LES BRAVES DE
Ton glaive étincelant fait trembler sur son trône Le monarque injuste ou pervers.
Tu redonnes la paix, — c'est la divine aumône, — Au peuple qui gît dans les fers.
Dans leur tombe d'un siècle entendez-vous encore
Frémir les cendres des héros ?
C'est pour vous saluer, blonds enfants de l'aurore,
Qu'ils ont secoué le repos.
C'est pour vous saluer, vous dont le nom s'envole
D'astres en astres jusqu'au ciel!
Vous qui, le front orné d'une même auréole,
Expirez sur le même autel !
Levez-vous ! Levez-vous, immortelles phalanges
Qu'un jour de gloire a vu tomber!
Après cent ans de deuil, à vos funèbres langes
Le monde peut vous dérober.
Levez-vous et voyez ! Nos forêts et nos terres
Ne nourrissent plus d'ennemis.
Ceux que vous combattiez sont devenus nos frères:
La même loi nous a soumis.
Et qui donc oserait nous ravir l'héritage
Qu'un jour vous nous avez cédé ?
170 REFLETS d'aNTAX
Qui pourrait nous chasser du glorieux rivage
Que votre sang a fécondé ?
Il verrait, celui-là, qu'un peuple qu'on opprime
Se réveille toujours puissant.
Et, poursuivi sans trêve, il laverait son crime
Dans ses larmes ou dans son sang !
Des soldats valeureux qui jadis le vengèrent
Notre peuple s'est souvenu.
A leurs petits enfants les vieillards racontèrent
Quel labeur ils ont soutenu.
Et la reconnaissance, au champ de la victoire,
Pour les siècles de l'avenir, Sur un bronze orgueilleux qui redira leur gloire,
A buriné leur souvenir.
La vision de Montgomery
A son roi comme à Dieu notre peuple est fidèle, Et la grande Albion n'eut jamais auprès d'elle Un défenseur plus noble, un plus vaillant support. Il fut dans tous les temps, loyal jusqu'à la mort. Et pourtant, on le sait, ce peuple doux et brave Fut traité bien des fois comme un indigne esclave.. Les échos attristés de nos vieilles forêts Redirent de nos chefs les odieux arrêts. Mais le bruit de ces fers qu'avait forgés le Maître Fit surgir des héros, au lieu de faire naître D'implacables vengeurs.
N'allez pas, toutefois, 0 vous qui m 'écoutez ! croire que l'humble voix Du faible qu'on opprime est toujours entendue. Ô peuple canadien, ta plainte s'est perdue
Souventefois, hélas! avant d'atteindre aux cieux!
Ne croyez pas, non plus, que, fort peu soucieux
De son nom, de sa gloire, aux jours sombres d'orage,
Le peuple ait mieux aimé, sans force et sans courage,
Marcher, le cou plié sous un joug odieux,
Que tomber au combat sur le sol des aïeux.
Si le peuple a souffert sans craindre, ou sans maudire Ses nombreux oppresseurs, c'est, il faut bien le dire, Qu'il sentait dans son âme une force, une foi Que ne pouvait briser la plus inique loi ; C'est qu'il avait en Dieu placé son espérance ! Albion, tu le sais, adoucis sa souffrance, Ou le poursuis encor comme on traque un troupeau, Albion, il est là pour sauver ton drapeau!
Aux jours de trente-sept, quand, sous la tyrannie, Gémissait de nouveau notre terre bénie ; Que Papineau semblait sonner enfin tes glas, 0 puissante Albion! quelques héros, hélas! Osèrent seuls, pourtant, dans leur ardeur suprême, Fouler aux pieds tes lois et te dire anathème ! Le peuple protesta devant tout l'univers. Son amour de la paix laissa tinter les fers.
Plus loin, dans le passé, faut-il prendre les armes, Nous quittons nos foyers, pleins d'amours et de larmes. Chateauguay, c'est le but, c'est la gloire et l'orgueil! Chateauguay n'est-il pas comme un voile de deuil Dont nous avons couvert la grande république ? Dites, ne fut-il pas la meilleure réplique A ceux qui méprisaient notre antique valeur ?
Plus loin, dans l'autre siècle, en ces temps de douleur
Où ceux-là qui vivaient avaient tous souvenance
D'avoir vu, sur nos murs, le drapeau de la France
S'incliner tristement devant le Léopard,
Nous les fils des vieux Francs, dans ce même rempart
Qui couronne le front de notre illustre ville
Comme un bandeau royal ; nous qu'une haine vile
Avait calomniés et voués au mépris,
Nous nous fîmes soldats. Et le maître, surpris,
Nous dut, vous le savez, une insigne victoire.
Nous versions notre sang, il recueillait la gloire.
Qu'importe ? On nous disait : C'est le devoir, allez !
Et nous allions au feu, certains d'être criblés
Par les balles de plomb et l'ardente mitraille.
Il a peut-être droit, celui-là qui nous raille De notre dévoûment parfois si mal payé. Nous, Canadiens-français, nous avons étayé
176 REFLETS D'AXTAX
Sur notre sol fidèle, ô superbe Angleterre! Ta gloire chancelante et ton pouvoir austère, Quand, après cent combats, le peuple américain Te chassa de ses bords et nous tendit la main.
Et quand Montgomery vint dans nos froides plaines, C'est toi qu'il poursuivait... Et ses mains étaient pleines, Pour nous, tu le sais bien, d'entraînantes faveurs. Ses soldats courageux étaient-ils des sauveurs, Ou de traîtres amis qu'on fit bien de combattre ? Dieu nous protégea-t-il quand ils vinrent s'abattre, Sur notre sol aimé, comme un troupeau de loups ? Dieu nous protégea-t-il, ou fût-il contre nous ?...
Or voici ce qu'un jour redira la légende: C'était l'hiver. Le givre attachait sa guirlande, Étrange fleur de lis, aux sapins toujours verts. La nuit ouvrait son aile ; sous des cieux divers, De grands nuages gris promenaient les tempêtes, On vit tourbillonner la neige sur nos têtes.
Québec ne dormait pas sur son vaste rocher. On voyait, dans la nuit, lentement s'approcher, Comme un serpent qui rampe autour d'un nid, sur La troupe américaine. Empressée et superbe, [l'herbe,
Elle avait tout conquis sur son passage heureux. Montgomery guidait les guerriers valeureux.
Toujours sur le sommet de l'âpre citadelle
L'étendard d'Albion flottait. La sentinelle,
Fouillant l'obscurité de ses perçants regards
Passait silencieuse au milieu des brouillards.
Le peuple s'agitait dans les étroites rues,
Comme on voit quelquefois, au fond des herbes drues,
S'agiter les fourmis.
Et toujours il neigeait.
Et, le front dans sa main, Montgomery songeait: Il songeait au moyen de surprendre la ville. Tout à coup, dans les airs, une clameur fébrile Se fait entendre. Il croit que cet étrange cri Est un signal de mort, et qu'un feu bien nourri Va pleuvoir aussitôt sur sa troupe surprise. Il lève ses regards vers la muraille grise, Au sommet du rocher. Soudain deux traits de feu Éclairent le brouillard comme un regard de Dieu. Il voit deux glaives d'or, il voit deux lames nues Qui se croisent, là-haut, dans l'épaisseur des nues. Et voilà que soudain se dessinent, brillants, Les traits mystérieux de deux guerriers vaillants.
178 REFLETS d'aXTAN
Et près d'eux est assise une femme voilée. L'étendard d'Albion, la bannière étoilée Déroulent leurs replis sur le front des lutteurs.
Et toujours le vent souffle. Et puis, sur les hauteurs, Dans les créneaux étroits et dans nos tours célèbres, Il semble qu'on entend des murmures funèbres. Montgomery, troublé, s'adresse à ses soldats:
— «Voyez donc, leur dit-il, — il montrait de son bras, — «Voyez donc dans les airs ces choses tout étranges!... «Voyez ces étendards!... ces glaives et ces anges!... «Ah! c'est notre drapeau!... C'est l'étendard anglais!... « Quel combat merveilleux ! . . . . Quels guerriers ! . . . .
[Voyez-les!
«Et cette femme en deuil!... Le vainqueur la possède!... «Ah! notre pavillon!... Il se replie!... Il cède!...
Personne ne voyait l'étrange vision.
— «Nous n'apercevons rien: c'est une illusion. Ô vaillant général! dirent, d'une voix grave, Les soldats stupéfaits.»
Montgomery le brave, Immobile et muet, suivait toujours, des yeux, Le spectacle étonnant qui se passait aux cieux. Mais les glaives, bientôt, n'eurent plus d'étincelles, Et l'ardeur s'éteignit dans les fauves prunelles Des soldats éthérés. La femme, peu à peu, Se fondit dans la nuit comme la cire au feu. Et les deux étendards, changés en noirs nuages, Lançaient de leurs replis le vent et les orages. Montgomery baissa son front ruisselant d'eau: Il tira lentement le sabre du fourreau. Un éclair s'échappa de la pointe aiguisée.
— «0 mon pays», dit-il... Et sa voix épuisée
Se perdit dans l'orage... Ô mon pays aimé,
Suis-je l'ange vaincu qu'un prodige innommé
Vient de me faire voir ? Ô ma noble bannière,
Nous tomberons tous deux dans la même poussière!...
Plongeant, au même instant, dans la nuit son regard,
Il voit' l'Esprit vainqueur debout sur le rempart.
La femme, à ses genoux comme une esclave, rampe.
Et l'Esprit tient serré la glorieuse hampe
De l'étendard anglais. La femme a rejeté
Le voile de vapeur qui cachait sa beauté,
Et, d'un œil triste et morne, elle cherche la trace
Du bel ange vaincu disparu dans l'espace.
Alors le général eut un sourire amer.
Son cœur fut tout à coup troublé comme la mer
Quand souffle, vers la nuit, les vents froids de l'automne.
On l'entendit crier, comme le ciel qui tonne:
— «Je te ferai mentir, ô présage odieux!»
Et, dans son désespoir, il parut radieux. Il courut en avant de sa troupe vaillante. Le vent soufflait toujours, et la neige mouvante Toujours tourbillonnait comme les noirs pensers Dans un cerveau malade.
Au pied des hauts rochers Où Québec dort assis dans sa parure neuve, Serpente un noir sentier. Au midi le grand fleuve Ferme, de ses flots verts, le chemin tortueux. C'est par là que s'envient le chef impétueux. L'audacieux, il croit escalader l'enceinte, Pendant que vers le nord, sur une attaque feinte, Accourt la garnison. Il s'avance sans bruit. Déjà le dernier poste apparaît dans la nuit,
Et le succès enfin, couronne son audace.
Soudain l'ange vainqueur, comme un éclair qui passe,
Descend du haut des airs... Est-ce l'ange de Dieu ?
Il touche les canons de son glaive de feu.
Un choc épouvantable ébranle la montagne.
On entend les échos gémir dans la campagne.
Un cri monte dans l'air, un cri long, douloureux...
La mitraille a fauché le guerrier valeureux !
Le vent souffle toujours, et la neige éclatante Prête au mort son linceul. D'une main palpitante L'Esprit vainqueur reprend le drapeau d'Albion.
La femme rêve encore... Et c'est la nation.
La mort de Chénier
Plus haut que nos sanglots montaient leurs criants de
Las de souffrir, le peuple enfin leva la tête; [fête...
Il regarda le ciel dans un suprême espoir,
Et jaloux de son droit, dans la peur de déchoir,
Il tira du fourreau les éclairs de son glaive.
Le peuple le plus doux se réveille, et se lève Comme un vent de tempête, après qu'il a souffert. Il se reprend alors, lui qui s'était offert. Il marche vaillamment, sans souci des entraves. Les lâches sous le nombre écrasent-ils les braves ? Quelquefois. Il le sait; mais il va sans regret, Car l'œil de Dieu verra l'holocauste secret.
186 REFLETS d'aXTAX
On entendit soudain le rire de nos maîtres...
La cause la plus sainte avait aussi ses traîtres :
Des peureux, des vendus qui désertaient leur rang,
Croyant payer trop cher d'une goutte de sang
Un droit sacré. Qu'ils soient flétris! Et qu'on ne cesse,
De dire à nos enfants leur coupable bassesse [
C'était l'écrasement... Saint-Charle et Saint-Denis, Penchés sur des tombeaux, pleuraient leurs morts bénis. La force triomphait. Là-bas, sous le ciel morne, Étendards déployés, venait le vieux Colborne. Des paysans repus, arrachés aux labours, Couraient grossir sa troupe à l'appel des tambours, Et, par les champs déserts, comme une sombre tache, Le bataillon maudit entrait dans Saint-Eustache.
Chénier veillait. Et, sur l'église et le couvent, Le drapeau tricolore ouvrait ses plis au vent, Comme un livre mystique ouvre ses pages saintes. Les femmes qui priaient dans ces calmes enceintes,
Au premier cri de guerre en pleurant avaient fui. Chénier était entré. Pressés autour de lui, De vaillants laboureurs, l'orgueil de notre histoire, Attendaient, souriants, la mort ou la victoire.
Comme un serpent s'enroule autour d'un vert rameau ,
Le bataillon anglais étreignit le hameau.
Sur les chemins durcis la foule accoutumée
Bientôt ne passa pltis. Nulle blanche fumée,
Au caprice du vent, ne faisait vers les cieux,
Monter des âtres nus ses orbes gracieux.
Quelque chose ébranla la terre tout entière.
Dans le bourg tout gémit, excepté l'âme altière
Des héros qui luttaient pour notre liberté.
Le prêtre s'éloigna; l'autel fut déserté...
Sans cesse on entendait l'ardente sonnerie, Et les crépitements de la mousqueterie ; Sans cesse l'on voyait de sinistres éclairs Empourprer les champs nus ou le brouillard des airs.
L'église dressait là son épaisse muraille Et paraissait un fort. Sans repos la mitraille Pleuvait de tous côtés par les châssis béants... C'était un beau combat, un combat de géants !
Parmi les assiégés plusieurs n'avaient pas d'armes. Ils s'en plaignaient. Chénier leur dit avec des larmes: — Attendez, mes amis!... Ni plaintes, ni remords... Vous prendrez dans l'instant les armes de nos morts!
Tu n'étais pas, Chénier, de ces citoyens lâches
Qui n'osent accomplir les périlleuses tâches,
Et cachent leur terreur sous le prétexte vain
Qu'il faut dans tout pouvoir admettre un droit divin;
Qu'il faut s'agenouiller et souffrir en silence,
Quand le droit profané se change en violence !
Ù peuple, si tu fais de tes droits l'abandon; Si tu réponds toujours par un lâche pardon Aux outrages nouveaux des éternelles haines, Tu perds le sens du droit, tu te forges des chaînes! On n'a point de respect pour ton sceptre avili; Tu descends promptement au gouffre de l'oubli; De tes soldats tombés nul ne garde mémoire, Et ton drapeau muet ne chante aucune gloire !
Poussés par l'égoïsme ou l'espoir du succès, De vieux enfants du sol, des Canadiens-français, Restaient au premier rang de l'armée ennemie, Quand devant eux, là-bas, la mitraille vomie Par les mortiers anglais sur le temple sacré, Broyait le mur bénit ou le frère exécré !
Les nôtres ripostaient hardiment. Leur défense Était aux yeux des grands une damnable offense ; Et l'anathème osait les buriner au front...
Les vieux troupiers rageaient. Ils pressentaient l'affront
D'un vain engagement, d'un échec ridicule.
Et voilà qu'en effet leur bataillon recule...
Coursiers, drapeau, canons, soldats, tout est chaos,
Tout fuit devant le feu de nos jeunes héros!...
Quel espoir dans ton cœur, quel espoir et quel doute,
Ô Chénier! à l'aspect de l'étrange déroute '.
190 REFLETS d'aXTAX
A ton cri de triomphe, à ton joyeux transport, Tes compagnons tombés sourirent dans la mort, Un rayon de soleil, comme un glaive dans l'ombre. De l'aurore au couchant traversa le ciel sombre, Et tu crus, un moment, que le droit l'emportait !
Mais Colborne étonné, rappelait, exhortait.
En brandissant le fer et l'outrage à la bouche,
Ses grenadiers en fuite. Et bientôt, plus farouche
Qu'un troupeau de bisons traqués par des chasseurs,
Le bataillon rompu des cruels agresseurs
S'arrête, se reforme. Il a fait volte-face.
L'élan est formidable. Il veut punir l'audace
De tous ces jeunes preux là-bas agenouillés [rouilles!
Oui pressent sur leurs cœurs leurs vieux mousquets
Avec un bruit de grêle, un éclat de cymbales, Les fenêtres alors s'émiettent sous les balles. Et, sous la voûte, il court, du portique à l'autel, Un souffle rude, un souffle ardent, un souffle tel Que l'on dirait le vol des démons et des anges. Et de profonds soupirs et des sanglots étranges Des tombeaux enfouis sous les dalles de bois Semblent monter. Ce sont alors, toutes ces voix,
Avec l'airain qui pleure en traversant l'espace, Comme l'appel des nids quand l'aigle cruel passe.
Et l'aigle, il était là! Non, c'était le vautour Qui venait d'arrêter son vol sur l'humble tour. Et le temple, ce nid du bon Dieu sur la terre, Allait être meurtri sans pitié dans sa serre ! C'était là ta revanche, ô vieil orgueil saxon! Et le frisson de joie après l'âpre frisson.
Et tes enfants tombaient, ô ma pauvre patrie! Ils tombaient, tes enfants, comme l'herbe flétrie Sous l'acier du faucheur, aux jours embrasés d'août. Ils n'étaient pas vaincus, ils mourraient, c'était tout.
Saura-t-elle jamais, cette docile horde,
La horde des peureux qui vantent la concorde
Et pensent que, pour voir la vertu s'affermir,
Il faut' briser le glaive ou le laisser dormir ?
Saura-t-elle jamais que sa grandeur future,
Est l'œuvre bien souvent de ces preux d'aventure ?...
Au bruit de la mitraille, aux clameurs des boulets S'ajoutent tout à coup de sinistres reflets. C'est l'incendie. Horrible et douloureux spectacle, La voûte où court le feu, sur le saint tabernacle Et sur les défenseurs de nos champs opprimés Laisse tomber déjà cent tisons enflammés.
Mais rien ne ralentit, pourtant, l'ardeur des nôtres. Chénier voit le danger. Il va des uns aux autres, Brave jusqu'à la fin, grand même sans espoir, Pour les encourager à faire leur devoir Jusqu'à la mort.
Malgré le fer qui les refoule, Il leur faut s'échapper du temple qui s'écroule, Mettre l'épée au poing, et comme un tourbillon. Se frayer une route au cœur du bataillon.
— Suivez-moi, mes amis, clama le patriote. Il s'élance déjà...
Mais un Iscariote, Un de ces êtres vils que l'or trouve soumis, Se tenait au milieu des soldats ennemis, Guettant d'un œil cruel sa glorieuse proie. Il voit Chénier qui sort, court, attaque, foudroie Tout ce qui lui résiste et tout ce qui s'enfuit... Il épaule son arme; une étincelle luit; Et le héros s'affaisse avec ce cri suprême:
— Vive la patrie !
Or, luttant toujours quand même, Il se dresse aussitôt sur le sol qu'il rougit ; Et s'apprête à tirer.
Alors l'autre rugit, Bondit à ses côtés, le renverse, l'assomme. Et ce n'est pas assez ! Dans sa rage, cet homme Lui fouille la poitrine, en arrache le cœur, Et le montre sanglant au bataillon vainqueur,
On entendit dans l'air une plainte étouffée. Quelques gouttes de sang tombèrent du trophée,
'Comme des pleurs de feu, sur le sol dur et froid. Et l'on dit qu'aussitôt, en ce sinistre endroit, 'On vit naître une fleur aux ardentes corolles... 0 vous qui m'entendez, retenez mes paroles, Cette fleur qui surgit alors avec fierté, C'est la fleur des martyrs, la sainte liberté!
In Concordia Salus
Hier, Québec priait.
Monte, prière sainte, L'onde chante, le cor sonne, la cloche tinte, Le rameau se balance ainsi qu'un encensoir. Prière, monte encor comme un parfum du soir. Fais descendre la paix sur la terre qui prie, Et reviens en rosée à la terre flétrie.
Québec se souvenait.
«Apôtre sans rival, Clamait-il, tout heureux, béni sois-tu, Laval! Tu fus chrétien sans peur, ton œuvre est un prodige. Au-dessus de nos murs ton nom sacré voltige, Infatigable appel, signe de ralliement; Et la jeunesse accourt, ardente, librement,
1 Composé à l'occasion du 250e anniversaire de l'arrivée de Mgr de Laval, à Québec.
Pour entendre ta voix aux heures inquiètes,
Car tes lèvres, Laval, ne sont jamais muettes,
S'il faut dire où passer lorsque viendra demain;
Car ton doigt montre encor, Laval, le droit chemin.»
Québec chante aujourd'hui.
Les haines sont éteintes, Et l'hymne du pardon succède aux longues plaintes. Nos sillons blonds d'épis, et nos taillis épais, Se bercent doucement au souffle de la paix.
L'étendard d'Albion flotte sur notre ville... Qui peut nous accuser d'être un peuple servile ? Pour notre liberté, pour le drapeau français, Bien des nôtres sont morts. Peuple, veille. Tu sais Que de tes droits sacrés on t'a donné la garde...
Du haut de son rocher Champlain, ému, regarde Comment s'est accompli son rêve audacieux. En son bronze superbe il s'étonne. Les cieux Qu'il invoquait jadis, sur le cap solitaire, Lui révèlent pourquoi Dieu souvent doit se taire, Pourquoi souvent aussi, sans rien nous signaler, Malgré nous II nous mène où nous devons aller.
La foule est remuée, ainsi qu'au vent d'automne La vague, la moisson, les bois. Le canon tonne. Écoutez retentir les appels du clocher... Quels navires géants voyons-nous s'approcher! Les gloires d'autrefois ne sont plus disparues. Des chevaliers brillants chevauchent dans nos rues. Et voici que s'avance un envoyé du roi ! Qu'il vienne confiant, qu'il vienne sans effroi; Ce n'est pas sur nos bords que l'âme se déguise, Que la haine mûrit, que le poignard s'aiguise; Et Québec, il le sait, est un royal séjour.
Béni le souverain qui règne par l'amour. La justice est sa loi ; sa force est la clémence. La liberté qu'ailleurs on rêve dans les fers, Sur son empire heureux étend ses rameaux verts.
Tout est éblouissant sous notre ciel austère.
Québec, nimbé de flamme, est un nouveau cratère;
Le fleuve roule au loin des vagues d'or fondu;
La nuit a des soleils; et, le sang répandu
Sur le chauve sommet, et plus loin dans les plaines,
Aux jours des grands combats et des amères haines,
Semble avoir à jamais empourpré le gazon.
Réveillant tout à coup l'écho de l'horizon, Des cuivres radiants monte la chanson fière. Maint escadron surgit. C'est une armée entière. Et, sous le rythme dur des sonores sabots, Les guerriers endormis sentent frémir leurs os.
Dans la rade profonde, au pied de nos falaises,
Les navires nombreux, pareils à des fournaises,
Avec leurs tours de fer où grondent les canons,
Les navires puissants qui proclament les noms,
Les deux noms immortels d'Angleterre et de France,
Mêlent leurs grandes voix à cette exhubérance
D'ivresse inattendue et de bruyants transports.
Le ciel à ces plaisirs semble s'unir alors.
Il allume dans l'air une clarté qui grise.
La matière s'éteint et tout s'idéalise.
Tout revêt, il nous semble, un éclat virginal.
La terre nous échappe, et, d'un vol triomphal
Vers des mondes nouveaux s'élance la pensée...
Cela pouvait-il être une ivresse insensée ?
Nous avons sans regret accordé le pardon. Il nous faut oublier la haine et l'abandon: L'abandon de la France et la haine saxonne, Si l'heure de la paix est bien l'heure qui sonne.
Meurs, ferment de discorde. Espoir, reprends ton vol. Peuple né de la France, aime et garde le sol Qu'à tes aïeux vaillants, Champlain, nouveau Moïse, Au temps jadis donna. C'est la terre promise.
Québec, sur ton rocher longtemps le voyageur
Viendra dresser sa tente. Il viendra tout songeur,
Pour entendre sonner le clairon des batailles;
Pour saluer aussi les antiques murailles,
Les bronzes glorieux élevés, à la fois,
Aux héros de l'épée, aux héros de la croix!
Pour voir Montmorency, dont le torrent s'écroule
Avec des hurlements que l'éternité roule!
Et nos caps sourcilleux, fiers débris du chaos !
Et l'île de Bacchus qui sort ivre des flots!
Et pour voir s'entasser en de géantes rides,
Vagues de bleus saphirs, nos belles Laurent ides !
Et pour voir la Saint-Charle à son tour accourir,
Et lasse, au pied du roc, soupirer et mourir!
Et le fleuve bercer, riant ou taciturne,
Dans l'ombre ou le soleil, les eaux de sa grande urne!
Et les champs dérouler leur merveilleux tapis
De pâturages verts et de jaunes épis!...
Et devant ce décor que nul ne saurait peindre,
Dans un ravissement qu'aucun ne pourrait feindre,
Le voyageur louera l'Ouvrier souverain Qui fit de notre terre un merveilleux écrin. Et regardant germer sa semence immortelle, Québec clamera haut:
«La France expire- t-elle ?»
Vous qui fûtes, un jour, des nôtres ici-bas r Qui défendiez nos droits contre les attentats,. Et réchauffiez notre âme au feu de la parole; Vous dont les noms aimés portent une auréole ; Vous dont l'âme loyale avait tant de grandeur, Venez donc, vous aussi. Venez voir la splendeur Dont rayonne le front de nos vieux murs paisibles l Venez, vêtus de gloire, ou venez invisibles, Vous mêler un instant aux citoyens joyeux, Vous griser à leur coupe et chanter avec eux ?
Quel silence soudain ! Comme le ciel flamboie ! Sur ces bords escarpés où la gloire festoie, Où deux peuples rivaux se fondent en un seul, Je vois se déchirer un immense linceul, Et nos morts généreux, longue et blanche volée, Sortent du roc tremblant, comme d'un mausolée: Prêtres, marins, colons, politiques, soldats, De jadis et d'hier, et de tous les combats!
Ils ne se comptent point'... Hôtes que l'on convie,
Ils viennent un instant contempler notre vie.
Vont-ils la trouver belle ? Et nos joyeux échos
Auront-ils eu raison de troubler leur repos ?
Qu'ils viennent voir quand même, élus de l'autre monde,
Si notre rêve est doux, si la paix est profonde,
Si la justice règne avec la liberté,
Et si le droit de tous est de tous respecté.
Et la plaine frissonne, ainsi que les avoines [moines
Quand passe un souffle ardent. Et tel un chant de
Qui roulerait, pieux, sous les arceaux, la nuit,
Des entrailles du roc monte un étrange bruit.
Cela semble d'abord le réveil des nichées,
Le gai crépitement des nouvelles jonchées;
Puis, on dirait un vent qui fouette des rameaux
Un orchestre divin, des cantates sans mots...
C'est Québec qui tressaille. Un hosanna sublime
Est venu secouer sa glorieuse cime.
Au souyenir touchant des trois siècles vécus.
Il n'est plus de vainqueurs, il n'est plus de vaincus.
Hymne national
Cieux, déroulez sur notre tête Vos voiles de pourpre et d'azur.
Montez, arômes du foin mûr.
Que la terre, en ce jour, revête Et sa richesse et sa beauté !
Qu'en murmurant la source coule Dans l'herbe du pré velouté!
Que l'oiseau voltige et roucoule !
Que tout s'unisse à ces concerts D'un peuple qui demande place Parmi les grands peuples qu'embrasse L'orbe éclatant de l'univers!
Ah! prête-moi ta douceur infinie,
Voix de l'espoir que j'entends en tout lieu!
Ah ! prête-moi ta divine harmonie,
Voix de l'amour qui chantes devant Dieu!
Ouvrez, ouvrez votre aile diaphane, Anges gardiens de mon jeune pays!
Écoutez-moi; mon chant n'est point profane; Portez à Dieu les hymnes que je dis.
Vole moins lente, Ô belle nuit !
Vole moins lente.
Mon âme ardente Aime le bruit, La voix dolente Du temps qui fuit.
Que l'aube éveille Les gais échos, La fleur vermeille, Le chant des flots !
Lève ton voile, Ô nuit d'amour!
Lève ton voile, Voici le jour.
Éteins l'étoile Qui luit encor Aux voûtes sombres.
Dans ton essor Chasse les ombres.
De tes doux feux, Aurore blonde, Éclaire, inonde Les champs des cieux.
Parais lumière, 0 jour, parais!
Que la chaumière, Que le palais, Que la rivière, La cime altière De nos forêts, Et la poussière De nos guérets Bondissent de joie!
Que le papillon, Dans un chaud rayon, Plein d'amour déploie Son aile de soie, Se berce et tournoie Comme une fleur au vent !
Qu'une chanson plus douce Monte du nid de mousse Sur le rameau mouvant !
210 REFLETS d'aNTAX
C'est jour d'ivresse; Que la tristesse Sèche ses pleurs !
C'est jour de fête, Que chaque tête Porte des fleurs !
L'aurore s'est levée et l'ombre s'est enfuie. Sur l'humide forêt que le vent chaud essuie, 0 soleil! tes rayons tombent comme une pluie.
Enfants du Canada, laissez le fier taureau Bondir, libre du joug, sur l'herbage nouveau; Laissez dans le sillon le soc et le hoyau.
C'est la fête immortelle Et sans cesse nouvelle Où l'amour se révèle, L'amour du sol natal, Où l'espoir se ranime A ton aspect sublime, Drapeau national !
0 bardes, accordez les violons rustiques !
Que vos refrains joyeux et vos pieux cantiques
Montent comme un parfum jusqu'aux divins Portiques ! Mêlez vos nobles voix aux bruits troublants des eaux Aux murmures du vent qui berce les roseaux, Aux accords printaniers des sauvages oiseaux.
Car c'est l'heure où tu jures Le pardon des injures, L'éternelle union; L'heure où ta foi s'affirme, Où le Seigneur confirme Tes droits, ô nation!
Brunes filles des champs, dansez sur la prairie. Vierges, cueillez des fleurs, la pelouse est fleurie; Cueillez des fleurs, ô vous, les fleurs de la patrie!
Que les blés aux grains d'or dans le sillon fertile, Que l'océan d'azur où l'étoile scintille, Et la voile de lin sur la nef qui vacille ;
Que l'arbre couronné d'un feuillage odorant, Le brouillard qui revêt un manteau transparent, La mauve qui se baigne et se berce au courant ;
Ah! que tout ce qui brille: Étoiles, fleurs ou flammes, Que tout ce qui soupire: Oiseaux, brises, ou lames, Et que tout ce qui prie: Enfants, hommes et femmes,
Entonne, en ce beau jour, un hymne solennel Comme l'hymne divin de l'Archange Michel, Quand l'enfer se ferma sur les damnés du ciel !
Car c'est l'heure où tu jures Le pardon des injures, L'éternelle union; L'heure où ta foi s'affirme, Où le Seigneur confirme Tes droits, ô Nation!
Ah! prête-moi ta douceur infinie,
Voix de l'espoir que j'entends en tout lieu!...
Ah! prête-moi ta divine harmonie,
Voix de l'amour qui chantes devant Dieu !
Peuple, ouvre ton âme à la joie; Défends ta foi, ta liberté.
Peuple, bénis la main qui broie Les fers de la captivité.
Honni soit à jamais le traître Pour qui le peuple est un troupeau !
Honni soit le sceptre du maître, S'il devient le fouet du bourreau !
Garde le sol que ton pied foule, Peuple semeur, il est à toi.
Garde, chrétien, le sol où coule Le sang des héros de la foi !
Peuple, tu te souviens encore Des grandes' leçons des aïeux; Tu te souviens que ton aurore D'un vif éclat remplit les cieux; Qu'au bruit d'une salve guerrière, Le feu brillait dans ta paupière, Et les élans brisaient ton cœur; Qu'aux jours de joie ou de souffrance, Bien haut le drapeau de la France Se déployait au champ d'honneur!
Tu te souviens du promontoire Où Lé vis, longtemps attendu, De la France, par la victoire Sut racheter l'honneur perdu.
Et n'est-il plus dans ta mémoire
Celui qui promena ta gloire
Du pôle nord jusqu'au midi ?
Qui semble commander à l'onde,
Et qui vit tout le Nouveau Monde
De ses nobles faits étourdi ?
Ton cœur s'enflamme, et tu tressailles
Au fier souvenir des batailles
De Chateauguay, de Carillon...
De Verchère où notre héroine,
Debout sur son fort en ruine,
Lançait la foudre en tourbillon!...
Et tu serais un peuple lâche ?
Et tu serais déjà lassé ?
Et tu refuserais la tâche
Que t'impose un brillant passé ?...
Qui donc ainsi te calomnie, Canadien, race bénie Qui connut un jour le malheur ?
Ton nom n'a-t-il plus de prestige ?
Et sorti d'une forte tige, N'es-tu qu'une débile fleur ?
Je t'aime, ô sol natal! je t'aime et te révère.
Que Dieu verse sur toi ses bienfaits les plus doux !
Jusqu'au jour où le ciel deviendra notre terre,
La terre où nous vivons doit être un ciel pour nous.
Je vous aime, rivages, Ciel de feu, blancs nuages, Fleuves majestueux, Bois remplis de mystères, Montagnes solitaires, Torrents impétueux, Hiver, vents et tempêtes, Printemps d'amour qui jettes Mille arômes nouveaux, Été d'azur, automne Que la moisson couronne, Brillants chœurs des oiseaux!...
Je t'aime, ô sol natal! je t'aime et te révère!
Que Dieu verse sur toi ses bienfaits les plus doux!
Jusqu'au jour où le ciel deviendra notre terre,
La terre où nous vivons doit être un ciel pour nous.
Ô Patrie adorée, Est-il une contrée
Aussi belle que toi ?
Aux jours sombres d'orage, Tu puises le courage Dans l'amour et la foi.
Tu n'es pas affaiblie Par un lâche repos; ô terre des héros, Tu n'es pas avilie!
Non! j'en appelle à vous, Antiques sanctuaires Où l'on prie à genoux !
Non! j'en appelle à vous, 0 cendres de nos pères !
Sortez de votre tombe, ô mânes des aïeux!
Un peuple entier est dans l'attente.
Mânes, pour le juger paraissez en ces lieux.
Dites si d'une âme contente Il ne s'élance pas au milieu du danger,
Si son front porte quelque honte, S'il s'est laissé flétrir par un maître étranger.
Connaît-il un bras qui le dompte, Ce peuple de héros que vous avez formé ?
Sa foi s'est-elle donc éteinte ?
Le temple qu'il vénère est-il jamais fermé ?
Et quand s'est-il courbé par crainte Devant l'iniquité qui violait ses droits ?
A-t-il l'air d'un peuple qui tombe ?
Pour le dire aux pervers qui méprisent ses lois,
Mânes, sortez de votre tombe !