe,
Que le Christ lègue au monde un ciel dans son adieu :
Vous vengez par le fer le mensonge qui règne,
Et chaque vérité nouvelle ici-bas saigne
Du sang d'un prophète ou d'un Dieu!
De vos yeux assoupis vous aimez les écailles : Semblables au guerrier armé pour les batailles, Mais qui dort enivré de ses songes épais, Si quelque voix soudaine éclate à votre oreille , Vous frappez, vous tuez celui qui vous réveille, Car vous voulez dormir en paix !
Mais ce n'est pas ainsi que le Dieu qui vous somme Entend la destinée et les phases de l'homme; Ce n'est pas le chemin que son doigt vous écrit ! En vain le cœur vous manque et votre pied se lasse : Dans l'œuvre du Très-Haut le repos n'a pas place; Son esprit n'est pas votre esprit!
(( Marche ! » sa voix le dit à la nature entière. Ce n'est pas pour croupir sur ces champs de lumière Que le soleil s'allume et s'éteint dans ses mains ! Dans cette œuvre de vie où son âme palpite. Tout respire, tout croît, tout grandit, tout gravite : Les cieux , les astres , les humains !
L'œuvre toujours finie et toujours commencée Manifeste à jamais Téternelle pensée :
Chaque halte pour Dieu n'est qu'un point de départ. Gravissant l'infini qui toujours le domine. Plus il s'élève , et plus la volonté divine S'élargit avec son regard !
Il ne s'arrête pas pour mesurer l'espace. Son pied ne revient pas sur sa brûlante trace. Il ne revoit jamais ce qu'il vit en créant; Semblable au faible enfant qui lit et balbutie, Il ne dit pas deux fois la parole de vie : Son Verbe court sur le néant!
Il court, et la nature à ce Verbe qui vole Le suit en chancelant de parole en parole : Jamais, jamais demain ce qu'elle est aujourd'hui! Et la création, toujours, toujours nouvelle, Monte éternellement la symbolique échelle Que Jacob rêva devant lui !
Et rien ne redescend à sa forme première : Ce qui fut glace et nuit devient flamme et lumière; Dans les flancs du rocherle métal devient or; En perle au fond des mers le lit des flots se change; L'éther en s'allumant devient astre, et la fange Devient homme, et fermente encor!
Puis un souffle d'en haut se lève ; et toute chose Change, tombe, périt, fuit, meurt, se décompose. Comme au coup de sifflet des décorations; Jéhovah d'un regard lève et brise sa tente, Et les camps des soleils suspendent dans l'attente Leurs saintes évolutions.
Les globes calcinés volent en étincelles. Les étoiles des nuits éteignent leurs prunelles, La comète s'échappe et brise ses essieux; Elle lance en éclats la machine céleste. Et de mille univers, en un souffle, il ne reste Qu'un charbon fumant dans les cieux!
Et vous, qui ne pouvez défendre un pied de grève. Dérober une feuille au souffle qui l'enlève. Prolonger d'un rayon ces orbes éclatants, Ni dans son sablier, qui coule intarissable. Ralentir d'un moment, d'un jour, d'un grain de sable. La chute éternelle du temps;
Sous vos pieds chancelants si quelque caillou roule , Si quelque peuple meurt, si quelque trône croule , Si l'aile d'un vieux siècle emporte ses débris, Si de votre alphabet quelque lettre s'efface, Si d'un insecte à l'autre un brin de paille passe , Le ciel s'ébranle de vos cris !
Regardez donc, race insensée.
Les pas des générations!
Toute la route n'est tracée Que des débris des nations :
Trônes, autels, temples, portiques.
Peuples, royaumes, républiques, Sont la poussière du chemin; Et l'histoire, écho de la tombe.
N'est que le bruit de ce qui tombe Sur la route du genre humain.
Plus vous descendez dans les âges, Plus ce bruit s'élève en croissant, Gomme en approchant des rivages Que bat le flot retentissant.
Voyez passer l'esprit de l'homme, De Thèbe et de Memphis à Rome, Voyageur terrible en tout lieu.
Partout brisant ce qu'il élève.
Partout, de la torche ou du glaive, Faisant place à l'esprit de Dieu !
Il passe au milieu des tempêtes Par les foudres du Sinai,
Par les verges de ses prophètes , Par les temples d'Adonaï! Foulant ses jougs, brisant ses maîtres, Il change ses rois pour ses prêtres, Change ses prêtres pour des rois; Puis, broyant palais, tabernacles, Il sème ces débris d'oracles Avec les débris de ses lois!
Déplo3'ant ses ailes rapides.
Il plonge au désert de Memnon;
Le voilà sous les Pyramides,
Le voici sur le Parthénon :
Là, cachant aux regards de l'homme
Les fondements du pouvoir, comme
Ceux d'un temple mystérieux;
Là, jetant au vent populaire,
Comme le grain criblé sur l'aire,
Les lois, les dogmes et les dieux!
Las de cet assaut de parole, Il guide Alexandre au combat; L'aigle sanglant du Capitole Sur le monde à son doigt s'abat :
L'univers n'est plus qu'un empire.
Mais déjà l'esprit se retire; Et les peuples, poussant un cri.
Comme un avide essaim d'esclaves Dont on a brisé les entraves.
Se sauvent avec un débri.
Levez-vous, Gaule et Germanie, L'heure de la vengeance est là!
Des ruines, c'est le génie
Qui prend les rênes d'Attila!
Lois, forum, dieux, faisceaux, tout croule:
Dans l'ornière de sang tout roule,
Tout s'éteint, tout fume. Il fait nuit.
Il fait nuit, pour que l'ombre encore
Fasse mieux éclater l'aurore
Du jour' où son doigt vous conduit!
L'homme se tourne à cette flamme.
Et revit en la regardant :
Charlemagne en fait la grande âme Dont il anime l'Occident.
Il meurt : son colosse d'empire En lambeaux vivants se déchire, Comme un vaste et pesant manteau Fait pour les robustes épaules Qui portaient le Rhin et les Gaules; Et l'esprit reprend son marteau!
De ces nations mutilées
Cent peuples naissent sous ses pas.
Races barbares et mêlées
Que leur mère ne connaît pas;
Les uns indomptés et farouches,
Les autres rongeant dans leurs bouches
Les mors des tyrans ou des dieux :
xMais l'esprit, par diverses routes,
A son tour leur assigne à toutes
Un rendez-vous mystérieux.
Pour les pousser où Dieu les mène.
L'esprit humain prend cent détours.
Le christianisme.
Et revêt chaque forme humaine Selon les hommes et les jours.
Ici, conquérant, il balaie Les vieux peuples comme l'ivraie; Là, sublime navigateur.
L'instinct d'une immense conquête Lui fait chercher dans la tempête Un monde à travers l'équateur.
Tantôt il coule la pensée
En bronze palpable et vivant,
Et la parole retracée
Court et brise comme le vent;
Tantôt, pour mettre un siècle en poudre,
Il éclate comme la foudre
Dans un mot de feu : Liberté!
Puis, dégoûté de son ouvrage,
D'un mot qui tonne davantage
Il réveille Thumanité!
Et tout se fond, croule et chancelle;
Et, comme un flot du flot chassé,
Le temps sur le temps s'amoncelle.
Et le présent sur le passé!
Et sur ce sable où tout s'enfonce.
Quoi donc, ô mortels, vous annonce
L'immuable que vous cherchez?
Je ne vois que poussière et lutte.
Je n'entends que l'immense chute
Du temps qui tombe et dit : « Marchez! »
Marchez! l'humanité ne vit pas d'une idée! Elle éteint chaque soir celle qui l'a guidée , Elle en allume une autre à l'immortel flambeau : Comme ces morts vêtus de leur parure immonde , Les générations emportent de ce monde
Leurs vêtements dans le tombeau.
Là c'est leurs dieux; ici les mœurs de leurs ancêtres, Le glaive des tyrans, l'amulette des prêtres, Vieux lambeaux , vils haillons de cultes ou de lois : Et quand après mille ans dans leurs caveaux on fouille, On est surpris de voir la risible dépouille De ce qui fut l'homme autrefois.
Robes, toges, turbans, tunique, pourpre, bure. Sceptres, glaives, faisceaux, haches, houlette, armure. Symboles vermoulus fondent sous votre main, Tour à tour au plus fort, au plus fourbe, au plus digne, Et vous vous demandez vainement sous quel signe Monte ou baisse le genre humain.
Sous le vôtre, ô chrétiens! L'homme en qui Dieu travaille Change éternellement de formes et de taille ; Géant de l'avenir, à grandir destiné, Il use en vieillissant ses vieux vêtements, comme Des membres élargis font éclater sur l'homme Les langes où l'enfant est né.
L'humanité n'est pas le bœuf à courte haleine Qui creuse à pas égaux son sillon dans la plaine. Et revient ruminer sur un sillon pareil ;
C'est Taigle rajeuni qui change son plumage, Et qui monte affronter, de nuage en nuage, De plus hauts rayons du soleil.
Enfants de six mille ans qu'un peu de bruit étonne, Ne vous troublez donc pas d'un mot nouveau qui tonne, D'un empire éboulé, d'un siècle qui s'en va ! Que vous font les débris qui jonchent la carrière? Regardez en avant, et non pas en arrière : Le courant roule à Jchovah !
Que dans vos cœurs étroits vos espérances vagues Ne croulent pas sans cesse avec toutes les vagues : Ces flots vous porteront , hommes de peu de foi ! Qu'importent bruit et vent, poussière et décadence, Pourvu qu'au-dessus d'eux la haute Providence Déroule l'éternelle loi !
Vos siècles page à page épellent l'Evangile : Vous n'y lisiez qu'un mot, et vous en lirez mille ; Vos enfants plus hardis y liront plus avant ! Ce livre est comme ceux des sibylles antiques , Dont l'augure trouvait les feuillets prophétiques Siècle à siècle arrachés au vent.
Dans la foudre et léclair votre Verbe aussi vole : Montez à sa lueur, courez à sa parole. Attendez sans effroi l'heure lente à venir, Vous, enfants de celui qui, l'annonçant d'avance. Du sommet d'une croix vit briller l'espérance Sur l'horizon de l'avenir!
Cet oracle sanglant chaque jour se révèle; L'esprit, en renversant, élève et renouvelle.
Passagers ballottés dans vos siècles flottants, Vous croyez reculer sur Tocéan des âges. Et vous vous remontrez, après mille naufrages, Plus loin sur la route des temps!
Ainsi quand le vaisseau qui vogue entre deux mondes A perdu tout rivage, et ne voit que les ondes S'élever et crouler comme deux sombres murs; Quand le maître a brouillé les nœuds nombreux qu'il hle, Sur la plaine sans borne il se croit immobile Entre deux abîmes obscurs.
« C'est toujours, se dit-il dans son cœur plein de doute, Même onde que je vois , même bruit que j'écoute ; Le flot que j'ai franchi revient pour me bercer; A les compter en vain mon esprit se consume, C'est toujours de la vague, et toujours de l'écume : Les jours flottent sans avancer 1 »
Et les jours et les flots semblent ainsi renaître, Trop pareils pour que l'œil puisse les reconnaître. Et le regard trompé s'use en les regardant; Et l'homme, que toujours leur ressemblance abuse, Les brouille, les confond, les gourmande et t'accuse. Seigneur!... Ils marchent cependant!
Et quand sur cette mer, las de chercher sa route, Du firmament splendide il explore la voûte. Des astres inconnus s'y lèvent à ses yeux ; Et, moins triste, aux parfums qui soufflent des rivages. Au jour tiède et doré qui glisse des cordages. Il sent qu'il a changé de cieux.
Nous donc, si le sol tremble au vieux toit de nos pères, Ensevelissons-nous sous des cendres si chères,
278 POESIES POLlTiaUES.
Tombons enveloppés de ces sacrés linceuls! Mais ne ressemblons pas à ces rois d'Assyrie Qui traînaient au tombeau femmes, enfants, patrie, Et ne savaient pas mourir seuls;
(Jui jetaient au bûcher, avant que d'y descendre. Famille, amis, coursiers, trésors réduits en cendres, Espoir ou souvenirs de leurs jours plus heureux, Et, livrant leur empire et leurs dieux à la flamme, Auraient voulu qu'aussi l'univers n'eût qu'une âme, Pour que tout mourût avec eux !
AU PEUPLE DU iq OCTOBRE l83o
AiNs efforts , périlleuse audace !
g^j^ Me disent des amis au geste menaçant Le lion même fait-il grâce
Taisez-vous, ou chantez comme rugit la foule ! Attendez pour passer que le torrent s'écoule.
De sang et de lie écumant !
On peut braver Néron , cette hyène de Rome ! Les brutes ont un cœur; le tyran est un homme
Mais le peuple est un élément,
(t Elément qu'aucun frein ne dompte.
Et qui roule semblable à la fatalité.
Pendant que sa colère monte, Jeter un cri d'humanité.
28o POESIES POLITIQUES.
C'est au sourd Océan qui blanchit son rivage Jeter dans la tempête un roseau de la plage,
La feuille sèche à l'ouragan; C'est aiguiser le fer pour soutirer la foudre, Ou poser pour l'éteindre un bras réduit en poudre
Sur la bouche en feu du volcan!
u Souviens-toi du jeune poète, Chénier ! dont sous tes pas le sang est encor chaud ,
Dont l'histoire en pleurant répète
Le salut triste à l'échafaud '.
Il rêvait, comme toi, sur une terre libre Du pouvoir et des lois le sublime équilibre;
Dans ses bourreaux il avait foi !
Qu'importe? il faut mourir, et mourir sans mémoire : « Eh bien! mourons, dit-il. Vous tuez de la gloire :
« J'en avais pour vous et pour moi ! »
« Cache plutôt dans le silence Ton nom , qu'un peu d'éclat pourrait un jour trahir !
Conserve une lyre à la France,
Et laisse-les s'entre-haïr.
De peur qu'un délateur à l'oreille attentive Sur sa table future en pourpre ne t'inscrive,
Et ne dise à son peuple-roi :
u C'est lui qui, disputant ta proie à ta colère, u Voulant sauver du sang ta robe populaire,
« Te crut généreux. Venge-toi ! »
Non, le Dieu qui trempa mon âme Dans des torrents de force et de virilité,
' Tout le monde connaît le mot d'André Chénier sur l'échafaud " C'est dommage, dit-ii en se frappant le front, il y avait quelque chose là. •)
N'eût pas mis dans un cœur de femme
Cette soif d'immortalité.
Que l'autel de la Peur serve d'asile au lâche ! Ce cœur ne tremble pas aux coups sourds d'une hache,
Ce front levé ne pâlit pas ; La mort qui se trahit dans un signe farouche En vain, pour m'avertir, met un doigt sur sa bouche :
La gloire sourit au trépas.
Il est beau de tomber victime Sous le regard vengeur de la postérité,
Dans l'holocauste magnanime
De sa vie à la vérité!
L'échafaud pour le juste est le lit de sa gloire : Il est beau d'y mourir au soleil de l'histoire,
Au milieu d'un peuple éperdu ; De léguer un remords à la foule insensée, Et de lui dire en face une mâle pensée,
Au prix de son sang répandu.
u Peuple, dirai-je, écoute et juge ! Oui, tu fus grand, le jour où, du bronze affronté,
Tu le couvris, comme un déluge.
Du reflux de la liberté !
Tu fus fort, quand, pareil à la mer écumante. Au nuage qui gronde, au volcan qui fermente.
Noyant les gueules du canon , Tu bouillonnais semblable au plomb dans la fournaise, Et roulais furieux, sur une plage anglaise.
Trois couronnes dans ton limon !
« Tu fus beau, tu fus magnanime.
Le jour où, recevant les balles sur ton sein, Tu marchais d'un pas unanime,
Sans autre chef que ton tocsin ; Où , n'ayant que ton cœur et tes mains pour combattre , Relevant le vaincu que tu venais d'abattre,
Et remportant, tu lui disais :
« Avant d'être ennemis, le pays nous fit frères; « Livrons au même lit les blessés des deux guerres :
« La France couvre le Français! »
u Quand dans ta chétive demeure.
Le soir, noirci du feu, tu rentrais triomphant
Près de l'épouse qui te pleure,
Du berceau nu de ton enfant , Tu ne leur présentais pour unique dépouille Que la goutte de sang, la poudre qui te souille.
Un tronçon d'arme dans ta main.
En vain l'or des palais dans la boue étincelle; Fils de la liberté, tu ne rapportais qu'elle :
Seule elle assaisonnait ton pain!
a Un cri de stupeur et de gloire.
Sorti de tous les cœurs, monta sous chaque ciel.
Et l'écho de cette victoire
Devint un hymne universel.
Moi-même dont le cœur date d'une autre France, Moi dont la liberté n'allaita pas l'enfance.
Rougissant et fier à la fois.
Je ne pus retenir mes bravos à tes armes. Et j'applaudis des mains, en suivant de mes larmes
L'innocent orphelin des rois!
(c Tu reposais dans ta justice Sur la foi des serments conquis, donnés, reçus : Un jour brise dans un caprice Les nœuds par deux règnes tissus!
Tu t'élances bouillant de honte et de délire : Le lambeau mutilé du gage qu'on déchire
Reste dans les dents du lion.
On en appelle au fer; il t'absout. Qu'il se lève Celui qui jetterait ou la pierre ou le glaive
A ton jour d'indignation! .
« Mais tout pouvoir a des salaires A jeter aux flatteurs qui lèchent ses genoux,
Et les courtisans populaires
Sont les plus serviles de tous.
Ceux-là, des rois honteux pour corrompre les âmes. Offrent les pleurs du peuple, ou son or, ou ses femmes,
Aux désirs d'un maître puissant ; Les tiens , pour caresser des penchants plus sinistres , Te font sous l'échafaud, dont ils sont les ministres.
Respirer des vapeurs de sang!
« Dans un aveuglement funeste Ils te poussent de Toeil vers un but odieux ,
Comme l'enfer poussait Oreste,
En cachant le crime à ses yeux.
La soif de ta vengeance, ils l'appellent justice : Eh bien, justice soit! Est-ce un droit de supplice
Qui par tes morts fut acheté?
Que feras-tu, réponds, du sang qu'on te demande? Quatre têtes sans tronc, est-ce donc là l'offrande
D'un grand peuple à sa liberté?
« N'en ont-ils pas fauché sans nombre?
N'en ont-ils pas jeté des monceaux, sans combler
Le sac insatiable et sombre
Où tu les entendais rouler?
Depuis que la mort même, inventant ses machines,
Eut ajouté la roue aux faux des guillotines
Pour hâter son char gémissant, Tu comptais par centaine, et tu comptas par mille! Quand on presse du pied le pavé de ta ville,
On craint d'en voir jaillir du sang.
« — Oui , mais ils ont joué leur tête. — Je le sais; et le sort les livre et te les doit !
C'est ton gage, c'est ta conquête;
Prends, ô peuple ! use de ton droit.
Mais alors jette au vent l'honneur de ta victoire; Ne demande plus rien à l'Europe , à la gloire,
Plus rien à la postérité !
En donnant cette joie à ta libre colère, Va-t'en; tu t'es payé toi-même ton salaire :
Du sang, au lieu de liberté!
« Songe au passé, songe à Taurore De ce jour orageux levé sur nos berceaux;
Son om.bre te rougit encore
Du reflet pourpré des ruisseaux.
11 t'a fallu dix ans de fortune et de gloire Pour effacer l'horreur de deux pages d'histoire.
Songe à l'Europe qui te suit.
Et qui , dans le sentier que ton pied fort lui creuse , Voit marcher, tantôt sombre et tantôt lumineuse,
Ta colonne qui la conduit !
(( Veux-tu que sa liberté feinte Du carnage civique arbore aussi la faux.
Et que partout sa main soit teinte
De la fange des échafauds?
Veux-tu que le drapeau qui la porte aux deux mondes. Veux-tu que les degrés du trône que tu fondes,
Pour piédestal aient un remord?
Et que ton roi, fermant sa main pleine de grâces, Ne puisse à son réveil descendre sur tes places
Sans entendre hurler la mort?
« Aux jours de fer de tes annales Q.uels dieux n'ont pas été fabriqués par tes mains .'"
Des divinités infernales
Reçurent l'encens des humains; Tu dressas des autels à la Terreur publique, A la Peur, à la Mort, dieux de ta république :
Ton grand prêtre fut ton bourreau!
De tous ces dieux vengeurs qu'adora ta démence, Tu n'en oublias qu'un, ô peuple! la Clémence!
Essayons d'un culte nouveau.
« Le jour qu'oubliant ta colère, Comme un lutteur grandi qui sent son bras plus fort,
De l'héroïsme populaire
Tu feras le dernier effort; Le jour où tu diras : « Je triomphe et pardonne !... » Ta vertu montera plus haut que ta colonne
Au-dessus des exploits humains; Dans des temples voués à ta miséricorde Ton génie unira la force et la concorde.
Et les siècles battront des mains!
(( Peuple, diront-ils, ouvre une ère (( Que dans ses rêves seuls l'humanité tenta;
« Proscris des codes de la terre
(c La mort que le crime inventa !
<( Remplis de ta vertu l'histoire qui la nie; (( Réponds par tant de gloire à tant de calomnie;
« Laisse la pitié respirer!
« Jette à tes ennemis des lois plus magnanimes, a Ou, si tu veux punir, intlige à tes victimes « Le supplice de t'admirer !
a Quitte enfin la sanglante ornière o Où se traîne le char des révolutions;
(( Que ta halte soit la dernière
u Dans ce désert des nations; i< Que le genre humain dise, en bénissant tes pages : « C'est ici que la France a de ses lois sauvages
« Fermé le livre ensanglanté; « C'est ici qu'un grand peuple, au jour de la justice, « Dans la balance humaine, au lieu d'un vil supplice
« Jeta sa magnanimité. »
(( Mais le jour où le long des tîeuves Tu reviendras les yeux baissés sur tes chemins,
Suivi , maudit par quatre veuves
Et par des groupes d'orphelins, De ton morne triomphe en vain cherchant la fête, Les passants se diront, en détournant la tête :
« Marchons, ce n'est rien de nouveau!
« C'est, après la victoire, un peuple qui se venge. « Le siècle en a menti; jamais l'homme ne change :
« Toujours ou victime, ou bourreau ! »
A NEMESIS»
ON, SOUS quelque drapeau que le barde se range. La muse sert sa gloire et non ses passions ! Non , je n'ai pas coupé les ailes de cet ange
Pour Tatteler hurlant au char des factions! Non, je n'ai point couvert du masque populaire Son front resplend'issant des feux du saint, parvis, Ni pour fouetter et mordre, irritant sa colère. Changé ma muse en Némésis!
D'implacables serpents je ne l'ai point coiffée; Je ne l'ai pas menée une verge à la main , Injuriant la gloire avec le luth d'Orphée , Jeter des noms en proie au vulgaire inhumain.
I Le numéro de la Némésis du 3 juillet i83i contient une satire aussi injuste qu'amère contre M. de Lamartine. On lui reproche l'usage le plus légitime des droits du cito3-en , l'honorable candidature qu'il a acceptée dans le Nord et dans le Var; on semble lui interdire de prononcer le nom d'une liberté qu'il a aimée et chantée avant ses accusateurs. On lui reproche aussi d'avoir reçu de ses libraires le prix de ses ouvrages. Poète attaqué par un poëte, il a cru devoir lui répondre dans sa langue, et il a écrit cette ode dans la chaleur de la lutte, le jour même de l'élection.
Prostituant ses vers aux clameurs de la rue , Je n'ai pas arraché la prêtresse au saint lieu; A ses profanateurs je ne l'ai pas vendue, Comme Sion vendit son Dieu 1
Non, non : je l'ai conduite au fond des solitudes, Comme un amant jaloux d'une chaste beauté; J'ai gardé ses beaux pieds des atteintes trop rudes Dont la terre eût blessé leur tendre nudité; J'ai couronné son front d'étoiles immortelles. J'ai parfumé mon cœur pour lui faire un séjour. Et je n'ai rien laissé s'abriter sous ses ailes Que la prière et que l'amour!
L'or pur que sous mes pas semait sa main prospère N'a point payé la vigne ou le champ du potier; Il n'a point engraissé les sillons de mon père Ni les coffres jaloux d'un avide héritier : Elle sait où du ciel ce divin denier tombe. Tu peux sans le ternir me reprocher cet or! D'autres bouches un jour te diront sur ma tombe Où fut enfoui mon trésor.
Je n"ai rien demandé que des chants à sa lyre. Des soupirs pour une ombre, et des hymnes pour Dieu ! Puis , quand l'âge est venu m'enlever son délire , J"ai dit à cette autre âme un trop précoce adieu : « Quitte un cœur que le poids de la patrie accable ! P'uis nos villes de boue et notre âge de bruit! Quand l'eau pure des lacs se mêle avec le sable, Le cygne remonte et s'enfuit, m
Honte à qui peut chanter pendant que Rome brûle. S'il n'a l'âme et la lyre et les yeux de Néron,
A NEMESIS. 289
Pendant que l'incendie en fleuve ardent circule Des temples aux palais, du Cirque au Panthéoli ! Honte à qui peut chanter pendant que chaque femme Sur le front de ses fils voit la mort ondoyer, Que chaque citoyen regarde si la flamme Dévore déjà son foyer!
Honte à qui peut chanter pendant que les sicaires En secouant leur torche aiguisent leurs poignards, Jettent les dieux proscrits aux rires populaires. Ou traînent aux égouts les bustes des Césars ! C'est rheure de combattre avec l'arme qui reste; C'est l'heure de monter au rostre ensanglanté, Et de défendre au moins de la voix et du geste Rome, les dieux, la liberté!
La liberté! ce mot dans ma bouche t'outrage? Tu crois qu'un sang d'ilote est assez pur pour moi , Et que Dieu de ses dons fit un digne partage, L'esclavage pour nous, la liberté pour toi? Tu crois que de Séjan le dédaigneux sourire Est un prix assez noble aux cœurs tels que le mien , Que le ciel m'a jeté la bassesse et la lyre, A toi l'âme du citoyen?
Tu crois que ce saint nom qui fait vibrer la terre, Cet éternel soupir des généreux mortels. Entre Caton et toi doit rester un mystère; Que la liberté monte à ses premiers autels? Tu crois qu'elle rougit du chrétien qui l'épouse. Et que nous adorons notre honte et nos fers Si nous n'adorons pas ta liberté jalouse Sur l'autel d'airain que tu sers?
Détrompe-toi, poëte, et permets-nous d'être hommes! Nos mères nous ont faits tous du même limon! La terre qui vous porte est la terre où nous sommes, Les fibres de nos cœurs vibrent au même son ! Patrie et liberté, gloire, vertu, courage, Quel pacte de ces biens m'a donc déshérité? Quel jour ai-je vendu ma part de l'héritage, Ésaû de la liberté!'
Va, n'attends pas de moi que je la sacrifie Ni devant vos dédains ni devant le trépas! Ton Dieu n'est pas le mien, et je m'en glorifie : J'en adore un plus grand qui ne te maudit pas! La liberté que j'aime est née avec notre âme. Le jour où le plus juste a bravé le plus fort , Le jour où Jéhovah dit au fils de la femme : u Choisis, des fers ou de la mort ! »
Que ces tyrans divers, dont la vertu se joue, Selon l'heure et les lieux s'appellent peuple ou roi. Déshonorent la pourpre ou salissent la boue, La honte qui les flatte est la même pour moi ! Qu'importe sous quel pied se courbe un front d'esclave; Le joug d'or ou de fer n'en est pas moins honteux ! Des rois tu l'affrontas, des tribuns je le brave : Qui fut moins libre de nous deux?
Fais-nous ton Dieu plus beau, si tu veux qu'on l'adore j Ouvre un plus large seuil à ses cultes divers! Repousse, du parvis que leur pied déshonore, La vengeance et l'injure aux portes des enfers ! Écarte ces faux dieux de l'autel populaire , Pour que le suppliant n y soit pas insulté!
A NEMESIS.
Sois la lyre vivante et non pas le Cerbère
Du temple de la liberté!
Un jour, de nobles pleurs laveront ce délire; Et ta main, étouffant le son qu'elle a tiré. Plus juste arrachera des cordes de ta lyre La corde injurieuse où la haine a vibré ! Mais moi j'aurai vidé la coupe d'amertume, Sans que ma lèvre même en garde un souvenir; Car mon âme est un feu qui brûle et qui parfume Ce qu'on jette pour la ternir.