VIEILLE FEMME
Toute courbée, toute cassée, portant sur le dos une charge énorme de bois mort, cheminait la pauvre vieille, le long d'une route de montagne, dans la splendeur du soir d'été.
Le lieu était solitaire, où je la rencontrai ; — solitaire et beau comme les édens que l'on rêve. C'était en Guipuscoa, au milieu des grandes Pyrénées espagnoles et de leurs forêts vertes. De tous les côtés, les cimes superbes, tranquilles et inviolées sous leur
silencieux revêtement d'arbres, montaient vers l'infini du ciel. En bas, dans un vallon, une rivière s'étendait en miroir, ne reflétant que des branches de lierre, des fougères, des feuillages, de fraîches verdures de juin. Et la magnificence des fleurs, dans ce tiède pays d'ombre et d'eaux vives, avait quelque chose d'inusité et de pompeux, comme pour le passage des reines et des fées.
Mais la pauvre vieille, qui s'en allait toute cassée sous son fardeau, ne percevait rien, par ses yeux mornes, de cette fête des choses. Vers quelque gîte de misère, où son retour serait sans sourire et sans joie, elle se hâtait péniblement, d'une allure épuisée, la tête basse et le front marqué de deux plis de souffrance. Et son air était si honnête, si honnête et si bon ! Si humble avec cela, si humble et si définitivement résigné ! Tout au bord de la route, elle s'était rangée par
politesse, me voyant arriver, comme pour mettre plus de respectueuse distance entre la vulgaire créature qu'elle pensait être et le passant de distinction que je figurais pour elle.
Mon Dieu, que faire pour l'aider un peu, la si humble vieille ? Voici qu'une pitié soudaine me venait au cœur, parce que j'avais rencontré son bon regard souffrant. Mais quoi, pour ne pas l'humilier davantage, comment m'y prendre ? Ce faisceau de branches, si douloureusement porté sur son vieux dos, représentait une valeur dérisoire, et il eût été bien facile de lui dire : « Jetez-le, bonne vieille, et acceptez à la place ces pièces blanches. »
Je craignais cependant de la blesser, après tant de peine qu'elle avait dû prendre pour ramasser une à une ces brindilles dans le bois. Plus je la regardais d'ailleurs et moins j'osais offrir une aumône ; ses vêtements
rapiécés paraissaient encore décents et propres ; elle n'était point une mendiante sûrement, mais plutôt quelque aïeule d'une modeste ferme, quelque obscure travailleuse des champs, usée à la peine ; quelqu'une de ces grand'mères dédaignées dont les âpres paysans attendent la fin comme une délivrance.
Et ce site était beau, ce site où elle traînait sa fatigue solitaire, — beau, tranquille et paradisiaque. Il semblait qu'on fût là au milieu d'une région heureuse, à un instant privilégié et rare ; on subissait à la fois, dans une extase, dans une ivresse de vivre, l'enchantement de la saison et l'enchantement de l'heure, — de la belle heure apaisée du soir.
Proches ou lointaines, les forêts de hêtres s'étageaient, toujours fraîches et pareilles, depuis les sommets voisins du ciel jusqu'en bas, jusqu'aux régions profondes des lier-
bages, des fleurs et des eaux. Au-dessous de nous, la claire rivière, qui reflétait les cimes, avait des îlots de fleurs ; — des îlots garnis, comme des corbeilles, de grandes quenouilles violettes, d'amourettes roses et de je ne sais quelles plantes d'eau épanouies en ombelles blanches. Et, au bord de la route, tout de suite comment/ait un sol exquis, feutré de ces lichens et de ces mousses qui ne croissent que dans les lieux longuement tranquilles ; un sol qui semblait vieux comme le monde — et que l'on voyait fuir et se perdre sous la voûte nrystérieuse des hêtres, sous la forêt aux puissantes ramures grises. On sentait que, depuis les origines, des pâtres seuls et des troupeaux avaient dû fouler ces tapis délicats, et la paix des temps anciens planait très douce sur tout ce pays vert...
Mais, par une anomalie bien étrange, les campagnards qui vivent dans de tels édens
ne savent les comprendre ni les voir — et la vieille femme au fagot trop lourd cheminait aussi misérable au milieu de ces enchantements que si elle eût traversé n'importe quels bas fonds des villes, entre des murs moroses.
La route à présent montait, devenait plus ardue ; le trottinement de la bûcheronne semblait plus saccadé, plus pénible, et j'avais entendu un pauvre soupir de fatigue s'échapper de dessous la charge de bois mort... Où donc allait-elle? Et que faire, qu'imaginer pour lui venir en aide ?
Dieu merci, le village enfin parut, là tout près, à un détour du chemin, — son village à elle, évidemment, le terme de son épuisante course. Posé très haut sur un fond de montagnes et de forêts qui venait subitement de s'élargir, il se dessinait en silhouette ancienne, maisonnettes noires et clocher noir, d'un style basque d'autrefois ; tout
cela, immobile sans doute depuis deux ou trois siècles, vieilli côte à côte, lentement effrité ensemble par les pluies et les soleils; et tout cela, arrangé comme avec un art supérieur, pour le plus grand plaisir des yeux.
Cependant le charme de ces choses est presque uniquement réservé à des étrangers, à des délicats et des raffinés qui passent ; il échappe aux hommes qui sont nés là et qui y meurent. Et ces lieux d'aspect idéal renferment beaucoup de tristes existences végétatives ; quelquefois, il est vrai, d'exubérantes et saines jeunesses, — mais si brèves, — et aussi tant de vieillesses hâtives, lamentables et délaissées...
J'avais ralenti mon allure de promenade, pour ne pas m'éloigner de la traînante bûcheronne ; je cheminais presque à ses côtés.
Et nous entrâmes ensemble dans ce village perdu, à l'heure délicieuse du soir,
au jour mourant, un peu avant l'angélus: deux ou trois petites rues sombres ; deux ou trois petites boutiques d'espadrilles, d'indiennes, de harnais pour les mules, d'objets primitifs et rudes; puis l'église vénérable, avec son cimetière et son jeu de paume. Et partout alentour, séparant du monde cet antique groupement humain, les solitudes silencieuses des Cantabres et leurs grands bois de hêtres.
Donc, je n'aurais rien fait pour la pauvre vieille que le hasard m'avait donnée comme compagne de route. Elle allait se terrer là, au fond de quelqu'une de ces maisonnettes obscures, poser son fardeau dans un coin ; puis, mal accueillie sûrement, rabrouée par les uns et les autres, ainsi qu'il arrive aux vieillards qui ne travaillent plus, elle se jetterait sur son grabat pour la nuit. Et demain sa vie d'aïeule inutile, qui attend la mort, recommencerait, sans espoir d'adoucissement
ni de tendresse, jusqu'à l'heure de l'angoisse et de la contorsion finales... Oh! la malheureuse vieille au si bon regard, quelle pitié cependant me restait au cœur, pour avoir entendu, dans cette montée de la route, son grand soupir de fatigue !
Mais, au bout de la rue déserte, voici qu'un petit enfant parut, trottinant sur les pavés de galets noirs, ayant l'air de l'attendre, de venir au-devant d'elle. Et, dès qu'il l'eut bien reconnue, il prit sa course, lui tendit les mains en disant : « Amona ! » qui en basque signifie : « Grand'mère ! » C'était un pauve bébé de deux ou trois ans, dépenaillé, souffreteux, bien vilain, qui pourtant lui ressemblait : la même expression qu'elle, les mêmes yeux, honnêtes et bons. Petit être qui commençait, en souriant, une vie d'humbles et constantes misères, pareille à la vie que son aïeule allait finir...
— « Amona! » (Grand'mère!) — Elle lui
ouvrit les bras, et, dans son transport de tendre joie, son visage instantanément fut illuminé et changé. Qu'importaient la longue route et les rebuffades des autres, puisqu'elle avait l'amour de ce tout petit ? Plus de rides de souffrance à présent, plus de soupirs de fatigue ; un sourire l'avait transfigurée. Et, sans doute ayant deviné ma pitié, elle tourna les yeux vers moi comme pour s'assurer que je l'avais bien vu, cet enfant, avec un air de me dire : « Regarde un peu s'il est adorable et si j'ai droit d'en être fière? Répète encore maintenant que je suis à plaindre, avec un petit-fils tel que le mien... »
Et déjà je m'éloignais, ramassant mon inutile compassion, quand du haut du clocher commença de tomber l'angélus. La vieille femme, en l'entendant, s'arrêta pour se signer, et, dans l'expression de sa figure inclinée vers la terre, apparut la foi naïve et
profonde, la vraie, celle qui ne bronche ni devant la vieillesse ni devant la mort.
Oh ! alors, dans la paix de ce lieu perdu qui, au milieu des bois, commençait à s'endormir sous le crépuscule d'été, moi, l'éternel errant, venu là pour un seul soir parmi ces simples et ces immobiles, j'eus envie de m'humilier et de dire : « Aie pitié à ton tour, bonne vieille, et récite pour mon repos une prière, car, de nous deux, va, c'est bien moi le plus misérable, infiniment... »
Mes plus inoubliables impressions de Sénégal sont des impressions d'automne, du premier automne que j'y ai passé, quand je fus appelé là-bas par mon métier de marin, il y aura tantôt vingt ans.
Pour deux années d'exil j'y étais venu, au déclin d'un été, à la période des dernières pluies, alors que les marécages nourrissaient encore une folle végétation herbacée et des myriades d'insectes éphémères, moitié mouches, moitié libellules. Mais très vite ces
i2 MA PARENTE DU SÉNÉGAL
gramens s'étaient desséchés, ces mouches aux grandes ailes étaient mortes ; sous mes yeux, toute cette vie d'une saison s'était éteinte dans la morne chaleur d'un octobre sans eau.
D'enfance, j'avais été préparé aux étrangetés de ce pays et à ses tristesses par un vieux voisin, quelque peu parent de ma famille, qui, au cours de sa lointaine jeunesse d'officier, avait longtemps habité l'îlot de Gorée. Dans son jardin, où trônait un perroquet gris ; dans son cabinet, aux murs garnis d'armes et d'amulettes africaines, je me faisais faire par lui des récits du Sénégal, — et ce seul nom, Gorée, avait pour moi, dès les premières années de ma vie, un pouvoir d'évocation que le temps et les voyages ont eu peine à détruire.
Maintenant, devenu homme, je l'habitais à mon tour, ce Sénégal où l'octobre commençait d'amener la mort. Et, dans ce
morne village qu'était Dakar il y a vingt ans, j'avais pour pied-à-terre, en face de la rade trop bleue où sommeillait mon navire, une case de planches et de paille, que louait aux officiers de passage une vieille mulâtresse en madras.
Elle était originaire de Gorée, cette mulâtresse au visage de parchemin jaune, et s'appelait Marie-Félicité : fille non reconnue de quelque Européen qui était reparti depuis un demi -siècle, ou bien qui avait succombé au climat de la colonie et dormait dans les cimetières de sable.
Quand novembre arriva, il ne pleuvait plus depuis déjà des semaines, et cet automne sans pluie avait, pour moi qui ne connaissais guère alors que les automnes de France, un caractère anormal et inquiétant.
Il ne pleuvait plus, — et j'étais averti que, jusqu'aux orages, jusqu'aux tempêtes fécondantes du suivant renouveau, c'était fini, plus une goutte d'eau ne tomberait sur les sables de ce pays altéré. On en avait d'ailleurs comme la notion physique : à je ne sais quoi de définitivement sec dans l'air, on sentait que les sources du ciel étaient taries, que la mort annuelle des plantes surviendrait, non par le froid, mais par la sécheresse et la soif... Et les feuilles achevaient de tomber ; les rares mimosas, les monstrueux baobabs, solitairement épars sur les dunes, devenaient des squelettes grisâtres, au milieu de la monotonie décolorée du désert.
Un jour, pendant les minutes languissantes qui suivent la sieste de midi, à l'ombre chaude de la véranda, tandis que me berçait le chant des sauterelles, l'idée me vint de demander à la mulâtresse par-
cheminée, qui rôdait sans bruit autour de moi, si par hasard elle n'aurait point connu le vieux voisin et presque parent qui jadis avait habité l'îlot de Gorée, sa patrie.
— Oh!..., s'écria-t-elle — dressant vers le ciel implacablement bleu ses longs bras de singe, en un geste de drame qui d'abord me fit sourire — Oh!... tu le connaissais!... Mais, il était mon père!...
Alors, un peu saisi tout de même, je me relevai sur ma couchette de joncs, pour la dévisager mieux... Non, je ne trouvais rien, dans ses traits de momie, qui me rappelât le vieux parent trépassé.
Cependant,' cela n'était point impossible, après tout ; même, en la questionnant davantage, en comparant les faits et les dates, des probabilités m'apparurent.
Et, malgré mes doutes, cela créait comme un lien nouveau pour m'attacher à cette case, à cette pauvre créature jaune déjà
décrépite, à son vieux jardin désolé — où le sable se criblait chaque jour de mille petits dessins, de mille petites empreintes constamment refaites et effacées, au vaet-vient silencieux des lézards... Soit crainte de lui faire de la peine, soit besoin d'une affection quelconque, étant très seul et très jeune, je ne contestai point ; j'acceptai les attentions tendres et enfantines dont elle m'entoura depuis ce jour, même le titre comique de « neveu » que, parfois, dans l'intimité, elle osait me donner. Je passai là tout l'automne et une partie de l'hiver, comblé de soins par cette humble vieille, dont la figure me souriait à toute heure, sous les papillottes et le monumental madras.
Novembre s'acheva dans une monotone lumière, avec chaque soir le même énorme
soleil couchant, qui tombait comme une boule sanglante derrière les horizons plats. Le grand baobab du voisinage, entièrement dépouillé, ressemblait à un triste madrépore d'un gris rose ; les brises sèches et brûlantes avaient fini de disperser ses feuilles et de les anéantir.
Puis, décembre, janvier, février se succédèrent sous le même impassible et terrifiant soleil, qu'aucun nuage ne voilait jamais. Il faisait toujours aussi chaud, toujours aussi immuablement beau ; cependant la vie s'en allait de partout, et c'était sinistre.
Autour de la case de Marie-Félicité, les sauterelles menaient un bruit à la fois strident et léger, qui s'exaspérait vers midi, pour ensuite s'apaiser vers le soir ; on entendait aussi, de temps à autre, quelque somnolente chanson de négresse, et, du côté du village yolof, les coups sourds des perpétuels pilons à kouskouss. Au-dessus des palissades
du jardin, apparaissaient un coin de mer trop bleue et d'infinis lointains de dunes jaunes, où çà et là le squelette d'un baobab se dressait monstrueux et solitaire. De l'ensemble des choses, se dégageait pour moi un charme d'exil et de mort...
Et je repensais au vieux parent connu dans mon enfance, aux histoires de Sénégal contées par lui, aux amulettes de ses murs, au perroquet de son jardin. J'avais comme le sentiment de revivre sa jeunesse à lui, à une époque déjà passée, dans une colonie d'autrefois...