‹ RedemptionChapitre 41 sur 54 · ACTE m · texte numérisé non relu

ACTE m

&IAURICE.

Mon cher comte, nous sommes restés depuis deux ans presque étrangers l'un à l'autre. Vous êtes si heureux, si entouré, je sens si bien à quel point je vous suis inutile, que je me contente de vous voir passer, de sourire à votre bonheur, et de vous tendre la main do loin...

LE COMTB.

Mon cher Maurice...

MADELEINE

Il me semble que j'ai entendu cette voix-là quelque part.

MAURICE

Moi, je suis seul au monde, vous savez... Je n'ai pas grand mérite à garder fidèlement le seul lien qui m'attache à quelqu'un sur la terre... Aussi je n'ai pas cessé de vous suivre des yeux et du cœur avec une affection fraternelle... Je vais vous le prouver... Mais auparavant j'ai besoin de savoir si l'homme à qui je m'adresse n'est pas changé pour moi... si je puis mettre aujourd'hui votre 'amitié à l'épreuve avec la même confiance qu'autrefois !

LE COMTE

Oui, Maurice, vous le pouvez, aujourd'hui, et toujours. Mais, mon ami (u se lèye), cette préface annonce quelque confidence délicate... Peut-être serait-il bon de l'ajourner à un autre temps et à un autre lieu... Ces loges de théâtre sont mal closes, peu discrètes...

MADELEINE

Ah! le traître 1

MAURICE

Non... le temps nous presse... et d'ailleurs aucun lieu ne saurait Cire mieux choisi pour ce que j'ai à vous dire... (lo comt© se rassied

d'un air soucieux.)

Tiens! comment cela?... Mais où donc ai-je entendu cette voix ?

MAURICE

Écoutez-moi donc, mon ami, et pardonnez- moi... J'étais là dans la rue, tout à l'heure, mêlé à celte foule qui s'extasie devant vos galantes magnificences... Près de moi, des jeunes gens s'en-

5î RÉDEMPTION.

Iretenaient de votre amour pour l'illustre comédienne, du souper qui doit vous réunir ce soir chez elle avec vos rivaux, et du choix qu'elle a promis de faire entre vous... Cette histoire est-elle vraie?

LE COMTE

Elle est vraie... Mais je ne vois pas...

MAURICE

Vous ne voyez pas de quel droit j'interviens en pareille affaire?... Cependant, cousin, vous m'avez dit autrefois qu'à l'heure d'un danger, si grave qu'il fût, vous ne voudriez prendre conseil que de moi, de ma raison que vous jugiez droite, de mon cœur que vous estimiez sain : eh bien! je vous rappelle cette parole, car le danger est venu, et il est grand... C'est vous, n'en doutez pas, que cette femme choisira... ( Mourement du comte.)

MADELEINE, qui écoute avec un iatérit croUsaaV

Cette femme !

MAURICE

Non pas seulement parce que vous êtes le plus riche, mais parce que vous êtes le meilleur, et que le venin s'attaque toujours aux fruits les plus purs...

LE COMTE

Maurice, je vous supplie...

Cette femme, je la connais mieux que vous ne pouvez le croire...

LE COMTE

De grâce!...

MAURICE

Et je sais que jamais cœur plus sec, plus blasé, plus aride...

LE COMTE, prenant le parti de rire.

Mon ami 1

MADELEINE, riant aussi.

Qu'il est gentil!

MAURICE

Plus froidement pervers.. .

LE COMTE, éclatant de rire.

Ah! ah! Ma foi! allez!... (ii se lè^e.) Il est déchaîné!... (Madeleine rit en écho.) Non ! noul allez! C'est que je trouve plaisant

ACTIi ni. 53

qu'elle nous ait prêté sa loge justement pour... Ah! ma foi! tant pis! elle l'a voulu!... Allez, continuez!

MAURICE, se levant et louriant.

Allons, grâce à Dieu, je vois que votre amour n'est pas sérieux! C'est une fantaisie qui vous a passé, n'est-ce pas?

LE COMTE, avec grarité.

Oh! quant à cela, Maurice, détrompez-vous 1 Cette femme, qu'on vous a calomniée, je l'aime, et profondément !

MAURICE , allant à lui.

Ah!... Adieu donc à notre amitié, et dites adieu, vous, pour jamais, à tous les sentiments généreux et à toutes les nobles pensées. Adieu!

LE COMTE, le retenant.

Mais enfin, Maurice, vous êtes fou I Qu'est-ce que cela signifie?

MAURICE

Cela signifie que j'aimerais mieux vous voir, vous, l'être le plus cher que j'aie au monde, oui... j'aimerais mieux vous voir, vous, comme moi-même, tomber aux mains de la mort, qu'aux mains de cette pâle et souriante créature!

MADELEINE, se dressant brusquement, areo une fureur sombre.

Qu'est-ce que c'est donc que cet homme-là?

MAURICE, saisissant la main du comte. »

Ah! je vous supplie de me croire, mon ami! Vous le voyez, ma main tremble! Je suis sincère, allez!... Je sais ce que c'est que la passion, je sais quel sacrifice je vous demande... Eh bien! croyezmoi... cet amour où vous vous engagez n'est pas une de ces folies indifférentes qui glissent sans laisser de traces dans la vie d'un homme... 11 y a, vous le savez, une race de femmes malfaisantes qui ne laissent partout où elles passent que ruine et flétrissure... Eh bien! cette femme... Madeleine!...

LE COMTE

Mais je vous dis que je l'aime!... Et d'ailleurs, vous ne connaissez pas celle que vous outragez.

MAURICE

Je la connais mieux que vous! Le hasard m'a servi... j'ai pu lire jusqu'au fond de son âme... j'ai pu voira nu, sous cette enveloppe

s; RÉDEMPTION.

de goâce et de jeunesse, la cervelle usée et le cœur décrépit d'un

vieillard qui aurait mal vécul

LE COMTB.

Maurice, je l'aime I

MAURICE, arec feu, lai prenant U mala.

Et je vous dis, mon ami , que , si vous laissez ce spectre appliîjuer sa lèvre glacée sur votre cœur, il y desséchera tous les dons ijue Dieu y avait versés avec plénitude... Il ne s'arrêtera pas qu'il n'ait fait en vous le vide, le désert, le néant qui sont en lui!...

LE COMTE

Maurice... prenez gardel...

MAURICE, -arec entraiDomeat.

^ Eh bien! quand je songe à ce que vous êtes, vous à qui je m'étais attaché avec enthousiasme comme à ces chevaliers des anciens jours, dont vous aviez la générosité, la franchise, l'éclat, la tendresse... quand je songe à ce que vous êtes et à ce que vous serez en sortant des bras de cette femme... j'éprouve une douleur profonde, immense, plus puissante que ma crainte de vous offenser... et je vous supplie... à mains jointes... tenezl de rester digne de vous, digne de moi... de sacrifier cet amour infâme à la sainte amitié que nous nous sommes jurée!

LE COMTE, très- violent.

Maurice, je vous en prie... allez-vous-en!... Vous me faites jouer ici depuis trop longtemps le rôle d'un lâche! Allez-vous-en!

MAURICE

Le rôle d'un lâche?

LE COMTE

Oui, d'un lâchel Vous insultez depuis une heure devant moi 1? femme que j'aime... et je ne la défends pas! (u Ta ouvrir la porte.) Allez-vous-en I...

MAURICE

Ah! mon Dieu! défendez-la, insultez-moi, provoquez-moi en

son nom! Ce sera digne d'elle! (Madeleine, palpitante, étouffe à peine uu cri de colère.)

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