MUSIQUES ENCORE
Et maintenant, l'autre bout de l'échelle sociale, les derniers échelons d'en bas. L'un quelconque de ces cabarets madrilènes où viennent s'asseoir des hommes du peuple au feutre large et à la haute ceinture, d'infimes toreros et des valets de toril, des gens sans aveu, des rôdeurs. Au milieu de la salle, une estrade où se tiennent deux ou trois guitaristes et où des chaises attendent les femmes. On est à un instant de repos, d'entr'acte, et ces femmes, les chanteuses,
sont disséminées aux tables, parmi les hommes, les excitant à boire : flétries, toutes, vêtues d'oripeaux, ayant sur les seins un crépon de Chine à franges et dans les cheveux une rose naturelle.
Cependant le lieu, si mal fréquenté qu'il soit, garde un certain air de bonhomie ; rien d'inquiétant ici, rien de sinistre, comme dans les bas-fonds parisiens.
La musique va reprendre, et son tour est venu, à telle fille qui plaisantait là grossièrement avec des hommes, son tour de chanter ; elle monte s'asseoir sur l'estrade et, en un moment de recueillement, de silence, sa figure change. Un dernier petit sourire discret aux hommes qui buvaient avec elle et qui d'ailleurs se recueillent aussi, et tout à coup la voici grave ; un respect l'envahit, un respect instinctif pour la musique, pour le mystère qui dort sous la musique ; un respect pour la chanson qu'elle va chan-
ter et qui redira, comme toutes les chansons d'Andalousie, la tristesse insondable de l'amour...
Oh ! que de distance entre cette fille et la chanteuse d'un de nos « beuglants » de barrière s'apprêtant à entonner quelque ineptie grivoise !
Les guitares préludent, et c'est d'abord une sorte de crépitation grêle, comme un bruit que des sauterelles feraient l'été, dans la solitude d'une plaine ; puis, tandis que le petit sautillement léger continue sur les cordes moyennes, les cordes basses ébauchent un vague chant d'agonie, et on dirait d'une voix de jeune homme, qui aurait été jadis charmante mais qui serait à présent malade, assourdie, et qui se pâmerait aux approches de la mort. La chanteuse écoute, car voici l'instant pour elle d'entonner une « Malaguénia » ; en même temps qu'elle prépaie son gosier sonore pour les vocalises
étranges, il semble qu'elle prépare aussi son âme pour ce que la chanson va dire ; elle ne voit plus les hommes qui sont là, ni les choses; ses yeux, à demi fermés sous les paupières qui battent, regardent en dedans : au fond de sa mémoire, elle retrouve quelque amant d'autrefois peut-être, pour qui elle aura souffert les mystérieuses angoisses d'aimer, avant de devenir une fille des rues... Et soudainement, sa bouche s'ouvrant toute grande, elle débute par un cri de louve, quelque chose qui surprend et qui déchire, quelque chose qui est d'une infinie tristesse orientale, qui rappelle le son mordant des hautbois et le fausset des muezzins d'Arabie. — Les vieilles chansons andalouses toujours commencent ainsi, par un cri de haute détresse, et répètent toujours, toujours, sous une forme ou sous une autre, à travers la naïveté de leurs images, le tourment d'aimer et de mourir. — Dans la salle, on n'entend
plus un bruit; les buveurs au brun visage rasé écoutent passionnément : leurs yeux qui étaient pleins de bestialité et d'ombre, reflètent à présent comme une flamme lointaine. Et la fille prolonge son cri tant qu'elle a du souffle ; puis elle le traîne, en l'éteignant par degrés, jusqu'aux notes basses, et le termine par une sorte de vocalise mineure, par une sorte de trille en sourdine: quelque chose d'à peine perceptible qui, malgré son inexprimable tristesse, devient aussi sautillant et léger que l'accompagnement des guitares.
Les strophes, qui se succèdent, commencent toutes par le même cri d'angoisse et content l'histoire d'un jeune torero que le destin sépare de sa fiancée et qui meurt d'amour...
Quand la chanteuse a fini, les hommes extasiés lui envoient leurs chapeaux, la priant de les mettre, l'un après l'autre, un instant, sur sa tête.
Même, j'entends l'un d'eux lui dire, à bout de louanges:
— Charles-Quint, auprès de toi, vois-tu, n'était rien qui valût d'être compté !
Elle sourit, mais modestement, dans son triomphe, ennoblie un instant et purifiée par la musique. Lorsqu'elle reprend son cri et sa chanson qu'on lui redemande, elle s'est coiffée, pour complaire à un qui l'aime ce soir, d'un large sombrero gris à bords plats. Les yeux énigmatiques et tristes, elle est presque belle ainsi, presque chaste, — elle qui va tout à l'heure très bassement se griser avec du vin...
On danse aussi sur ces estrades, au son des guitares, des battements de mains et des chants. C'est en général une fille seule, qui exécute un pas andalou, tandis que les
antres, qui danseront à leur tour, restent assises derrière elle pour l'accompagner de leurs trépignements et de leurs cris.
Et cela rappelle encore l'Arabie, cela semble dérivé de certaine danse que les aimées pratiquent. Au début, ce n'est guère qu'une série d'attitudes, provoquantes ou fières, ce n'est qu'un balancement lent et presque sur place, avec des cambrures étrangement gracieuses, avec de charmants gestes des bras nus. La tête se renverse, bouche ouverte et paupières closes, comme pour appeler un baiser — sous lequel, dirait-on, le corps se pâmera si on le lui donne... Et la fille devient presque jolie, qui tout à l'heure était Llaide et commune.
Puis, cela s'accélère et cela se précise : les poses se font plus troublantes, plus offertes ; les mouvements des hanches se rythment à une cadence clairement lascive... La fille, qui avait commencé de devenir jolie seulement,
devient à présent désirable, à force de souplesse et de grâce dans les ondulations de couleuvre qui révèlent toutes les courbes de son corps sous ses vêtements minces. Les autres, sur l'estrade, l'excitent en jetant des cris, l'interpellent par son nom: « Eh! la Juanita! » ou « la Manolita! » ou « la Carmen ! » et battent la mesure avec leurs mains sèches, battent la mesure à coups de talons sur les planches, toujours plus vite, toujours plus vite, battent une mesure effrénée de bacchanale. 0 vieille Arabie, mystique et sensuelle, comme on te retrouve encore ici, après des siècles!... Vieille Arabie aux flûtes plaintives, aux poèmes suavement adorables, aux danses haletantes, aux tambourins forcenés!... Sous les sombreros des buveurs, les yeux luisent. Elle se démène et elle se tord, la fille que tous ces hommes regardent, et jusqu'au moment où elle s'arrête, comme mourante, en simulant le der-
nier spasme, toute la salle paraît subir la secousse cadencée et rapide de ses reins.
Cela est brutal, cela est d'une crudité sauvage, mais cette glorification de la chair conserve quand même une quasi grandeur, parce qu'elle ne cesse point d'être prise au sérieux, d'être grave; ces hommes du bas peuple, qui se réunissent là pour écouter et pour voir, n'en sont pas encore, comme ceux de chez nous, au cynique sourire, et, sur la façon dont ils s'amusent, un certain idéal de beauté continue de planer. La même distance, qui est entre les chansons de tout à l'heure et les couplets de nos cafés à musique, sépare aussi cette danse amoureuse de l'ignoble quadrille à jambes levées et à contorsions de singe qui sévit dans nos bals de banlieue. Pour en arriver à cette gouaillerie de toutes choses qui est notre apanage, l'Espagne aura besoin de progresser encore; il lui faudra, pendant plusieurs années, les bienfaits de
l'instruction laïque abondamment répandus sur les masses, des journaux à profusion, — surtout, moins d'encens dans les vieilles cathédrales, moins d'encens et moins de prières.
Le matin, au palais de Madrid, dans la salle des Armures. J'y suis seul, au milieu de l'assemblée macabre des poupées vêtues de fer: poupées superbes, dont les cuirasses, les casques, les gantelets furent portés, au temps des tournois, par de terribles princes. Et peu à peu une Espagne d'autrefois, magnifique et redoutable, commence de revivre aux yeux de mon esprit, dans le silence de l'incomparable musée.
Mais, de l'extérieur, tout à coup m'arrive un écho de l'Espagne d'aujourd'hui ; j'entends la Marche Royale, très lente et solennelle, jouée comme en sourdine par une musique militaire : c'est la parade des hallebardiers et des hussards, — et, pour aller revoir ce défilé de chaque matin, je quitte la compagnie des rigides poupées, je m'en vais dehors.
Dehors, un éblouissement du soleil de mai. Un soleil méridional, qui est déjà lourd sur cette grande place d'armes toute blanche de poussière, entourée d'arcades blanches et murée au fond par le vieux palais blanc. Musique en tête, les hussards rouges, dont c'est aujourd'hui le tour, font leur entrée ici, pour remplacer les hussards bleus qui veillaient depuis hier. Et ils marchent, ils s'approchent à une cadence lente, extrêmement lente, comme abordant avec crainte ce palais de tant de rois défunts, — d'où sans doute un charmant enfant^roi les regarde
venir, par quelque fenêtre aux rideaux entr'ouverts. C'est d'un effet presque religieux, cette lenteur excessive des soldats qui arrivent et cette façon de jouer en sourdine, comme par respectueuse peur de faire du bruit chez les souverains, — tellement en sourdine que l'on croirait entendre un orchestre de cordes.
Hussards et hallebardiers, toujours sans presser le pas, exécutent des marches et des contremarches , une sorte de quadrille guerrier. D'après un invariable et pompeux cérémonial, ceux qui s'en vont transmettent à ceux qui les remplacent les ordres, les consignes, les mots de passe. De temps à autre, un cheval, énervé par cette allure dormante, se cabre, gambade avec un cliquetis d'acier, puis rentre, maîtrisé, dans l'alignement.
La mélancolie de ce lieu, de ce palais, lui vient surtout des campagnes désertes
qu'il domine, et qui commencent là tout de suite, de l'autre côté du Mançanarès ; lointains étranges , que Ton aperçoit par échappées, ou au moins que l'on sait être là, si on ne les aperçoit plus.
Elle est vide et comme mangée de lumière, la grande place blanchâtre où manœuvrent automatiquement ces quelques centaines d'hommes, sous la surveillance des antiques fenêtres par où tant de souverains jadis ont regardé. En face de moi là-bas, à l'ombre des arceaux opposés, une foule tassée, comme chaque matin, stationne pour écouter et pour voir : gens du peuple, en grande paFtie, — car tout le monde est admis à contempler la parade et à entendre la musique, — gens du peuple dont les costumes ternis font ressortir les couleurs des uniformes défilant au soleil, le bleu ou le rouge des dolmans, l'éclat blanc des aciers, le jaune des cuivres.
La parade est longue ; la Marche Royale, indéfiniment recommencée , avec parfois une courte reprise plus bruyante pour davantage accentuer l'effet général de cette musique douce et sourde. D'ailleurs, le soleil brûle, — et je retourne chez les poupées armées, dans 1' « Armereria » d'un accès moins banal, où de nouveau je suis seul.
Elles reluisent des pieds à la tête, toutes les poupées, dans leurs armures soigneusement fourbies. Quelques-unes, les plus précieuses, sont en rang sous des vitrines ; les autres forment des groupes et des foules au milieu de la salle. Sous l'acier des cuirasses et des cuissards, on voit passer leurs jupes courtes ; étoffes anciennes, vieux velours brodés d'or, qui pour la plupart furent
réellement portés par les preux d'autrefois. Autant que possible les visières sont rabattues, cachant la place des visages détruits; mais les attitudes données à ces carapaces merveilleuses sont presque toujours des attitudes de vie et même de combat. Sur des chevaux recouverts de houssines et bardés de fer, qui ont l'air de se cabrer, des chevaliers, au casque empanaché magnifiquement, ont l'air de tenir, dans leur main absente, leur lance de tournoi. Certaines cuirasses, certains boucliers sont d'inimitables chef-d'œuvres d'orfèvrerie . Il y a aussi beaucoup d'armures d'enfant, ayant servi aux jeux de petits princes qui, par la suite, devinrent des souverains et qui sont aujourd'hui des débris, scellés dans les caveaux de l'Escurial. Sur des cartons, sur des plaques, on a pris soin d'inscrire les noms des hommes à qui ont appartenu ces costumes de guerre, qui ont brandi
ces épées : ils s'appelaient Charles-Quint, Philippe II ou Boabdil...
Et deux ou trois siècles au plus nous séparent de la période d'évolution humaine où, pour aller au combat, on revêtait ces ornements de scarabée, on arborait ces plumets et ces étendards ! Comme tout cela cependant paraît déjà loin de nous !
En ces temps, resplendissaient surtout la France et l'Espagne, quand la guerre était une chose de noblesse et d'élégance. Sans même remonter jusque-là, si nous étions seulement plus jeunes d'un siècle, alors que la valeur des hommes assurait encore le succès des batailles, l'Espagne se serait à peine souciée du peuple d'industriels qui l'attaque aujourd'hui; mais la guerre, hélas! de nos jours, est devenue laide, empuantie de houille, chimiquement barbare, et les ennemis d'outre-mer ont plus d'argent, plus de machines, plus de pétrole pour y tremper leurs obus, plus d'explosifs...
Quand je sors de 1' « Armereria », la grande place des parades militaires est absolument déserte sous le soleil de midi ; les abords du palais sont abandonnés et silencieux. Le jeune Roi, sans doute, est parti comme chaque jour pour sa promenade dans la solitude si prochaine, dans la forêt murée qui s'étend au pied de sa demeure. Et la Reine, au milieu du calme somptueux et lourd des appartements historiques, doit travailler ou réfléchir, toujours courageuse et admirablement sereine devant les anxiétés de l'heure présente.
Dehors, presque personne maintenant, que des soldats : Madrid ne commence à vivre, la foule, à s'épandre, que vers le soir. Les rideaux sont fermés dans les miradors. Un vent chaud soulève la continuelle poussière de ce pays sans pluie.
Jusqu'à l'ambassade de France, dans mon trajet par les rues, constamment je rencontre
des troupes. Des troupes à pied, des troupes à cheval, toutes superbes d'allure et de tenue dans d'élégants uniformes ; en les voyant défiler, on se reprend, malgré soi, à avoir confiance et espoir. Ce sont bien toujours ces belles et solides troupes espagnoles, héroïques à toutes les époques, — héroïques en dernier lieu dans leur résistance contre la France, lors de cette guerre aujourd'hui pardonnée et oubliée entre nos deux nations amies. On devine, rien qu'à les regarder, le mal qu'auraient les commerçants d'Amérique, mis en face de tels soldats.
C'est mon dernier jour à Madrid, et l'heure du soleil couchant me retrouve au palais, attendant l'audience que Sa Majesté a daigné m'accorder avant mon départ. Depuis que j'étais venu ici, le glorieux désastre des Phi-
lippines a jeté sa tristesse sur l'Espagne, et il semble que les salles magnifiques, plus vides, plus silencieuses, en portent encore le deuil, de je ne sais quelle indicible manière. — Ce deuil, sans doute, n'est qu'en mon imagination, car il n'y a pas de « tristesse des choses ». — Pourtant le palais, à cette fin de jour, me semble plus morne, plus déserté. Personne dans les vestibules ni les galeries; je me perds dans les escaliers aux épais tapis, demandant de loin en loin mon chemin à quelque hallebardier qui fait son automatique promenade. Et, dans les salles où j'attends, le dernier rayon de soleil qui fait vivre encore les vieux brocarts, sous la hauteur déjà sombre des plafonds, a la mélancolie des grands et définitifs soirs...
Cependant j'admire combien S. M. la Reine Régente a gardé sa sérénité grave... Durant les quelques minutes de cette audience d'adieu, Elle me reparle de ces procédés des
ennemis qui stupéfient son âme loyale : leurs captures avant la déclaration de guerre, leurs bombardements sans prévenir, leurs obus enveloppés de toiles pétrolées qui mettent le feu aux villes, tout ce qu'ils osent contre les lois internationales des batailles, et que l'Europe laisse faire sans intervenir... Mais il me paraît que Sa Majesté conserve quand même sa confiance des premiers jours ; sa confiance en la suprême justice, sa confiance en l'héroïsme de ses soldats, de ses marins, qui ont commencé de se faire tuer si bravement dans un premier combat inégal et d'avance perdu, et qui peut-être réservent à l'Amérique des surprises sanglantes...
Oh ! la noble souveraine, que la destinée a conduite comme par la main jusque devant les extrêmes périls, et qui les regarde en face, sans un frisson et sans une plainte, préoccupée seulement de faire jusqu'à la fin son devoir ! Oh ! la noble souveraine, si haute-
ment impeccable et droite qu'EUe a su inspirer le respect profond aux partis les plus hostiles, si courageuse qu'Elle a pu lutter presque seule pendant onze années pour préparer le trône de son fils, et, dans un but plus grand encore et plus détaché, pour conserver à son pays, foncièrement monarchique et religieux, la monarchie sans laquelle, de longtemps encore, la paix intérieure, la stabilité lui seraient impossibles.
La nuit tombe tout à fait quand, une heure après avoir quitté le palais, je traverse une dernière fois Madrid pour aller prendre le train de France. C'est une nuit de mai, claire et tiède, dans laquelle s'allument en haut les étoiles et en bas les milliers de lumières de la ville: Par les rues, circule la foule habituelle, et, comme chaque soir, le flot
luxueux des équipages. Personne encore n'a changé sa manière de vivre, personne n'a baissé la tête; ce peuple entier est uni à sa souveraine dans un même sentiment de confiance, ou tout au moins de résignation et d'attente fière.
Et au moment où ma voiture s'engouffre, avec tant d'autres, dans la cour banale de la gare du «Norte », j'aperçois encore en me retournant le palais royal : il surgit audessus des bâtisses quelconques du chemin de fer, superbement assis sur la hauteur qui domine le Mançanarès, tout blanc dans la nuit, au rayonnement d'une grande pleine lune blanche ; son aspect donne une impression de solidité et de force ; malgré les tourmentes du présent, il semble attester la puissance et la durée, symboliser un principe immuable...
Hendaye, juin 98.
Le lever d'un jour de juin, la pointe de l'aube rose, la première virginité du matin... Et c'est l'heure redoutée, l'heure de l'angoisse, l'heure du réveil, qui, après le tranquille non-être et les songes, ramène les pensées trop claires, les notions trop précises des brièvetés de la vie et des gouffres de la fin.
Persiennes closes, pour que n'entre pas
tout de suite dans ma chambre la lumière radieuse, vitres grandes ouvertes, pour laisser passer les souffles tièdes venus de la mer.
Durant cette courte nuit, le silence s'est fait autour de ma maison isolée. Mais, à présent que pointe l'aube rose, les bruits du matin sont commencés, bruits de village et bruits de campagne, que j'ai d'abord vaguement perçus dans un demi-sommeil ; aubade lointaine des coqs ; départ de quelque pêcheur pour le large ; grincement cadencé d'avirons et chanson d'Espagne, qui passent en bas sur la rivière...
A peine les lueurs viennent de naître ; mes yeux indécis ne distinguent encore, des objets coutumiers qui m'entourent, que les masses et les ombres : silhouettes confuses des meubles, grands carrés blanchissants des fenêtres.
Et tout près de ma tète, tout près, tinte
un petit bruit régulier, rapide, monotone, le tic-tac grêle d'une montre, qui est là pendue et qui se dépêche, qui se dépêche, comme enfiévrée par la fuite du temps qu'elle voudrait suivre. Vite, vite, il court, le temps de la vie : c'est ce qu'elle me dit d'abord, à mon triste réveil, la toute petite machine qui, sans trêve, tourne ses roues minuscules. Vite, vite, tout se précipite, les secondes, les minutes, les heures... Illusion, l'immobilité et le silence ; une même course folle emporte les jours et les ans, la terre et les mondes, un même tourbillon les entraîne et les use... Et moi, rien négligeable, à. côté des choses immenses qui passeront aussi, rien éphémère et bientôt perdu que je suis, ma vie déjà s'est plus d'à moitié consumée... Mon Dieu, tant de ruines, en arrière de ma route, — et tant de choses que je désirerais faire encore avant de mourir, tant de choses que je voudrais
revoir, achever, ou comprendre... Non je ne pourrai jamais... Si vite, si vite, s'enfuit le temps, les secondes, les minutes, les heures.., Et ce sera demain la vieillesse, la fin, avec le grand oubli...
Cependant, la Terre, en hâte tournant toujours, la lumière, à travers les persiennes fermées, se fait plus réelle, et les objets se détaillent. Et, par degrés, le calme me revient; elle se perd pour moi, la notion des universelles vitesses et des chutes en vertige ; bientôt je retrouve ce sentiment illusoire, que tous nous connaissons, d'un peu de durée en avant de nous, d'un arrêt dans l'effroyable fuite, d'un peu de répit, d'un peu de loisir pour attendre la mort... Et, après l'instant par trop lucide, voici que la grande détresse de si tôt finir se dissipe encore une fois comme un mirage...
Reparaissent alors, plus angoissants et plus nets, dans cette sorte de renouveau
des pensées, tous les habituels tourments, les regrets, les soucis, les remords et les désirs...
Mais le soleil sans doute bientôt va rayonner. Sous ma fenêtre, un premier petit gazouillis d'oiseau tremble dans les branches, d'abord hésitant, bref et tout de suite arrêté. Un second lui répond, puis un troisième... Et je me les représente si bien, pour les avoir maintes fois regardés, les petits chanteurs au réveil, encore tout ébouriffés en boule, secouant leurs plumes humides de rosée, étirant leurs ailes, dans la simple joie de voir venir le jour.
Un autre cri, par intervalles, monte aussi vers moi, — de plus loin, de la grève sans doute, — un pauvre cri de bestiole mourante et abandonnée. Et j'imagine quelqu'un de ces tout petits chats que les gens du voisinage ont coutume de jeter là pour les détruire, sans seulement prendre la peine de les
lancer jusque dans l'eau où ils finiraient au moins plus vite.
A présent, ils s'éveillent tous, les chanteurs joyeux des arbres ; soudain cela tourne au vacarme, au vacarme comique et charmant. Ensemble, à pleins poumons, à plein gosier, moineaux, linottes, chardonnerets, pinsons et bouvreuils donnent de la voix tant qu'ils peuvent, dans l'ivresse de regarder naître encore un si beau jour. Cela couvre la plainte du petit chat agonisant, que je n'entends plus et que j'oublie. C'est le grand concert obligé de chaque matin, la délirante aubade au soleil levant. — Et je sais que cela se chante sur place, avec rien que des sautillements légers, mais, par exemple, avec de gentils tournements de cou dans tous les sens. Cela dure un quart d'heure en moyenne, et puis s'apaise subitement, comme à un signal, et les oisillons, n'y pensant plus, partent rapides pour vaquer à leurs petites
affaires, construction de nids, choix de graines et chasse aux mouches.
Un silence — et la plainte de la bestiole condamnée monte de nouveau jusqu'à moi, flûtée et grêle, chevrotante, lamentable, dans l'air tiède de ce matin de juin, dans la belle lumière de fête... Allons, j'en aurai pitié, et je répondrai à son appel, en lui donnant la mort.
C'est le long d'une corde que je me laisse glisser jusqu'à terre, par incorrigible habitude de gymnaste et aussi pour n'éveiller personne. Il est je ne sais quelle heure matinale, quatre heures et demie, cinq heures peut-être. Tout continue de dormir, dans ma maison paresseuse et close ; les domestiques mêmes, qui ont coutume de commencer la journée par des plongeons dans la rivière, n'ont pas bougé encore.
C'est bien de la grève là-bas, que vient la plainte de détresse. Et, comme elle porte
loin, cette petite voix mourante qui n'a sans doute pas eu un jour de vie !... Quel mystérieux instinct la fait ainsi appeler au secours, et de qui donc espère-t-elle être entendue? Je descends par les escaliers en pierre des terrasses. Autour de moi, tout est fête et splendeur. Sur la mer de Biscaye, qui en ce moment joue le lac bleu aux tranquillités inaltérables, la côte des Gantabres se pose comme une haute découpure légère toute imprégnée de soleil levant. Une paix délicieuse est dans l'air, avec une vivifiante chaleur. Respirer seulement est déjà un bienfait, une chose qui enivre. La Terre semble remplie de joie et de promesses, pour les hommes, les bêtes et les plantes. Et cela trouble comme une ironie, d'entendre, au milieu du silence d'un tel matin enchanteur, râler un être, infime si l'on veut, mais qui portait en lui-même l'ébauche d'une pauvre petite àme — et qui, d'ailleurs, n'avait fait
aucun mal et n'avait point demandé de vivre.
Il est l'heure de la mer basse, et les eaux, à cette embouchure de la rivière, se sont retirées beaucoup. Sur la vase grise des berges, qui se prolonge en nappes unies, j'aperçois, gisante, une toute petite chose grise aussi et mouillée — et c'est cela qui pousse le cri de douleur, entendu de ma chambre ; une petite chose, un germe de petit animal, qui n'a pas la force encore de se soulever, qu'on a blessé sans doute en le jetant là, et qui est déjà englué dans cette vase, la tête à demi enfouie.
Je ramasse cela dans ma main, avec une compatissante horreur... Je croyais voir un minois chiffonné de petit chat ; mais non, le museau est plus allongé, plus grossier, plus vulgaire : c'est un petit chien... Oh ! l'étrange et vilaine figure, ayant encore les gros yeux fermés des fœtus et déjà des lèvres crispées
par un rire d'agonie. A tous les degrés de l'échelle des êtres, il n'y a pas d'assemblage plus déroutant que celui-ci : les signes de la mort, sur des traits d'embryon...
Le petit corps cependant est resté très chaud, malgré l'eau qui en ruisselle ; dans ma main il se détend et se retourne, — et j'hésite à le tuer, tant il a de vie. D'ailleurs, il ne crie plus, comme si le contact d'une chose vivante lui procurait déjà un vague apaisement, une vague confiance.
Une minute d'indécision, à contempler la toute petite gueule rose, qui grimace et souffre. Qu'en faire pourtant? Et serait-ce seulement possible de prolonger son existence !
Alors ces paroles me reviennent à la mémoire : « Faites aux autres ce que vous auriez voulu qu'on fît pour vous »... Oui, si l'on avait étouffé mon premier cri dans l'eau de quelque rivière, que d'angoisses on m'eût
évitées !... Et, ramassant sur la vase un large galet plat, je me dirige vers l'eau qui resplendit en miroir. Elle est tiède et douce, cette eau, on la dirait bienfaisante et joyeuse, comme semblent du reste toutes choses, par ce beau matin de juin. J'y plonge la plaintive bestiole, en cachant sa tète sous le galet, et, à travers les couches limpides, je vois son pauvre petit corps se tordre, puis s'immobiliser bientôt, après une crispation dernière. Fini, la petite chose grise ne criera plus.
Autour de moi, silence, rayonnement et splendeur. Et, toujours seul dans le matin vierge, je remonte vers ma maison endormie, vers la corde qui me ramènera sans bruit à ma chambre, — un peu songeur cependant, parce que je viens de donner la mort...
CIIEMINEAUX
Hendaye, 10 août 98.
Depuis deux semaines environ, les phares espagnols du golfe de Biscaye ne s'allument plus le soir. -Au sommet de l'âpre falaise brune, qui se dresse ici devant nous et qui est le commencement de l'Espagne, on ne voit plus briller ce grand œil rouge qui promenait fidèlement chaque nuit sur l'horizon ses regards circulaires. Tout le long de la côte des Cantabres il en va de même,
paraît-il ; les feux sont éteints, par crainte de guider l'ennemi, de favoriser quelque arrivée nocturne des navires d'Amérique.
— Pour nous autres marins, habitués à considérer la lumière des phares comme presque aussi sûre et immuable que celle des étoiles, une étrange impression de tristesse, de désarroi se dégage de cette côte assombrie qui n'a plus ses feux.
Et les routes de France avoisinant la frontière sont de jour en jour plus peuplées de mendiants de toute sorte ; les uns, des professionnels déjà vieux dans le métier; les autres, tout novices, pauvres gens qui naguère encore travaillaient la terre, trouvaient à gagner leur pain dans les fermes ou les usines. Chez nos voisins, hélas ! commence de grandir la misère.
Des déserteurs cependant, on n'en voit plus, depuis sans doute que le péril national a été compris par tous. Mais l'an dernier,
lorsque Cuba seule était eu jeu, c'est par centaines, par milliers, qu'ils passaient ici, les jeunes hommes du pays basque-espagnol, désertant tous, dans la terreur des fièvres de là-bas, des famines, de la mort entrevue sous mille formes vagues et affreuses au fond de ce lointain pays.
Us se réunissaient le soir, sur la place ou à quelque carrefour, pour danser le fandango aux castagnettes, avec des allures de joyeuse bravade et souvent des yeux de détresse. Des carlistes, d'ailleurs, les encourageaient à fuir, leur promettant pour bientôt un changement de roi, suivi d'une générale amnistie. Et ils partaient en troupe pour « les Amériques ». (Ce sont les pays de Montevideo et de Buenos-Ayres qu'on appelle ici « les Amériques », et qui sont en partie peuplés de colonies basques.) Pendant deux années au moins, les forces vives de l'Espagne se sont épuisées par cette continuelle filtration
174 CHEMINEALX
de jeunes soldats à travers notre frontière. Et j'ai entendu souvent cette lamentation des filles de Guipuscoa :
— Qui épouserons-nous maintenant ? Il n'y a plus de garçons dans nos villages ! . . .
Finies, les désertions à présent ; les routes appartiennent aux chemineaux, loqueteux, guitaristes ou chanteurs, toute la truanderie des grands chemins d'Espagne, qu'un excès de misère déverse chez nous.
Du matin au soir, dans l'allée de mon jardin, s'entendent des trottinements d'estropiés, de béquillards, d'aveugles, d'enfants demi -nus, de vieilles femmes à bâton. Ils viennent jusqu'à ma porte, font : « Pan, pan, pan ! » avec des mains sèches.
— Ave, Maria pourissima ! disent-ils tous en manière de premier salut à la demeure. Et cela se continue par une antienne, qui se dévide comme un écheveau.
Ils demandent des sous, du pain, des
hardes. Il y a de pauvres vieilles femmes solitaires, au visage de cadavre enveloppé d'un châle noir, — lesquelles ont peut-être été jolies, qui sait? et désirées, et embrassées... Marchant par soubresauts, comme des machines qui se détraquent, elles ont des voix tristes et des toux à faire frémir, des airs si humbles et parfois de si braves yeux ! Ave, Maria pourissima... Y croient-elles un peu, au moins, à cette Vierge blanche et sereine qui, dans les églises, sourit encore et tend les bras à ceux qui n'ont plus d'autre espérance?... D'où viennent-elles, pour être si fatiguées? Où ont-elles dormi, où irontelles chercher le gîte incertain du soir ? C'est quand tombe le crépuscule qu'il est plus lamentable de les regarder, toutes cassées, s'en aller en toussant sous la pluie, sous les averses, par les chemins mouillés. — Mais elles sont repoussantes, et surtout elles sont innombrables; alors, dans nos
demi-pitiés mondaines, nous les laissons partir avec une petite aumône, et les oublions l'instant d'après.
Parfois, au lieu de l'éternelle prière latine, ce sont des musiques sous mes fenêtres, on secoue quelque vieux tambourin à lames de cuivre, on racle quelque guitare sans cordes, quelque mandoline crasseuse : trios, quatuors d'aveugles aux paupières rongées, venus du fond de l'Espagne, de Séville, de Grenade, et chantant, avec des voix qui sentent la mort, les refrains chauds, languides ou pâmés de l'amour andalou.
Enfin, parmi les abonnés qui arrivent à leur jour, il y a aussi des tout petits ; quelques-uns, comiques et adorables ; bébés de cinq ou six ans, roulant de beaux yeux sauvages, ayant déjà un bâton, une besace comme les grandes personnes, cheminant déjà tout seuls, et sachant dire : Ave, Maria pourissima ! avec une révérence.
Mais ils ont l'avenir, ceux-là ; peut-être ils seront beaux, ils seront forts, ils seront aimés... Tandis que les vieux!... Oh! les vieux, n'ayant plus à attendre qu'un trou de cimetière où pourrir, lorsqu'au tournant d'un chemin la Mort en passant les aura tordus ! Pourquoi est-ce qu'ils s'obstinent à vivre? En vue de quelles pauvres joies encore espérées, en vue de quels instants de bienêtre ou de moindre souffrance préservent-ils avec soin leur corps, sous leurs haillons de chemineau que détrempent les pluies ? Mon Dieu ! les vieillesses abandonnées, que personne ne recueille, qui se blottissent seules, les soirs d'hiver à l'abri de quelque mur, qui n'ont plus à espérer jamais une amitié, ni seulement une attention, une prévenance un peu douce ! . . .
Un couple d'Espagnols, échoué devant
ma porte sur des pierres, contait ainsi son histoire :
— H y a deux ans, nous étions des cultivateurs dans la Navarre. Pour racheter notre fils qui devait s'en aller à Cuba, nous avons d'abord vendu nos vaches ; l'année d'après, la classe suivante ayant été appelée, il fallait encore qu'il partît, malgré notre grand sacrifice; alors, nous avons vendu aussi notre champ, afin qu'il eût de quoi déserter aux Amériques...
Je crois que jamais encore l'horreur de ceci, qui se pratique dans tous nos pays civilisés, ne m'était apparue si flagrante: prendre de force à de pauvres gens leur fils unique, pour l'envoyer aux tueries coloniales ! Mon Dieu qu'on ait plutôt pour cela des armées de volontaires, de mercenaires ; mais que l'on réserve pour les suprêmes défenses de la patrie les pauvres petits paysans qu'il faut arracher à leur village !
— Nous étions venus à pied en France, continuaient-ils, espérant du travail ; mais nous n'en avons point trouvé.
— Et votre lîls?
— Mort de la fièvre, en arrivant à Buenos- Ayres.
— Et à présent, où allez-vous?
— A présent!... Ah! nous ne savons plus... Devant nous, sur les routes...
« Aller devant soi, sur les routes, sans savoir. » C'est bien cela, et les voici probablement chemineaux. jusqu'à leur mort, ces deux humbles qui naguère étaient cultivateurs en Navarre. Aller devant soi ! Il y a sans doute une ivresse et un oubli dans cette vie errante, qui est celle de tant de déshérités.
Hier, de ma fenêtre j'en voyais venir un tout courbé, tout tremblant, avec une grande
1 80 CHE M INEAUX
boîte noire attachée clans le dos. Au lieu de dire : Ave, Maria pourissima! j'entendis qu'il parlementait avec mes domestiques et j'écoutai ; ce n'était point le langage des chemineaux d'ici, et il avait l'accent de Bretagne.
— Je voudrais parler à M. Loti, implorait-il. Je tiendrais beaucoup à lui parler... Il m'a connu dans les temps, à la guerre de Chine; il a été le capitaine de ma compagnie...
Un si vieux que cela, avoir servi sous mes ordres, ce n'était guère vraisemblable.
Cependant je sonnai, pour dire qu'on ne le renvoyât pas.
Quand je fus descendu devant lui, il ôta son bonnet.
— Ah ! mon capitaine, dit-il, encore plus tremblant dans son émotion, vous ne me reconnaissez plus?...
Mon Dieu non, je ne le reconnaissais pas du tout.
— Cloarec, je m'appelle Cloarec... Vous ne vous souvenez pas?... J'étais patron du youyou, à bord de YAtalanle...
Il parlait d'une voix pénible et entrecoupée, les membres secoués par un tremblement morbide. En le regardant mieux, on voyait en effet qu'il n'était pas un vieillard, malgré sa décrépitude affreuse : trente-cinq ou trente-huit ans, l'âge à peu près de tous les marins qui ont fait avec moi la campagne de Chine.
— J'étais... à votre compagnie... mon capitaine... à la deuxième de bâbord... Vous me donniez la double, le dimanche... parce que j'étais propre...
Il avait une laideur de pauvre chien malade et battu, avec de bons yeux suppliants, très enfoncés, et comme voilés sous des brumes de Bretagne. Il était vêtu de cef, inusable « caban » de marine, que les matelots retraités portent jusqu'à leur
dernier jour, et un vieux ruban décoloré de la médaille du Tonkin paraissait encore à sa boutonnière.
— J'ai mon livret, tenez, dans ma boite... et le certificat que vous m'avez donné, mon capitaine !... A Dax, en passant, j'ai su que vous étiez ici, c'est pourquoi j'ai voulu venir...
En effet, il me montra son livret de matelot, usé, sordide, sur lequel je retrouvai mes signatures d'antan, qui avaient pendant des années couru les routes de France, dans cette boîte de chemineau. Alors je feignis de le reconnaître, pour ne pas lui faire de peine. Et ils étaient si bons, ses certificats : « Conduite parfaite, a servi avec zèle et honneur. » Pas une punition. Puis, cette apostille, signée de ma main : « A pris part au bombardement de Thuan-An. »
Le bombardement de Thuan-An ! Avec une mélancolie étrange, je revis, sous le grand
CHEM1NEAUX 183
soleil dévorateur de là-bas, les sables roses d'Annam, cette côte qu'incendiaient nos obus, les sinistres fumées noires des villages en feu... Et comme tout cela, évoqué par ces papiers en lambeaux, par ce vieil homme branlant, me semblait tout à coup lointain, noyé au fond des temps révolus ! . . .
— Ils sont tout déchirés, voyez-vous, mes pauvres certificats, mon capitaine, à force de les faire voir au monde... J'ai beau les soigner, ils ne tiennent plus...
Et, dans ses bons yeux de chien battu, soudainement deux larmes parurent, à l'idée qu'ils s'en allaient en miettes, ces papiers, ces chères reliques, tout ce qu'il possédait d'un peu précieux sur terre.
— C'est à la pêche d'Islande, par mauvais temps, que je suis tombé sur les reins... et ça ma laissé tout tremblant, tout disloqué, comme vous voyez que je suis. Je ne peux plus travailler... Je suis tout seul... Alors je
gagne ma petite vie, comme ça, sur les routes, à vendre du papier à lettres et des épingles, des chansons dans les foires...
Quand j'eus garni sa modeste bourse, mon domestique, qui hier encore était matelot, se sentant pris de pitié lui aussi, dressa pour ce convive une table dans le jardin, bien à l'ombre, et lui servit un bon déjeuner.
— Vous pourrez revenir manger ce soir, lui dis-je quand il eut fini, et aussi demain, si vous êtes encore dans le pays.
— Oh! vous êtes trop bon!... Vous êtes trop bon, mon capitaine... Non, je vais m'en aller... Voyez- vous, il y a une fête demain à Saint-Jean-de-Luz ; j'y ferai peut-être un peu d'argent avec mes épingles...
Avant de partir, il ouvrit sa boîte et voulut laisser en souvenir à mon domestique un de ses cahiers de chansons.
— Oh! non, dit celui-ci, gardez-le...
Vous le vendrez.
— Mais ça n'est pourtant pas vilain à lire ce qu'il y a dessus, allez! Ça vous servirait toujours à passer le temps...
Son cœur se serrait de voir dédaigner ainsi son humble cadeau. Et son pauvre regard voilé se levait plus triste vers les vifs yeux noirs, d'habitude si insouciants, du jeune homme, qui tout à coup s'attendrirent :
— Eh bien! oui, alors, donnez, je veux bien. Je vous remercie... Ça me servira à m'amuser le soir...
Maintenant il s'en allait, après de grands saluts reconnaissants. Derrière les branches vertes du jardin, disparaissait peu à peu son dos voûté, sa tournure de pauvre vieux singe tremblant.
Mon domestique, tenant à la main le cahier de chansons, le regardait s'éloigner et demeurait tout pensif devant cette destinée d'un ancien de la marine, qui n'avait pourtant
jamais rien fait de mal, qui avait même été un matelot sans reproche.
En acceptant le cadeau et en disant que « ça l'amuserait le soir », il avait témoigné d'une pitié plus exquise encore que tout à l'heure, lorsqu'il arrangeait avec sollicitude, bien à l'ombre, la petite table à manger du chemineau.
à la comtesse de Lariboisière.
octobre 1898.
Ce sont deux petits récits d'aventures déjà anciennes que je vais faire là. Et je les dédie à la comtesse charmante qui voulut bien, la semaine dernière, m'inviter à venir chasser à courre dans ses bois, dans son pays de Bretagne.
Je les dédie aussi à plusieurs de mes amies et amis pour lesquels la chasse est un plaisir coutumier.
Sur moi s'était abattu un mauvais sommeil, et mon corps terrassé, les bras en croix, gisait sur des herbages étranges. Des arbres inconnus me couvraient de leur ombre, et, tout près, luisait, entre des roseaux, la surface aveuglante d'un marais équatorial.
Ainsi qu'il arrive parfois aux heures de fatigue extrême, ce sommeil très lourd demeurait cependant incomplet, me laissant une notion vague des choses ambiantes, —
auxquelles des choses de rêve, des péripéties imaginaires, de temps à autre venaient se mêler.
Bientôt m'inquiéta la sensation presque physique d'une présence, d'une présence légère, il est vrai, mais réelle et très proche; je pris conscience d'être regardé, — et alors mes paupières s'entr'ouvrirent pour essayer de voir.
En effet, une petite figure se tenait là, près de la mienne, grimaçant entre des branches, une petite figure de gnome. Deux yeux ronds, très vifs, très jeunes, notoirement enfantins, m'examinaient en clignotant avec une expression d'intense curiosité humaine. Et, par un de ces mouvements agressifs qui émanent des tréfonds de nous tous quand nous sommes en chasse, je portai la main à mon fusil...
Demi-intention, geste inefficace : ma main retomba, et le sommeil, qui revint plus
impérieux, pour quelques minutes m'anéantit.
La petite figure cependant me regardait toujours, et, en dormant, /e le savais. Autour de moi, j'entendais aussi bourdonner, dans le silence, le vol des longues libellules aux reflets de métal, la ronde des mille insectes extravagants, armés, empanachés, bariolés, qui dansaient dans une ivresse de chaleur et de parfums. L'air, étouffant pour ma poitrine, versait la vie exubérante à tout un monde de bêtes dangereuses et de grandes fleurs empoisonnées.
Et maintenant, par degrés, je m'éveillais tout à fait, sous le regard obstiné de la petite figure juchée dans les branches; mon bras s'allongeait vers l'arme, avec des lenteurs et des ruses, pour l'appuyer en silence contre mon épaule.
Alors, il commença de battre en retraite, le jeune singe... Oh! sans hâte, sans grande
méfiance, comme à regret, avec de discrètes et comiques précautions pour ne pas faire de bruit. S'aidant de ses mains adroites, il se glissait parmi les feuillages, traînant, d'une allure drôle, sa longue queue derrière lui. Et il se retournait pour me regarder encore, avec un air de dire : « Je pense bien que tu ne me veux pas de mal, car je ne suis pas méchant; j'avais fait le curieux, voilà tout... Cependant on ne sait jamais, et cette machine que tu tiens à la main est de mauvaise apparence... Je préfère m'éloigner tout de même... Ne te fâche pas : tu vois, je m'en vais, je m'en vais... » Et je perçus plus loin la présence de deux autres singes de grande taille, les parents sans doute, qui lui adressèrent un cri d'appel.
Je le tenais en joue depuis deux ou trois secondes : il avait une belle pelure, qui me faisait envie. Et soudainement le coup partit, formidable dans tout ce silence, éparpillant
des feuilles déchirées, excitant des cris d'oiseaux, éveillant partout des bêtes qui sommeillaient à l'ombre. Un papillon géant, plus large que la main étendue, s'envola d'un ébénier, lançant à chaque battement d'aiie un éclair de métal bleu. Et le corps du jeune singe commença de rouler lentement de branche en branche, malgré le suprême effort des doigts habiles pour se raccrocher; puis, d'une chute tout à coup abandonnée et rapide, il s'aplatit sur le sol.
Quand je le ramassai, il vivait encore, mais d'une vie trop faible pour tenter aucune résistance. Gomme chose morte, il se laissa prendre; ses petites lèvres pincées tremblaient et ses yeux d'enfant regardaient les miens avec une inoubliable expression d'agonie, de terreur et de reproche.
Alors seulement se dressa devant moi toute l'horreur stupide de ce que je venais de faire. Je le tenais couché dans mes bras,
caressant avec des précautions infinies sa tête mourante. Les deux autres, dont j'avais tué le petit, criaient du haut d'un arbre, en grinçant des dents, partagés entre la peur d'être tués aussi et l'envie de m'égratigner quand même ou de me mordre. Le front appuyé sur ma poitrine, il mourut, le singé, dans une attitude de presque confiance, dans une pose de petit enfant. Et jamais je n'avais éprouvé avec tant d'exaspération ce besoin qui me prend souvent de m'injurier moi-même :
— Oh ! brute, disais-je entre mes dents serrées, oh ! bête brute !
Je restai cinq ans, après l'assassinat de ce singe, sans toucher d'autres fusils que ceux de la marine de guerre, et seulement pour les besoins du service. Mais sans doute nV-tais-je pas suffisamment corrigé encore, puisqu'il m'arriva de chasser à nouveau.
Ce n'était plus cette fois dans la splendeur d'une forêt équatoriale, mais au milieu d'une âpre solitude, parmi des pierres grises et des broussailles, sous le ciel incertain de mars, dans un recoin de l'île de Mitylène.
Mon navire d'alors — un tout petit aviso frôle — malmené depuis deux jours par les bourrasques d'équinoxe, était venu se réfugier à l'abri de cette île, dans une baie fermée. Un calme subit et un désœuvrement avaient succédé aux agitations du large. Il n'y avait sur la rive voisine qu'un hameau farouche de pâtres ou de pirates ; puis, des rochers et des landes ; rien qui pût nous inviter à mettre pied à terre.
Cependant on entendait partout chanter des oiseaux, dans les myrtes, dans les fenouils, — et un de mes amis du bord, malade, que rebutaient nos provisions avariées, me tint insidieusement ce discours :
— Puisque vous n'avez rien à faire, allez donc, pour mon dîner de ce soir, me chercher une douzaine de ces petits chanteurs.
Et, sans plus réfléchir, je partis en chasse, dans la morne et triste campagne où détonnait la joie de toutes ces musiques d'oiseaux.
Pour les onze premiers , les choses se passèrent à peu près bien. J'avais tiré de loin sur eux et je les ramassais inertes, sans les avoir vus souffrir.
Mais une leçon définitive m'attendait au douzième : il y a de cela dix-huit ans révolus, et cette chasse a été ma dernière.
Cependant, avec quels mots traduire, pour ceux qui me liront ici, l'ineffaçable impression qui m'en est restée ? Ce fut moins tragique infiniment que l'agonie du singe, et il n'y eut là qu'une humble mésange, visée de près, foudroyée au milieu de sa chanson. Sans doute un lent travail de clairvoyance et de pitié s'était fait dans ma tête depuis ma chasse précédente, et, en présence des cruautés inutiles, je n'étais plus l'inconscient de jadis. Et puis, je venais à peine de quitter Stamboul, d'où m'emportait ce navire ; le charme de ma vie musulmane s'était rompu d'hier et pour
jamais ; alors, cette île de Mitylène, ce petit coin d'une terre encore turque où les hasards de la mer m'avaient rejeté en passant, était déjà pour me prédisposer aux émotions insondables... Avec un vieux pâtre de chèvres, croisé en chemin, j'avais reparlé tout à l'heure la langue des Osmanlis, et, par terre, j'avais reconnu ces mêmes fleurs qui s'ouvrent en mars dans les campagnes du Bosphore, les jonquilles odorantes et les grandes anémones violettes.
Donc, c'est là, dans cette île, au fond d'un ravin abrité et attiédi, que fut tirée ma dernière cartouche de chasseur . Un rayon de soleil, annonçant le calme et le printemps, commençait de percer la voûte des nuages, et toutes les bestioles de l'air chantaient plus fort, pour le saluer. Près de moi, sur une roche, entre des fenouils déjà fleuris, une mésange vint se poser avec une gentille confiance ; ivre de vie, de mouve-
ment, de gaieté, de tendresse, elle leva la tête vers une autre qui planait, et se mit à chanter à pleine gorge, dans un délire de joie et d'attente... Mais j'avais épaulé, d'un geste machinal, du geste de l'inséparable brute qui est notre double à tous, et le plomb s'abattit sur elle, lui éteignant à jamais sa jolie chanson dans le gosier ; en moins d'une seconde, son petit corps de grâce exquise ne fut plus qu'une pauvre loque infime, qu'un rien sanglant, destiné à devenir deux bouchées de viande entre les dents broyeuses, puis au fond de l'estomac d'un ogre humain...
Oh! ces jonquilles et ces anémones, qu'une chère main aux ongles teints de henné apportait hier encore dans ma maisonnette de Stamboul, ces mêmes fleurs des printemps d'Orient, retrouvées ici, dans ce ravin solitaire et sous ce ciel de tourmente, quand je ne pensais plus les revoir! Et ce petit être
vibrant et léger, exhalant près de moi avec confiance son chant d'amour! Et ma brutalité, de le détruire !... Mais non, je n'arriverai pas à exprimer la liaison m}Tstérieuse qui s'est formée entre tout cela dans ma tête, ni à faire entendre pourquoi je fus si longtemps poursuivi par le remords de cette action, par l'infinie tristesse de l'avoir commise... Je me suis perdu encore dans l'indicible, avec cette mièvre histoire de ma dernière chasse. L'exemple du singe était mieux choisi, je le reconnais, et j'aurais dû m'en tenir là.
Et dire que, chaque jour, des quantités de gens — pas plus mauvais que les autres, mon Dieu — commettent par plaisir des meurtres pareils, vont s'amuser à tuer, rapportent même dans leur carnassière de pauvres oiseaux blessés auxquels ils n'ont pas
eu la pudeur de donner le coup de grâce, et qui ont longuement souffert, à demi étouffés entre les petits cadavres de leurs semblables!...
Et le tir au pigeon! Y a-t-il plus féroce ineptie que ce passe-temps de quelques snobs mondains?
Et les grandes chasses élégantes ! Dans les articles de sport, à la fin de quelque récit d'une de ces tueries où le pauvre cerf pleure — car ils versent de vraies larmes, les cerfs, sous la morsure des chiens — quand je tombe sur la traditionnelle phrase : Les honneurs du pied ont été faits à la toute gracieuse mademoiselle une telle... je me représente le jeune monstre qu'est cette toute gracieuse personne, le sourire aux lèvres devant l'agonie qu'on lui offre, et elle me répugne alors dix fois plus qu'une jeune Caraïbe ou une jeune Pahouine croquant un morceau de chair humaine quand la faim l'y pousse.
Et les isards, les derniers isards ! On connaît ces jolies et innoffensives bêtes, qui vivaient en troupes sur les cimes pyrénéennnes et que l'homme imbécile aura bientôt achevé de détruire. Eh bien, dernièrement un garçon, par ailleurs cultivé, artiste, intelligent et doux, me contait qu'il était allé camper dans la montagne pour leur faire la chasse. Il avait été assez heureux, parait-il, pour en abattre huit, qu'il avait du reste laissés par terre, n'en ayant pas l'emploi!... Il était mon hôte et je n'osai lui dire :
— Je vous préfère de beaucoup ceux qui assassinent sur les grands chemins, car ils ont au moins le mérite de courir un danger et l'excuse d'être pauvres...
A notre époque, où des pensées innova-
trices, subversives de toutes choses, s'agitent dans l'universel nuage noir exhalé des usines, voici que des rêveurs augustes songent à supprimer la guerre; — la guerre que les chimistes, hélas! se chargeront bientôt de rendre impossible, et qui cependant était l'école sublime, l'école unique de l'abnégation, de la vigueur et du courage; la guerre qu'il eût fallu peut-être conserver aussi précieusement, dans ses formes anciennes, que la foi des ancêtres.
Mais la chasse! Est-ce que personne ne s'élèvera contre la chasse, qui, aux temps passés, eut son utilité, sa grandeur, même sa noblesse; mais qui, de nos jours, et dans nos pays, n'est plus que le conservatoire des petites cruautés lâches et bourgeoises?
Novembre.
Adio, Euskualleria! (Adieu, Pays basque!) C'est un chant du barde Yparraguire qui commence et s'appelle ainsi... Et ces deux mots constamment me reviennent en refrain mélancolique, à l'heure où, comme jadis le barde, je vais quitter ce pays.
Adio, Euskualleria ! Ils sont aussi une sorte de refrain d'automne, ces deux mots d'Yparraguire, devenus inséparables pour moi des
204 ADIEUX AU l'AYS BASQUE
novembres d'ici, — des novembres tristement lumineux, avec de chauds soleils encore sur les campagnes, tandis que tombent les feuilles en jonchée le long des chemins, tandis que les grandes feuilles rousses des platanes s'entassent au seuil des maisons et dans les allées de mon jardin demi -abandonné. C'est en automne que j'avais pour la première fois visité le village du barde, au fond de la province de Guipuscoa, et appris ce chant d'adieu composé par lui dans le vieux rythme euskarrien à cinq temps. C'est en automne aussi que je quitterai la patrie basque; alors YAdio, Euskualleria ! éveille dans mon esprit quelque chose comme une confuse association de feuilles mortes et de départ.
Partir!... Dans quelques jours, dans très peu de jours, je serai loin d'ici. Et il y a, pour toute âme humaine, une intime tristesse à s'en aller de tel ou tel coin de la terre où Ton avait fait longue étape dans la vie.
Elle avait duré plus de sept ans, mon étape imprévue au pays basque ; — il est vrai, avec des intermèdes de voyages en Arabie ou ailleurs, mais toujours avec des certitudes de revenir. Et je gardais ici une maisonnette isolée qui, pendant mes absences, restait les volets clos, où je retrouvais à mes retours les mômes petites choses aux mômes places; dans des tiroirs, certaines fleurs fanées des précédents étés... Lentement je m'étais attaché au sol et aux montagnes de ce pays, — aux cimes brunes du Jaiz-Guibel, perpétuellement dressées là devant mes jreux, en face de mes terrasses et de mes fenêtres. Quand on devient trop las et trop meurtri pour s'attacher aux gens comme autrefois, c'est cet amour du terroir et des choses qui seul demeure, pour encore faire souffrir...
Et j'ai eu un délicieux automne, cette année, pour le dernier. Les chemins qui, de ma maison, mènent vers le mouillage de
mon navire sont refleuris comme en juin. — C'est là-bas, ce mouillage, au tournant de la Bidassoa, contre le pont de pierres rousses, décoré des écussons de France et d'Espagne, qui réunit, par-dessus la rivière, les deux pays amis et sans cesse voisinants. — Très refleuris au soleil de novembre, ces chemins qui, presque chaque jour, aux mêmes heures, me voient passer : çà et là, des brins de chèvrefeuille, de troène, ou bien des églantines émergeant toutes fraîches d'entre les feuillages rougis. Et les grands lointains d'Océan ou de Pyrénées qui, par-dessus les haies, apparaissent en un déploiement magnifique, sont immobiles et bleus...
Adio, Euskualkria! . . . Reviendrai-je jamais ? Qui sait ?... Et déjà, dans les environs, j'ai commencé de faire, à des amis basques de l'intérieur, les visites de grand adieu.
Aujourd'hui, c'est au village d'Ascain, chez mon camarade Otharré, grand joueur de pelote et même l'un des premiers joueurs de France.
J'y arrive à Theure du soleil déclinant, et, comme d'habitude, je les trouve, Otharré et sa gentille femme, sous leurs platanes taillés en voûte, dans cette salle de verdure qu'ils se sont arrangée à la mode basque, entre leur vieille maison et la très antique église entourée de tombes, avec un côté gaiement ouvert sur la place du village et sur le jeu de paume. Maintes fois depuis sept ans, je suis venu m'asseoir là, dans ce lieu de paix charmante, où rien de banal ni de moderne n'est pour offenser les }reux, et j'y ai même longuement travaillé à l'ombre, entendant résonner dans l'église voisine des bruits sacrés de chants et de prières; mais j'ai le sentiment aujour-
d'hui que, de bien longtemps, je n'y reviendrai plus. Et je demande à voir les petits, qui se présentent, toujours effarouchés et, bien entendu, ne parlant encore que la vénérable langue euskarienne. Puis, comme je dis mon regret de partir sans avoir revu le village de Sare :
— Nous avons le temps si vous voulez, répond Otharré. J'attelle de suite; nous y dînerons et je pourrai vous ramener à Saint- Jean -de-Luz pour le passage du dernier train ; à onze heures du soir, vous serez de retour chez vous, à la Bidassoa.
Donc, en route, et vite, pour une course d'adieu à ce village de montagne, qui jadis m'avait charmé très particulièrement. Et nous voilà roulant au grand trot, entre des tapis de fougères que l'on dirait teintes de sanguine, par des chemins jonchés de feuilles mortes et déjà envahis d'ombre, tandis qu'autour de nous les grandes cimes s'éclai-
rent encore de rayons couleur de cuivre rouge. Cela rappelle le temps, déjà bien enfui, où j'écrivais Ramuntcho et où, guidé par Otharré, je courrais les villages de contrebandiers, les auberges de frontière.
Aux approches du crépuscule, nous arrivons à Sare, où, toujours comme du temps de Ramuntcho, nous commandons notre souper à l'auberge de la place. Dans le solitaire village, la petite vie du soir est localisée sur cette place du jeu de paume, qui s'étend monumentale, avec ses antiques gradins de pierre : des enfants s'y amusent, à des jeux qui font courir ; des jeunes filles s'y promènent en groupes ; des hommes qui reviennent des champs s'y arrêtent pour causer. Et, tandis que notre souper se prépare, tandis qu'Otharré combine, avec des gens en béret qui sont là, des parties de paume prochaines, je vais seul faire à l'église et au cimetière ma visite d'adieu.
Le jour achève de s'éteindre, quand j'arrive dans ce lieu de calme et de mort. La haute montagne surplombante n'est déjà plus qu'une masse obscure, unifiée par la nuit ; tout d'une pièce, elle encombre le ciel pâle, le ciel semblable à du vermeil d'où l'or s'en va. Et voici les bonnes Sœurs, embéguinées de noir, qui entrent à la file dans l'enclos des tombes, parmi des rosiers du Bengale refleuris en gerbes roses ; puis voici l'angélus qui, là-haut tout près, au-dessus de ma tête, commence à sonner au milieu du tranquille crépuscule... On dirait bien toujours l'un des centres les plus intimes du vieux pays basque, cette église et ce cimetière, en ce village perdu ; quand on pénètre ici, l'on croit autour de soi sentir, moins diffuse qu'ailleurs, l'âme finissante de l'Euskualleria. . . Et ce soir, dans ce lieu ancien et préservé, d'où sont montées tant de prières, c'est au fond de moi-même peu à peu
l'éphémère réveil d'une résignation à la bienfaisante mort, et l'envahissement d'une paix religieuse infinie, au son de l'angélus, parmi ces rosiers d'automne et ces tombes, dans l'obscurité douce...
Mais là-bas, au-dessus des montagnes de l'Est, un large disque rose, d'un rose de sang, commence à surgir, et la lune, montrant sa figure d'éternelle morte, rejette mon esprit dans l'abîme des temps, dans l'insondable des origines — et tout ce leurre de foi, qui m'avait un instant bercé dans le tranquille cimetière, s'évanouit devant l'apparition rose.
Oh ! l'effroi et presque l'horreur que par instants me cause cette lune, quand elle apparaît ainsi, toute proche et au ras des choses terrestres, sinistre, comme pour narguer de son immuable durée nos pauvres petites âmes d'un jour, nos pauvres petites légendes d'immortalité... A des époques qui ne se peuvent
concevoir, de quels lointains incommensurables est-elle venue se refroidir et se figer là, enchaînée pour une éternité monotone à cette Terre qui l'a happée au passage ?. . . En vérité, cela oppresse de songer qu'elle y est et qu'elle y sera toujours, inévitable, aux mêmes heures montrant sa face lépreuse et sans vie, sorte de scorie immonde attachée à nous et dont rien, aux siècles des siècles, ne nous pourra plus débarrasser jamais...
Il fait froid ce soir, un premier froid triste de novembre, dans cette salle d'auberge où notre table est servie et où nous arrive d'en bas le refrain d'une vieille chanson lente et quasi religieuse, indéfiniment reprise en chœur par des voix de montagnards. Mais, notre souper fini, quand nous nous retrouvons dehors, une illusion d'été
nous vient de l'air attiédi, que traversent des haleines de vent du Sud. Le village est inondé d'une grande lumière blanche, et c'est la pleine lune qui se tient maintenant tout en haut, non plus lourde et rouge comme à son lever, mais légère, aérienne, rayonnante... Et comme les lointains sont devenus étranges ! Subitement d'épaisses vapeurs ont monté, avec le soir, des terres d'en bas, des marais, des rivières, et toutes les vallées au-dessous de nous sont comme submergées par des vagues, par un houleux océan de ouates blanches. Alors cette vieille place du jeu de paume, cette vieille église, ce lieu d'autrefois, semblent s'être séparés plus encore du reste du monde, à présent qu'ils sont au-dessus des nuages.
Très vite, comme nous étions venus, il nous faut repartir, plongés bientôt dans ces brumes si blanches pour deux heures de route à travers des villages et des bois. L'air
humide nous fouette le visage et nous sommes trempés de rosée. Dans le silence des campagnes, quelques sons de cloches, pour des couvre-feu ou des agonies, quelques aboiements de chiens de garde, que le feutrage épais des brumes semble assourdir. Et nous nous arrêtons çà et là devant des « cidreries » de hameau, où l'on chante des airs d'Yparraguire ; mon compagnon de route me demande le temps d'y parlementer pour ses affaires de « pelotari », et cela me donne l'occasion de dire adieu à de braves gens, connus jadis à des fêtes basques, et que je ne reverrai peut-être jamais. A l'heure de s'en aller, souvent on serre des mains quelconques comme si c'étaient des mains d'amis. D'ailleurs, j'ai ce soir le sentiment d'un grand départ, et déjà, fascinateur en avant de mon chemin, m'apparaît cet Orient lumineux et immobile où je vais m'en retourner ; déjà se dessinent et s'éclairent,
ADIEUX AU PAYS BASQUE 21o
dans un resplendissement morne, des villes aux noms enchantés : Bagdad, Ispahan, Caboul... Et, de ce là-bas où je serai bientôt, l'Euskualleria, que j'ai habitée sept ans, m'apparaîtra, dans le recul infini, comme un tranquille pays d'ombre et de pluie tiède, de hêtres et de fougères, où sonnent encore le soir tant de vénérables cloches d'église...
Presque en retard, nous arrivons à Saint- Jean-de-Luz ; il faut se hâter, courir, pour attraper le train qui passe...
Ces empressements pour ne pas manquer l'heure d'un départ, ces adieux avec des incertitudes de retour, cela fut toute ma vie en somme, et cela représente aussi la plupart des existences de ce temps, enfiévrées, trop brèves pour ce qu'elles ont voulu embrasser.
24 décembre 1898.
Intoxication d'autrefois par les rizières d'Indo-Chine, ou bien par les grands marécages de la Guinée et du Sénégal; empoisonnement très singulier qui sommeille d'une façon latente aux tréfonds de l'être, et qui tous les ans, tous les deux ans, revient interrompre, durant quelques heures, le cours habituel de la vie.
Les marins qui ont séjourné là-bas
connaissent toujours ce singulier mal que le temps ne parvient pas à déraciner et qui ramène avec lui le souvenir, presque la vue, de certaines régions de la terre excédées de pluie et de soleil.
Rizières en velours vert, infinies sous les grisailles d'un ciel épais, ou bien tristes plaines d'herbages confinant aux solitudes sahariennes, plaines désolées, avec de grands nénuphars qui s'épanouissent chaque soir, dès l'heure crépusculaire : je revois tout cela comme si j'y étais encore, sitôt que la fièvre commence.
C'est vers la fin du jour que cette fièvre apparaît et la sensation d'abord en est plutôt agréable, bien que les tempes s'alourdissent et brûlent. La vie de l'esprit en est momentanément doublée et, à la faveur d'une somnolence étrange, le champ de l'imagination s'agrandit sans limites ; d'extravagants projets semblent d'une exécution facile ; dans la
tête s'improvisent des phrases délicieuses ou profondes, — qui sont parfois d'une nullité enfantine si le lendemain on les retrouve ; surtout il arrive que l'on compose des musiques inouïes, évocatrices de mystères et d'enchantements, — mais qui se désagrègent en petites mélodies banales quand l'accès est passé. Pendant la nuit qui survient ensuite, le front est douloureux et comme cerclé de fer, et l'on a soif autant qu'en plein Sahara. Quand enfin le jour suivant se lève, la fièvre presque toujours est partie ; une lassitude seulement reste, et c'est alors la pénible phase, à cause de l'impitoyable lucidité qui succède aux rêves d'hier. Les matins et les réveils ne manquent jamais d'amener avec eux des clairvoyances lugubres ; mais en particulier ceux-là. Dans cet état de faiblesse soudaine — qui donnerait à penser que la vie s'éteint, si l'on ne savait par expérience que ce n'est qu'un affaissement d'une heure,
si passager et presque illusoire, — on a, comme jamais, le sentiment de la fuite des jours et de l'inutilité de tout effort humain ; on éprouve, dirait-on, la sensation presque physique du glissement irrésistible et rapide qui mène à la mort...
Donc, ce soir, voici la fièvre. Et c'est justement le soir de Noël, et ce matin j'étais revenu de Paris, seul, dans mon ermitage des bords de la Bidassoa, afin d'assister comme tous les ans à une messe de minuit qui se chante sur la rive d'en face, en Espagne, dans un vieux couvent de capucins.
Bien ennuyeuse, cette fièvre, d'avoir choisi une telle date, et j'essaie de lutter.
Au coin du feu, pour attendre minuit, je m'installe sur un canapé, dans une petite pièce de rez-de-chaussée qui est ici le lieu
coutumier des veillées de décembre ; et mon serviteur basque, en lisant quelque histoire de brigands, veille auprès de moi.
Silence absolu autour de ma maisonnette de solitude. Et pourtant, Dieu sait les sinistres tapages de vent ou de marée que l'on est sujet à y entendre, les soirs d'hiver! car mes fenêtres, dominant des horizons marins, sont tout le temps battues par les bourrasques et les pluies qui s'engouffrent au fond de ce golfe de Biscaye. — C'est pour moi, du reste, un des charmes de cette demeure : durant la saison mauvaise, dans l'obscurité des nuits sans lune, quand on s'y sent plus isolé du voisinage par- les petits sentiers de jardin devenus mouillés et noirs, y subir la continuelle agression des rafales.
Mais, silence partout, cette fois ; les brisants ont assourdi leur grande plainte, et les branches de mes arbres, si souvent tourmentées par les SQuffles de la nier, donnent en
profond repos. Il doit faire au dehors une belle nuit de Noël, claire et calme.
Sur le canapé où la fièvre me tient abattu, tout près, le plus près de moi possible, s'est couchée ma chatte noire et blanche, — une nommée Ratonne, — qui dort les pattes tendrement allongées contre mes genoux .
Mais Belaud, mon matou gris, s'est excusé, ayant affaire dans les jardins abandonnés d'alentour, où se célèbre, je suppose, quelque messe de minuit pour chats.
Voici que, dans le jardin silencieux, éclate une chanson à quatre voix d'hommes, une joyeuse chanson, d'un rythme et d'une gaieté d'autrefois; c'est le commencement de ces sérénades de Noël que des garçons groupés en quatuor vont chanter de porte en porte, — et, suivant l'usage, mon serviteur devra leur offrir à chacun du cidre ou du vin. J'entends cela dans le demi-sommeil de la fièvre et, aux confuses réminiscences des
noëls passés que cette musique fait revivre, se mêle obstinément dans ma tête le souvenir d'un marécage sénégalais, morne au lever d'une lune géante, avec de larges nénuphars épanouis sur les eaux.
Ces chanteurs partis, d'autres, à courts intervalles, leur succèdent; puis viennent des voix d'enfants, très gentilles et légères.
— Ce sont des petits des villages, là-bas, du côté de Subernoa, — me dit mon serviteur, qui sort chaque fois pour donner à boire aux arrivants. — Ils ont une crèche à faire voir, ceux-ci, avec un bonhomme Noël ; et, si le commandant voudrait, on les laisserait entrer...
— Oh ! s'ils ont tant de belles choses à faire voir, alors oui, pour ne pas les offenser, je veux bien leur donner audience.
Et leur petit cortège entre à grand'peine, raclant les murs, tant ce qu'ils apportent est encombrant. Ils sont six, de même taille et
pouvant avoir une dizaine d'années; l'un, qui est le chef, marche en tête avec une lanterne; quatre autres soutiennent à l'épaule une civière faite de branches d'arbre, et sur laquelle est posée la crèche : une maisonnette en feuillage de laurier. Le sixième, enfin, qui joue le Bonhomme Noël, est assis à la manière d'un petit bouddha dans cette niche de verdure ; un père Noël devant toujours être barbu, on lui a dessiné au charbon, sur le minois, de longues moustaches, et, avec ses bonnes joues barbouillées, il trône, immobile dans son palanquin vert, roulant ses yeux vifs. Impayables tous, de dignité et de tenue, ils chantent en fausset candide, avec un ensemble et un sérieux parfaits, scandant chaque mot de leur vieille chanson.
Évidemment ils ont eux - mêmes taillé dans les bois voisins toutes ces branches et fabriqué tout cet attirail, qui est d'ailleurs
de tradition immémoriale. Ils sont venus seuls, en pleine nuit, de plus de deux lieues, par des chemins de montagne, tenant à la main de longs bâtons qui leur donnent des airs de petits préhistoriques , de petits orangs-outangs. Et, malgré le sourire que laisse leur visite, on garde le sentiment de quelque chose d'archaïque et de grave, qui viendrait de passer...
Le grand silence se fait à nouveau des qu'ils n'y sont plus, et bientôt j'entends sonner le quart après dix heures, de l'autre côté de la rivière, au clocher de Fontarabie. Mon serviteur alors prend la parole :
— Il serait temps que j'irais à la cidrerie chercher Ignacio et Pantchiket1 puisque le commandant leur a dit qu'on mangerait des gâteaux, ici, avant de partir.
Avant de partir ! Mais c'est que je n'aurai
i, Pantclùkel, une corruption pasque de François.
jamais la force, moi, d'aller à cette messe, car, décidément, ma fièvre augmente et la tête commence à me faire grand mal...
Dans l'embrasure de la porte, ils apparaissent ensemble, Ignacio et Pantchiket, chaussés d'espadrilles et arrivés sans bruit, comme des félins dont ils ont la souplesse.
En entrant, ils ôtent leur béret, ce qui est une concession faite aux belles manières de ma maison, et puis, à cause de la flambée de bois qui pétille dans la cheminée, ils s'excusent d'être obligés d'ôter aussi leur veste, ce qui est moins élégant, mais beaucoup plus basque.
Ignacio et Pantchiket, deux de mes voisins, — grands contrebandiers, il va de soi, — que j'ai priés de me conduire cette nuit dans leur barque vers la rive espagnole. Les voilà donc attablés, en maillot de laine, devant un gâteau de Noël et du vin chaud , que mon serviteur est prié de leur offrir et
de partager avec eux. Et, entre ces trois personnages, très saisis de me voir gisant sur des coussins , commence une conversation à voix basse, ainsi qu'aux veillées mortuaires. On parle contrebande, bien entendu, aventures des nuits pluvieuses et noires. On parle aussi de moi, pendant une minute où l'on me croit endormi profondément, et j'ai la satisfaction de constater que mon serviteur lui-même fait le plus grand cas de mon caractère, — tout en déplorant, il est vrai, certaines imperfections de détail :
— Mais, par exemple, il y a des fois que, pour faire du désordre dans sa chambre, on croirait que le commandant serait au moins une demi-douzaine...
Le fil de ce qu'ils racontent, souvent m'échappe, car j'ai de plus en plus la tête là-bas, en Afrique, au milieu des marais sans fin où sommeillent les caïmans gris. Une torpeur me retient couché malgré ma
volonté de me soulever et de vivre ; il me semble que la mort peu à peu m'enlace d'une étreinte chaude, tandis que mon esprit libéré s'en va... S'en va n'importe où, plane à ma fantaisie au-dessus des régions de la terre que j'ai habitées, de préférence toutefois s'attardant sur les déserts de vase et d'herbages qui resplendissent au soleil torride... Vraiment je ne sais plus si je dors ou si je veille.
J'entends Ignacio, malgré tout, me dire qu'il fait dehors une nuit magnifique, éclairée par la lune ; que le grand air me guérira sans doute et que, si nous ne voulons pas manquer cette messe, l'heure approche de partir... Mais non, ma tête alourdie demeure appuyée ; je ne pourrai jamais, e ne pourrai pas...
Et, maintenant, je compose un oratorio merveilleux, sur l'Apocalypse. Pour la sonnerie de la dernière trompette, il me vient,
d'inspiration subite, une phrase qui me donne à moi-môme le frisson de la grande épouvante, le vertige des fins de monde. Je m'admire d'être un musicien si intuitif, et je me promets de cultiver ça...
— Écoute -moi bien, Ignacio ! — dit Pantchiket. — Dans ta poche, tu as mis des clous, de la ficelle et un marteau. Bon ! Quand le train est en marche, le train de nuit, bien entendu, vite tu sors par la portière et tu grimpes sur ton wagon, avec toute ta contrebande. Tu arranges ça làhaut, juste au milieu de la toiture ; au moyen de ta ficelle et de tes clous, tu le fixes solide. Après, tu redescends ; tu rentres, tu te rassieds à ta place, tranquille comme un petit saint... Et qui est-ce qui ira le dénicher, je te prie?...
— Ah ! ouatte ! — interrompt Ignacio, — on l'a déjà usé, ce truc-là, ils le connaissent tous, (Jls, se rapporte ici aux douaniers de
France et aux carabiniers d'Espagne, avec lesquels du reste les contrebandiers entretiennent, en dehors des tours qu'ils leur jouent, une camaraderie tout à fait bon enfant.) C'est comme sous le charbon de la locomotive... — continue Ignacio — Ce qu'on en a caché d'affaires là-dessous, du temps du défunt Itchoua ! . . . Mais c'est éventé à présent ; par le train, vois-tu, il n'y a plus espoir de rien passer du tout... Je trouve peut-être un peu terre à terre cette causerie, traversant par dissonances imprévues l'oratorio que je compose. Mais cependant toutes ces choses alternent, ou bien se mêlent, sans trop se heurter, dans ma tête brûlante : la contrebande, les grands nénuphars du Sénégal au calice ouvert sur les eaux languides, et enfin la sombre vallée de Josaphat, qui est le décor de ma symphonie apocalyptique. Et j'invente des harmonies qui me paraissent de plus en
plus surhumaines; elles accompagnent la trompette de l'archange terrible, comme la plainte dernière d'un monde retournant au chaos...
Des cloches tout à coup, mais de vraies cloches : les cloches de Noël ! Et les contrebandiers se taisent. C'est Fontarabie qui, dans le lointain, sonne à toute volée, et soudainement l'air de la nuit est comme rempli de claires vibrations d'argent.
Oh! le beau son de ces cloches! Jamais encore je ne l'avais connu si musical et si pur que ce soir, dans cet absolu silence, m'arrivant par-dessus la rivière endormie.
Allons ! puisque me voilà bien réveillé à présent, essayons d'aller à cette messe. Un médecin sans doute ne conseillerait pas précisément, en pleine évolution de fièvre, cette promenade à la fraîcheur nocturne, jusque vers deux heures du matin ; mais tant pis !
Quand je suis debout, la tête me tourne. Quand je mets un béret, mes cheveux, devenus de petites choses extra-sensibles, me font l'effet de se redresser tous, à ce contact qui les blesse. Tant pis! allons-nous-en!
Mes deux bateliers avaient raison : il fait une nuit incomparable. La lune éclaire tout bleu, — la lune que les Basques appellent Il-argia (la Lumière-morte), — et c'est, dehors, un grand resplendissement pâle sur les eaux et les montagnes. Combien on est mieux en plein air que près du feu, enfermé dans une pièce trop chaude, et quelle ivresse de respirer ! L'air est d'une douceur exquise, avec de très légers souffles de vent du sud qui rappellent les soirs d'Afrique. J'ai déjà vu de bien belles nuits de Noël dans ce pays basque, mais jamais comme celle-ci : aucune sensation de froid, ni d'humidité hivernale, et pas même de rosée sur la terre,
Au pied du jardin, la barque d'Ignacio nous attend, et nous commençons une traversée d'un quart d'heure, un glissement plutôt, pourrait-on dire, sur une sorte de miroir à étoiles, où notre sillage dessine de longues moirures en lumière de lune, en « lumière morte.».
De la rive espagnole, bleuâtre en avant de nous, viennent des chants lointains, avec les sons confus d'une guitare. Un bien-être momentané, que je paierai peut-être au retour, a succédé aux lourdeurs de la fièvre; je ne vois plus les marécages aux nénuphars, ni je n'entends plus les harmonies d'apocalypse. Mais voici de nouveau les cloches de Fontarabie, empressées, joyeuses, argentines, charmantes à cette heure d'habituel silence, et il semble que l'air et l'eau en soient tout vibrants...
Oh! les nuits de Noël! Oh! les cloches (Je Xoël! leur sortilège infiniment doux et
presque ineffable, que les années n'arrivent pas à détruire, n'est-il fait que de nos souvenirs d'enfance, ou bien est-ce que, derrière tout cela, demeure autre chose d'occulte et d'éternel?...
Janvier.
Encore le pays basque, auquel pourtant j'avais fait mes adieux, et où voici que je demeure quelques semaines de plus, par obstination de caractère à rester partout où j'ai déjà vécu, à retenir tout ce qui passe, à prolonger tout ce qui finit.
Deux heures de l'après-midi, au resplendissement d'un soleil d'hiver qui, en ce pays méridional, joue le soleil d'été. Devant
la porte de ma maisonnette, m'attend, avec des marques d'impatience extrême, le jeune et folâtre Tamboul, le toujours unique compagnon de mes promenades du dimanche.
Où irons -nous aujourd'hui , Tamboul ?
Pas dans les chemins solitaires de montagne, à l'ombre des grandes cimes. Non ; plutôt vers la plage, vers la mer, si tu veux bien...
Oh ! la tristesse des dimanches ! . . . Quand j'étais écolier, je les trouvais désolants, surtout le soir, parce qu'ils finissaient trop vite, après s'être fait désirer toute une semaine. Aujourd'hui, ils m'écœurent quand je suis dans les villes, à cause sans doute des endimanchements bêtes, des foules, des chapeaux hauts de forme arborés pour ce jour ; à la campagne, ils m'apportent des mélancolies d'exilé, parce que les naïves gaietés ambiantes, auxquelles je ne saurais pourtant prendre part, vaguement m'invitent et me troublent,..
Personne en vue, d'aucun côté, malgré le si beau temps de ce soir, sur cette plage au déploiement superbe et infini, qui est le fond du golfe de Biscaye et que ferment làbas les falaises brunes de l'Espagne. Devant nous, rien que le sable, étendu en désert; puis, l'Océan bruissant et bleu, sans même une voile. Et cela est triste, d'une tristesse qui, à cette heure, me donne envie de fuir. Non, décidément , rebroussons chemin et allons ailleurs, car je suis quelque peu devenu, sans doute, un campagnard d'ici, et je confesse que cela m'amuse davantage — que cela nous amuse davantage, Tamboul et moi, — le dimanche, de trotter sur des routes où des gens passent, pour voir un peu les figures et les toilettes : elles en font de si drôles, ou de si gentilles, des toilettes, les filles d'ici !
Où dansera-t-on le plus aujourd'hui ? Je dis le plus, car on dansera sans doute par-
tout, comme chaque dimanche. A Hendaye, à Behobie, à Behobia, à Irun ou à Fontarabie, c'est toujours fête, au son des musiquettes locales, dans l'un quelconque de ces petits pays sans cesse voisinant. Et les garçons, les filles, courent de l'un à l'autre, passent et repassent la frontière, se dépêchant, allongeant leur pas de montagnard, pour ne rien perdre. Vois-tu, mon cher Tamboul, c'est à ce point qu'un écrivain du siècle dernier — (combien je regrette de ne pouvoir te dire lequel ! mais tu sais que j'ai toujours manqué d'érudition ; je crois bien pourtant que c'était M. de Voltaire) — a défini les Basques : un petit peuple qui danse au sommet des Pyrénées.
Donc, rebroussons chemin vite et prenons le vent pour savoir d'où viennent aujourd'hui les musiques.
Nous revoici dans Hendaye, où la gaie fanfare entonne, avec des notes un peu à
côté parfois, un air de fandango. — Hélas ! sur la rive française, on en danse de moins en moins, des fandangos, depuis sept ans que j'y habite ; cela s'en va, remplacé par les fades mazurques ou les quadrilles de barrière. — Puisque la fanfare prélude, c'est que ce sera ici même, presque chez nous, aujourd'hui, le principal centre du plaisir; alors, il n'y a pas à hésiter, nous devons prendre la route d'Espagne pour croiser ainsi la foule des petites danseuses qui vont se dépêcher d'arriver de là-bas... Tiens! sur cette place d'Hendaye, des chevaux de bois qui tournent ! Un reste de dimanche dernier, qui était la Saint-Bichintcho, la fête d'ici. Vive émotion chez Tamboul, qui n'a jamais vu ces machines -là de si près ; oreilles subitement dressées , velléités de pointer... Mais non, cependant... « Après tout, se dit-il en lui-même, puisqu'il y a tant de monde autour, ça ne doit pas être
i240 dimanche d'hiver
bien dangereux. Passons, et prenons la chose gaiement au contraire. » Et il passe, très émoustillé , sautillant en cadence, sur un air de valse que l'orgue de Barbarie lui joue.
Ah ! mon Dieu, autre émotion ! Nous arrivons au pont du chemin de fer juste comme file le train de trois heures : saisissement mal dissimulé chez Tamboul ; allure extravagante ; mots pénibles entre nous deux...
Et enfin les « Allées », puis la tranquillité de la campagne. Nous voici sur la route qui mène à Behobie et Behobia, ces deux moitiés, l'une française, l'autre espagnole, d'un même village que réunit, par-dessus la Bidassoa, un pont international.
Elle est exquise aujourd'hui, cette route, au beau soleil d'hiver, quoique pitoyable en tant que route et défoncée comme pas une. Elle monte, elle descend, s'en va par ondulations, longeant, du côté de la France, la
vallée de la Bidassoa. Dans les haies de bordure, il y a déjà de fraîches couleurs de renouveau, tandis que, par-dessus les murs des jardins, on aperçoit, encore fleuries, les dernières roses de janvier. Et, de l'autre côté de la rivière en miroir, se dressent, tout près et très haut, les Pyrénées espagnoles, où de grand rideaux de vapeurs font des fantasmagories légères.
C'était bien ici qu'il fallait venir, oui, car voici toute une jeunesse qui arrive des villages et de l'Espagne, vers Hendaye, en groupes empressés et joyeux. Des bandes de garçons, le béret sur l'oreille, avec un air de conquête ; les plus paysans d'entre eux portant la veste à l'épaule. Et des bandes de jeunes filles, oh ! si parées toutes, et si agréables à regarder. Jolies souvent, mais presque toujours gracieuses ; tête nue, et si adroitement coiffées ! D'ailleurs, n'ayant rien de nos paysannes des autres provinces de
242 DIMANCHE D'HIVEK
France. Étonnamment élégantes de mise, de démarche et de tournure : tout ce qu'il y a de plus neuf et de plus cherché, comme formes de robes ou de petits manteaux. Et, si près de la frontière où tout le monde pourrait se ressembler, les Basquaises espagnoles se distinguent quand même des Basquaises françaises, à une certaine matité plus grande de leurs joues, à je ne sais quoi, dans leurs jeux, de plus languide et de plus noir.
Mon Dieu, mon cher Tamboul, que je connais déjà de monde ici ! C'est que tu n'étais pas né , vois-tu , quand j'y suis arrivé, il y a une petite éternité de sept ans.
Sept ans ! C'est pour cela que beaucoup de bérets sont touchés de la main sur mon passage. Il ne faut pas non plus t'étonner, Tamboul, ni surtout penser à mal, tu m'en^ tends bien, si quelques jolis chignons —
que j'ai connus enfants et à peine peignés jadis — s'inclinent pour un petit salut, tandis que les lèvres jeunes disent en souriant : « Adios » ou bien : « Bonjour, monsieur Loti ! »
Voici Behobie, le pont international gardé de ce côté par les douaniers de France qui me font le salut militaire. A l'autre bout, ce sont les féroces carabineros qui s'avancent pour nous barrer le passage ; mais leur sergent me reconnaît : « Es el commandante » , dit-il à ses hommes, avec un geste aimable qui signifie de me laisser passer. Et je suis à Behobia, en Espagne.
On n'y dansera guère aujourd'hui, à Behobia ; Hendaye lui fait trop de concurrence. Devant la cidrerie du coin, un accordéon joue, maigrement, quelque chose, que sautent entre elles une vingtaine de filles, petites servantes de ferme ou d'auberge, se faisant face deux à deux et les bras en l'air,
avec des claquements de doigts en bruit de castagnettes.
C'est sans intérêt, Tamboul, car elles sont toutes vilaines. Poussons jusqu'à Iran, je te prie ; pour trois kilomètres de plus, nous trouverons sûrement mieux là-bas.
Il repart, Tamboul, toujours disposé à aller de l'avant, portant haut la tète et haut la queue, avec la conscience d'être joli et généralement remarqué. Et, le long de la Bidassoa, sur la rive espagnole cette fois, nous refaisons, en sens inverse, à peu près le trajet de tout à l'heure.
L'entrée d'Iran. Une bonne femme est là, qui fait griller des marrons, au grand effroi de Tamboul, dans une épaisse fumée. Puis une place apparaît, où se tiennent des groupes de jeunes hommes en bérets rouges de carliste, et nous passons tout contre un immense mur sur l'autre face duquel on entend ; clac! clac! des coups violents et secs,
Ne t'inquiète point, Tain boni : pas plus dangereux cela, vois-tu, que le fourneau de la marchande de marrons ; c'est le mur du jeu de pelote, tu comprends, et c'est la balle qui fouette... (Je crains vraiment d'avoir oublié de dire au début que Tamboul était mon cheval ; mais j'espère qu'on s'en est douté.)
Personne aujourd'hui dans les rues de cette petite ville d'Irun qui, si près de la frontière, est déjà si espagnole d'aspects et de senteurs. Cependant les vêpres sont finies. Alors, les élégantes doivent être ailleurs, cela va de soi ; encore deux kilomètres, Tamboul, et poussons jusqu'à Fontarabie.
La ville dépassée, quand nous sommes de nouveau sur la route, nous trouvons enfin beaucoup de monde, qui se rend à la « vieille cité héroïque » — pour danser ou pour voir danser, bien entendu. Des chapeaux très empanachés, quelques mantilles, ou bien de
simples coiffures en cheveux, mais avec des ondulations adorables. Et toujours des toilettes à effet. D'ailleurs, sensiblement plus de luxe en Espagne que chez nous ; pour nos yeux français, un peu d'outrance parfois dans la nouveauté des formes, un peu d'imprévu et de heurté dans le choix des nuances ; mais l'ensemble charme tout de même et amuse...
Surtout, voici trois femmes d'une élégance excessive, surmontées de chapeaux absolument sensationnels — et qui vont, se donnant le bras, avec des airs assez drôles, cependant, des airs de ne pas se prendre au sérieux, et de faire plutôt quelque farce. L'une, entendant le trot de Tamboul, se retourne, me sourit, pousse le coude aux autres, qui se retournent et sourient de même. Et moi qui ne les reconnaissais pas, sous tant de fleurs et de plumets ! « Bonjour, Conchita ; bonjour , Gracieuse et Marie-
Louise » ! Trois petites contrebandières de chez nous qui sont venues en Espagne dans ces mirobolantes toilettes, mais qui vont tout à l'heure les quitter et s'en retourner nu-tête par un autre chemin, en taille, en petit jupon, — gentilles tout de même, et marchant plus vite pour n'avoir pas froid.
Après ce long trajet, arrivés finalement à 1' « Alameda » de Fontarabie, nous nous retrouvons en face d'Hendaye, notre point de départ, sur la rive opposée : Hendaye et Fontarabie, si voisines par la Bidassoa , sont encore assez distantes par les routes de terre.
L' « Alameda », la promenade, où naturellement l'on danse, est en dehors et au pied de la vieille ville sombre, toujours momifiée là-haut entre ses remparts. Deux musiques sont là, qui alternent, dans l'allée de platanes, l'une de cuivres, l'autre de tambourins et de fifres. Et c'est le fandango,
tout le temps le fandango qui tourne et se balance. Quelques centaines de mains s'agitent en l'air, imitant des castagnettes, et les filles évoluent avec d'harmonieux mouvements de hanches...
— Mon cher maître, me dit Tamboul (mes chevaux et mes chats ont toujours été les seules personnes dans la bouche de qui cette appellation de cher maître ne m'a pas fait sourire), puisque vous ne dansez point et que vous redoutez les mélancolies crépusculaires, il serait peut-être temps de...
Très judicieuse, la réflexion : allons-nousen !
Et, tandis que le jour baisse et que s'épaissit autour de nous l'ombre des montagnes, nous repasserons par les mêmes lieux : Irun, Behobia, Behobie, Hendaye.
Hendaye : ici, je crois qu'il faut nous lia ter, Tamboul, afin de ne pas franchir le pont du chemin de fer à l'instant même
où filera l'express de Madrid à Paris; cela I '('motionnerait trop...
Et maintenant, c'est le retour dans ma maison isolée, au hâtif crépuscule de janvier, avec déjà de l'obscurité, dès le jardin, sous les arbres. Plus de musiques, mais un grand silence d'abandon; dans le lointain seulement, l'éternelle plainte des brisants du golfe de Biscaye ; et, tombant tout à coup sur moi comme des plis de linceul, ces tristesses qui sont particulières aux soirs de dimanche.
Celui de mes gens qui, pour son malheur, est aujourd'hui de service, après m'avoir allumé mon feu de solitaire, s'approche et me tient à peu près ce langage :
— Si le commandant permettrait que je retournerais à la musique jusqu'au souper?
Sûr que personne ne viendra sonner ce soir, et il n'y a jamais de mendiants le dimanche. — Tu désires retourner à la musique?
Oh ! comme je comprends ce sentiment-là ! Va, mon ami, va sur la place ! Tu verras devant toi se balancer en mesure quelque taille souple de jeune fille, si c'est le fandago que tu danses ; ou bien tu la sentiras se cambrer sur ton bras, si tu valses... Moi, je vais peut-être, pour essayer de me distraire, écrire les très futiles impressions de ma journée... Eh bien, mais je te confesse que j'aimerais mieux n'avoir comme toi que vingt-deux ans, aucun souci conventionnel de ma tenue, — et m'en aller danser !
11 est, au milieu du Grand Océan, dans une région où Von ne passe jamais, une île mystérieuse et isolée; aucune autre terre ne gît en son voisinage et, à plus de huit cents lieues de toutes parts, des immensités vides et mouvantes V environnent. Elle est plantée de hautes statues monstrueuses, œuvres d'on ne sait quelle race aujourd'hui dégénérée ou disparue, et son passé demeure une énigme.
J'y ai abordé jadis, dans ma prime jeunesse, sur une frégate à voiles, par des journées de
2o2 l'île DE PAQUES
grand vent et de nuages obscurs; il m'en est resté le souvenir d'un pays à moitié fantastique, d'une terre de rêve.
Sur mes cahiers de petit aspirant de marine, j'avais noté au jour le jour mes impressions d'alors, avec beaucoup d'incohérence et d'enfantillage.
C'est ce journal d'enfant que j'ai traduit ci-dessous, en essayant de lui donner la précision qui lui faisait défaut.