‹ Reflets d'antan; poèmesChapitre 15 sur 28 · L HIVER · texte numérisé non relu

L HIVER

Emportés par le vent, de grands nuages sombres Sur la cime des bois traînent sans bruit leurs ombres. Le ciel est dépouillé de sa robe d'azur. Le fleuve, en gémissant, roule un flot plus obscur. C'est novembre qui vient. Une blanche gelée Sous ses baisers de glace a flétri la vallée, Et, d'un ruban d'argent étoile de cristaux, Elle a partout orné la rive des ruisseaux.

Les bois ne sont plus verts, mais ils charment encore

Par le feuillage sec, léger, multicolore,

Qui couvre leurs rameaux d'un voile diapré.

Près du sombre sapin, c'est l'érable pourpré;

Près du hêtre safran, c'est le tilleul verdâtre,

Près du bouleau neigeux, l'orme gris qu'attend l'âtre.

Les brises au hasard confondent ces couleurs,

Et le soleil y joint de subtiles lueurs.

La forêt n'entend plus d'amoureux babillages, Et les petits oiseaux, vers de plus doux rivages Sont allés du printemps attendre le retour. Bien hâtive est la nuit, et bien tardif, le jour. C'est la saison des vents, l'époque des tempêtes; Le fleuve agite au loin ses écumeuses crêtes; Les brouillards sont épais sur les bords de la mer, Et dans nos cœurs revient le souvenir amer.

Cartier pleure à l'aspect de l'hiver qui s'avance. Il voit s'évanouir une douce espérance, L'espérance d'aller maintenant vers son roi; Pour dire ses succès, pour jurer sur sa foi Qu'il donnait à la France, avec bonheur et gloire > Par delà l'océan, un vaste territoire.

Il n'ose point voguer sur ces flots orageux Que soulèvent toujours des vents impétueux; Il craint pour ses vaisseaux un terrible naufrage. Aux rigueurs de l'hiver qui règne en cette plage Ne sont pas endurcis ses braves matelots. Déjà les Indiens n'osent, dans leurs canots, Mépriser les dangers des ondes en furie. Dans cette angoisse amère il s'agenouille et prie.

Près de Stadacona, dans un vallon charmant, Une rivière au fleuve unit son flot dormant. Au bateau fatigué sa profonde embouchure Offre, contre l'orage, une retraite sûre. Là déjà sont entrés les deux plus grands vaisseaux. Bientôt Y Êmerillon vient sur les mêmes eaux, Pour attendre, captif, la saison printanière. Devant lui, sur le fleuve, une étrange barrière S'est élevée un jour; mais à Stadacona Une brise fidèle enfin le ramena.

Le héros cependant n'est pas sans quelque crainte. Les sauvages parfois agissent avec feinte, Et n'offrent de leur cœur alors que la moitié; Ils vendent chèrement leur changeante amitié.

Pour se mettre à l'abri de leur perfide atteinte, Cartier fait aussitôt élever une enceinte.

Du haut de leur rocher, les sauvages, surpris, Considèrent d'abord d'un œil plein de mépris Ces menaçants travaux que les Pâles- Visages, Sans leur consentement, élèvent sur leurs plages. Mais à Donnacona vient un vieillard rusé:

— «Agouhanna, dit-il, les Blancs ont abusé

De ta bonté trop grande et de ta complaisance. Nous les avons ici reçus sans défiance, Croyant que vers nous tous ils venaient en amis. Ne les redoutant pas, nous leur avons promis D'être pour eux, toujours, des alliés fidèles. Aujourd'hui les vois-tu, par des ruses nouvelles, Devant nos propres yeux, et sans aucuns motifs, Ardemment travailler à nous faire captifs, Nous, les libres enfants de cette libre terre ? Maintenant leurs projets ne sont plus un mystère... Mais d'ici ces guerriers ne peuvent plus partir. C'est à nous, vaillant chef, de les anéantir.

— «Je crois ,répond le chef d'une voix indignée, Qeu de ces hommes fiers ma race est dédaignée ;

Et nous nous vengerons... Dissimulons pourtant. Laissons leur voir encore un visage content. Lorsque l'hiver, partout, amoncelle ses neiges, Nous pouvons aisément les prendre dans leurs pièges, Ils n'en sortiront plus,. Et, pour mieux les tenir, Tous les guerriers voisins devront à nous s'unir.»

Le ciel est nébuleux; déjà l'hiver arrive.

Les arbres, dépouillés de leur parure vive,

Agitent dans les airs des rameaux longs et nus.

Sur les ailes du vent des brouillards sont venus;

Et le gazon flétri, les feuilles desséchées

Que des pâles forêts la bise a détachées,

Sous un voile d'argent se sont ensevelis.

Les nuages obscurs roulent de noirs replis.

Le rivage est bordé d'un long ruban de glace.

Nul imprudent oiseau ne vole dans l'espace.

Le tonnerre endormi ne se réveille plus,

Mais des bruits longs et sourds, des sifflements aigus

Dans l'air, dans les forêts se font alors entendre,

Et sur des bords déserts les flots viennent s'étendre.

Les grands arbres, tordus, craquent lugubrement. Sur ces antiques bois passent en ce moment Les tourbillons épais d'une neige mouvante. Et tout ce qui respire est saisi d'épouvante,

Car l'œil ne perce plus ce voile froid, blafard, Dont les replis épais tombent de toute part.

Jusques aux lendemains la neige s'amoncelle.

Et quand, après des jours le soleil étincelle,

Une couche éclatante a recouvert le sol,

Un nuage vermeil dans le ciel prend son vol,

Les sapins sont courbés sous les guirlandes blanches,

Quelques oiseaux vaillants gazouillent sur les branches,

Et l'agile Indien dans la forêt poursuit

Le renard affamé qui laisse son réduit.

UN FLEAU

Enfermés dans leur fort qu'ils ne quittent plus guère, Exposes aux rigueurs de ce climat sévère, Contre lequel, hélas! ils ne sont pas armés, Les marins dans l'ennui paraissent abîmés.

Le jour leur parait long, le froid, insupportable. Il leur semble parfois que l'hiver implacable Dans une mer de glace enchaîne leurs vaisseaux. Ils regrettent le temps où perdus sur les eaux, Vaillamment ils bravaient et le calme et l'orage, Et déjouaient la mort à force de courage. A regret maintenant ils demeurent oisifs. L'hiver les trouble plus que l'aspect des récifs. Ils appellent l'époque où les vents, les étoiles, Jusques aux ports français pourraient guider leurs L'époque où, revenus de ces lointains pays, [voiles; A la France ils feront de merveilleux récits.

Au pénible chagrin qui déjà les abreuve, Vient se joindre pourtant une terrible épreuve. Comme, du haut des airs, on voit un sombre oiseau S'élancer tout à coup au milieu d'un troupeau, Et broyer à plaisir, dans sa griffe sanglante, La timide brebis dont la fuite est trop lente, Ainsi sur les marins un grand fléau s'abat, Et contre eux, semble-t-il, le ciel même combat.

Déjà des matelots vers leur fiévreuse couche, Sentent venir la mort. Et c'est la mort farouche

Dont rien ne peut, hélas ! adoucir la rigueur ! De ces hommes, tantôt si brillants de vigueur, Qui donc pourrait redire et les maux et les plaintes! ô mort, dénoue enfin tes ignobles étreintes! France, combien d'entre eux te seront-ils rendus ? Les fruits de leurs labeurs seront-ils perdus ? France qu'ils aiment tant, ils meurent pour ta gloire. Ah! conserve à jamais, et bénis leur mémoire!

Gloire aux nouveaux martyrs ! La neige est leur tom-

Cartier, pour mettre fin au terrible fléau, [beau...

Implore le secours de la Vierge Marie.

Pieusement il prend son image chérie

Et la suspend au tronc d'un pin toujours ombreux.

Les marins, pleins de foi, s'en viennent deux à deux,

Sur la neige et la glace, en chantant un cantique,

S'agenouiller devant la céleste relique.

Le ciel dut tressaillir au son des humbles voix

Qui l'imploraient ainsi du fond de ces grands bois.

Alors aussi l'enfer eut une heure de joie, Et des Esprits maudits, par une sombre voie Sortirent tout joyeux. Ils planèrent longtemps, Troublant les airs émus de leurs rires stridents.

Ainsi vont les corbeaux, au-dessus des rivages, Où des fléaux impurs promènent leurs ravages.

«Les voilà, disaient-ils, en les montrant du doigt, Les voilà, ces héros, ces hommes au cœur droit, Qui se vantaient, hier, de nous ravir ce monde, Et de couvrir nos fronts d'une honte profonde ! Où donc est aujourd'hui le Dieu qui les défend ? Honte au ciel! gloire à nous! L'enfer est triomphant!»

Ils croyaient du Seigneur détruire ici l'empire, Et l'air retentissait de leurs éclats de rire. Et, pendant qu'ils riaient, dans le ciel profané, Sur la cime du Cap, un ange, prosterné, Versait des pleurs amers, en voilant de son aile Les célestes reflets de sa face immortelle.

L'hiver s'adoucissait. La neige moins souvent Tourbillonnait dans l'air aux caprices du vent; Un givre plus léger scintillait sur les branches. S'il venait à pleuvoir, les gouttelettes blanches Se changeaient, sur les bois, en un cristal vermeil, Que faisaient resplendir les rayons du soleil.

Le grand Chef, animé de sentiments hostiles, Avait, depuis longtemps, vers des tribus dociles

Dépêché des guerriers.

— «Allez, avait-il dit, Pendant que sur nos bords l'âpre hiver engourdit, Comme des ours frileux, tous les Pâles- Visages. Allez donner l'éveil aux nations sauvages. Qu'elles viennent à nous avec flèche et carquois, Nous prendrons l'étranger qui veut prendre nos bois.»

Et munis de leurs arcs, montés sur leurs raquettes, Les traîtres envoyés aux tribus inquiètes Allèrent annoncer, dans les cantons voisins Du fier Donnacona les perfides desseins.

Cartier près de l'enceinte à pas lents se promène. Il craint que le guerrier n'arrive et le surprenne. Il a vu près de lui plusieurs des siens mourir, Et lui-même, bientôt peut-être, il va périr, Car le ciel, qu'il invoque avec persévérance, Semble voir ses malheurs d'un œil d'indifférence.

Pendant qu'il est en proie à la crainte, à l'ennui, Un vieux chasseur sauvage arrive près de lui :

— «Grand Chef des Blancs, dit-il, non, tu n'es pas un En ce moment heureux je dois le reconnaître, [traître;

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Tu m'avais pris mes fils; je les croyais perdus; Mais en noble guerrier tu me les as rendus. J'ai marché bien longtemps pour te dire ma joie. Car je ne vais pas vite, et sous les ans je ploie... Mais ton visage est triste, et tu parais souffrir... Je sais quel mal vous tue, et je puis le guérir. Vois-tu cet arbre vert ? Va promptement. Recueille, Et fais bouillir ensemble et l'écorce et la feuille, Cela va te donner un breuvage enchanté, Qui vous rendra bientôt la force et la santé. Tu vois que l'Indien, détestant la vengeance, X'a gardé dans son coeur que la reconnaissance.»

Cartier, tout stupéfait, reconnaît Tohrina, Le père des captifs qu'en France il emmena. Il le traite d'abord comme un noble convive, Et chargé de présents le renvoie à sa rive.

«Gloire à Dieu! Gloire à Dieu! je le crie à genoux. Oh! qui dira jamais ce qu'il a fait pour nous! Nous étions expirants sur la plage étrangère. Et nul ne secourait notre longue misère ! Xos ennemis passaient et riaient de nos maux. Ils tressaillaient de joie en voyant nos tombeaux.

Et la mort nous semblait une faveur suprême. Mais Dieu vient au secours du serviteur qui l'aime, Et son ange attentif l'accompagne en tout lieu. Dieu nous a secourus. Gloire à Dieu ! Gloire à Dieu !»

Ainsi les matelots unissant leurs voix graves, Comme des prisonniers qui brisent leurs entraves, Au Dieu qui du fléau les avait délivrés, Chantaient avec amour ces cantiques sacrés.

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