SCÈNE II
MADELEINE, «me.
Qu'y faire? je ne l'aime pas... et je n'ai pas besoin d'une infamie de plus!... Il souffre... mais pas tant que moi, certes!... Dieu !... quelle soirée!... quelle fatigue! quel désordre dans ma pauvre tête! j'ai le cerveau en feu ! j'ai le délire! je vois passer des moines et des sorciers dans des flammes!... Ah! un peu d'air! (eiie ourre u fenêtre) ct co Ciel, toujours si tranquille! Ah! le prêtre... c'est lui qui avait raison, pourtant!... Je suis frappée... foudroyée!... j'ai eu beau lutter, beau me débattre!... Cet insolent jeune homme me tient sous ses pieds !... son mépris m'écrase!... Bon ! je suis transie, maintenant... je grelotte!... (EUe ferme la fenêtre, puis se laissant tomber
sur une chaise:) Ah! pauvrc fcmmc, va, pauvre femme! c'est qu'il ne faut pas s'abuser... c'est fini... bien fini! Recommencer maintenant comme hier, comme avant-hier, il n'y a pas moyen! C'est bien impossible! (EUe regarde la Eoie àe poison. ) Grand bien vous fasse ! il
m'a dit cela en me le rendant Oui, cela me fera grand bien
en effet! Je voudrais pourtant le voir, auparavant cela ne
servira à rien... mais enQn je voudrais le voir... Viendra-t-il ?
Je vais l'attendre jusqu'au jour... et puis... [me s'assied devant un guéridon et écrit:) « Cccl cst mou tcstamcnt. » — C'est drôle d'écrire ça jiour tout de bon! — (eHb écrit: ) « Je donne aux pauvres tout mon « bien, je désire seulement que l'on c'ontinue les pensions que je (( fais à» quelques parents de ma mère. On trouvera leurs noms dans « le cahier bleu qui est sur mon bureau... » Est-il sur mon bureau?... Oui... bien!... — « Je nomme pour mes exécuteurs tes- « tamentaires le prieur du couvent des Franciscains et M. Maurice « Feder. — Signé, Madeleine! » Voilà l'histoire! {me cachette le testament.) Dieu! vont-ils bavarder demain au théâtre!
UN DOMESTIQUE entrant.
M. Maurice Feder, madame.
MADELEINE, se levant brusquement.
Ahl... — Faites entrer!... (Elle Hsse ses bandeaux devant la glace.)
ACÏK V. 73
SCÈNK III.
MADELEINF, MAURICE.
MADE LK IN L: , gaiement.
Vnii! vous voilà?
MAURICE
Oui, mademoiselle.
MADELEINE
Et-ce que vous étiez retourné chez vous?
MAURICE
Oui, mademoiselle.
MADELEINE
Ce n'en est que plus aimable... Asseyez-vous donc... (iis s-assoiont.) Eh bien ! savez-70us ce qui se passe?
MAURICE
Non.
MADELEINE
Comment ! vous ne devinez pas que je suis folle de vous ?
MAURICE, avec embarras^ la regardant.
Mademoiselle...
MADELEINE, riant.
Il le croit, ma parole! eh bien! vous devez être content! vous êtes arrivé à votre but ?
MAURICE, froidement.
A mon but?
MADELEINE
Ah çà, monsieur Maurice, est-ce que vous me prenez pour une idiote, par hasard? Voulez-vous que je vous dévide fil par fil toute votre trame? Voilà longtemps, monsieur, je ne dirai pas... que vous m'aimez, maisque votre vanité, qui n'est pas mince, ambitionne ma conquête... Or, faire la conquête d'une femme comme moi, quand on n'est ni un grand homme, ni un homme riche, ni rien enfin... faire ma conquête, dis-je, quand on compte pour rivaux les noms les plus illustres de l'empire, et quand on n'a pour soi qu'un maigre
talent de bureiucrate et une bizarrerie d'esprit voisine de l'égarement, c'est une entreprise non petite, sur ma parole ! Mais quoi 1 la ruse supplée à la force, n'est-ce pas, monsieur? On n'est pas de taille pour un assaut... on creuse une mine... on va partout diffamant l'objet de ses vœux... on affecte d'éviter celle que tout le monde recherche, on l'appelle créature, on fait enfin à grand fracas le dédaigneux et le puritain, espérant que l'agacement et la curiosité nous serviront mieux que notre mérite , et qu'un jour viendra où la dame pourra dire entre deux bâillements : Ah çà, qu'est-ce que c'est donc que ce monsieur-là?
MAURICE, s'inclinant.
Et ce jour est venu?
MADELEINE, se levant.
Oui, monsieur, ce jour est venu. Le système était donc excellent. Seulement vous vous êtes mépris sur la nature du sentiment qu'il vous devait rapporter... Je pense que je me fais entendre, monsieur... La leçon que je vous donne ici, il n'a tenu qu'à moi de vous la donner publiquement ce soir, et sanglante... mais j'ai voulu vous contraindre à me reconnaître désormais au moins une vertu : la générosité !
MAURICE, se levant.
Mademoiselle, je vous suis fort reconnaissant, tnais si j'étais capable de la persévérance héroïque que vous avez bien voulu me supposer, soyez assurée que je l'appliquerais à quelque but... meilleur.
MADELEINE
Outrager n'est pas répondre, et outrager une femme, en tout cas, n'est pas répondre en brave.
MAURICE, avec grâce.
Mon Dieu ! mademoiselle, recevez toutes mes excuses : rien n'est plus loin de ma pensée que de vous offenser... mais il faut pardonner un peu d'humeur à un homme qu'on vient réveiller à trois heures du matin pour lui faire subir une exécution aussi mortifiante qu'inexplicable!
MADELEINE
Inexplicable! mais voyons! est-ce vrai, oui ou non, ce que j'ai dit ? M'avez-vous évitée ? M'avez-vous décriée? M'avez-vous ap-