‹ Réflexions d'un solitaire (volume 2)Chapitre 52 sur 91 · COMMENT CHACUN CHERCHE A SE BIEN PLACER · texte numérisé non relu

COMMENT CHACUN CHERCHE A SE BIEN PLACER

Dans le monde, il est difficile de prendre sa place, parce que chacun la veut au-dessus de celle qui lui convient; et tous, faisant ainsi, occasionnent une espèce de pot-pourri moral qu'on nomme société.

Chacun prétend se connoître, et rien de plus difficile. Nous nous jugeons mal et nous nous plaçons trop haut; les autres nous jugent aussi mal, et nous placent trop bas. « Gare que je passe! » disent les uns. « Quand je serai passé », disent les autres.

On voit aussi les plus adroits céder le pas à tous venans; c'est pour qu'on rende justice à leur désintéressement, qui n'est souvent que de l'humilité, aussi factice que celle d'un moine. « On peut être humble de gloire », a dit Montaigne.

Quand entre deux hommes la disproportion est trop grande, et que l'inférieur sent qu'il y perdroit à la comparaison et au voisinage, alors il s'éloigne du mérite éminent, comme on évite le soleil de peur de se brûler : mais que cet homme est rare! On voit bien plus souvent celui qui se réchauffe aux rayons de la gloire du voisin; ou le voisin, se sentant mal avoisiné, cherchant à se déplacer pour aller plus loin s'accoler à un plus décoré que lui... Et, le dirai-je? c'est à des funérailles que j'ai

fait ces remarques. O amour-propre! l'aspect même des tombeaux ne diminue pas ta jactance insensée! Et moins l'homme a d'étoffe et exerce un talent d'une utilité secondaire, plus il met d'importance à ses faits et gestes. On se rappelle ce fameux danseur de société qui, hélas! a perdu la tête pour avoir trop exercé ses jambes : « M'avez-vous vu danser ce soir? » disoit-il.

— « Oui. — Etiez-vous bien placé?... » J'imagine qu'à sotte demande, point de réponse.

Il est parmi les gens à talens des hommes de peu d'étoffe qui tiennent supérieurement leur place dans le monde, sachant faire valoir le peu qu'ils ont, et même ce qu'ils n'ont pas, tandis que d'autres, d'un talent vrai, n'y figurent pas du tout. La raison de ces deux sortes d'existences s'explique ainsi qu'il suit. Le talent vrai de la chose qu'on possède et qu'on pratique ne suffit pas pour figurer sur le théâtre du monde, il faut encore le talent de se produire avec grâce, finesse, esprit et dignité, ne fût-elle qu'apparente; or, la différence qu'il y a entre ces deux hommes est que l'un revêt son œuvre de ce que l'autre met dans sa conduite et sur ses habits, et il est préféré, quoiqu'il ne soit pas préférable. Croiroit-on que certain homme de lettres seroit humilié si l'on disoit de lui qu'il est un homme à talent (parce que c'est ainsi qu'on désigne un artiste) et qu'il crèveroit de dépit si l'on disoit qu'il n'a point de talent : c'est cependant ce qui est.

— Quoi, Raphaël n'est pas l'égal d'un faiseur de brochures? — Non, il n'est pas homme de lettres, il n'est qu'un dieu.

On donne les places au gentlemen diseur de bons mots, musqué et poudré à blanc, et l'on regarde l'autre comme un homme de chevalet ou d'orchestre; on invite l'un à dîner, quoiqu'on ne l'estime guère, mais parce qu'il est de bonne mise; on admire l'œuvre de l'autre, on estime sa personne, mais on ne l'invite que le lendemain de ses triomphes, pour se parer de sa présence. Ainsi va le monde, et doit aller ainsi. Il faut absolument en imposer quand on n'a pas de quoi être; c'est le faire des petits hommes et des petites choses; les grandes naissent avec toute leur dignité et leur parure; elles n'en imposent pas, elles imposent.

Etre fier de sa naissance est une des plus grandes sottises de l'homme, puisqu'elle nous place dans le monde au hasard.

Il n'y auroit pas plus de gloire d'être issu d'un roi que d'un crocheteur, sans l'opinion qui fait espérer que le fils tiendra de son père, homme de bien, éminemment placé. Tant mieux pour celui qui naît le fils d'un roi ou d'un père vertueux, il apporte sa dot avec lui. Je m'explique cependant : il la reçoit sans l'avoir gagnée, c'est à lui de montrer ensuite qu'il en étoit digne. L'homme d'une condition inférieure n'apporte rien, ou peu de chose; il a tout à faire et, s'il parvient honorablement, il a double mérite. Vaut-il mieux être né doté, que de gagner sa dot ? A mérite égal, le premier a tous les avantages possibles, mais s'il est né pauvre d'esprit, sa fortune l'écrase ; car il est né pour paroître ; il ne montre aucune vertu : alors on peut dire que, pour lui, c'est le malheur de sa naissance qui l'a placé à une élévation telle, que toutes ses foiblesses sont en évidence.

On dit que « tant vaut l'homme, tant vaut la terre ». C'est donc le contraire en société ; car tant vaut la place ou l'emploi, tant vaut l'homme. Dans l'opinion, quelle différence entre le digne et honnête plébéien, et son frère, homme suspect, occupant une grande place ! Vous estimez l'un et caressez l'autre. Si vous donnez à dîner au bon homme, c'est à cause et pour lui parler de son frère. S'il vous dit qu'il en est abandonné, qu'il n'a nulle amitié ni pour lui ni pour ses enfans : en ce cas, pensez-vous, tu ne dîneras plus ici. L'homme en place a-t-il des remords ? Fait-il la fortune de son frère ? Alors on va le trouver : « Eh bien, mon cher ami, venez donc dîner avec nous ! Je le savois bien, je vous l'avois bien dit, que monsieur votre frère vous rendroit toute sa tendresse, que vous méritez à tant de titres. Vous êtes un honnête homme, mon ami, et tôt ou tard la probité prospère. »

Ce qui contribue encore beaucoup à placer avantageusement l'homme en société, c'est, sans contredit, sa générosité. Le généreux, riche ou pauvre, donne avec effusion de cœur, donc il aime, donc il est aimé et bien classé. L'avare, au contraire, travaille toute sa vie à se faire détester ; son cœur est regardé comme le repaire de tous les vices. J'aime le trait suivant, qu'on dit s'être passé à Paris. Un chirurgien ne pouvoit se faire payer d'un vieux avare. Souffrant un jour d'une rétention, celui-ci le fait appeler ; il y va avec son mémoire. « Ah ! mon

cher ami, je souffre horriblement. — Voilà mon mémoire, soldez-le, et je vous fais pisser à l'instant. » Il le falloit bien : ce qui fut dit fut fait.

Quant aux femmes, c'est d'après leurs grâces naturelles que nous les plaçons au premier ou au second rang, et au dernier si elles en sont dépourvues. Malgré notre instinct irrésistible pour elles, nous nous plaisons à les classer ainsi, pour leur ôter l'envie de nous égaler par les facultés de l'esprit, qui n'influent guère sur nous sans la beauté. De par nous et pour nous, c'est là notre sentence, dont elles savent bien se souvenir, comme nous le dirons bientôt.

Si la femme est puissante, quoique vieille et laide, c'est en lui rappelant son jeune âge que nous l'intéressons en notre faveur. N'a-t-elle pas son portrait, fait quand elle avoit vingt ans? A cet âge on est toujours jolie. On le fait copier, on le met sur une bonbonnière, si l'illustre dame n'aime pas le tabac, et l'on fait en sorte qu'elle le voie. — « Quoi, vous avez mon portrait ?... Je suis bien changée, n'est-ce pas? — Les sentimens vrais ne changent point, Madame... » Oh! comme c'est mentir! (Voyez le chapitre qui suit.)

Les femmes se jugent-elles relativement à nous comme nous les jugeons à notre égard? Pauvre demande! Non, sans doute : si nous les croyons faites pour nous, elles nous le rendent au superlatif. L'expérience des temps, la foiblesse de leur être leur montrent assez leur dépendance envers nous en mainte et mainte choses; mais leur amour-propre, aussi éveillé que le nôtre, s'en irrite et, sachant que la majorité de leur puissance s'évapore avec leurs premiers soupirs, il n'est pas de soumissions, de bassesses, auxquelles elles ne nous réduisent avant de se rendre. Elles ont raison d'agir ainsi avec les petits faquins qui semblent leur dire par leurs regards et leurs propos : « Vous ferez ma conquête quand il me plaira. » Mais avec l'homme méritant, il est essentiel qu'elles sachent capituler à temps ; car il est dans l'ordre des représailles que celui qui a supplié trop longtemps pour obtenir soit ingrat après avoir obtenu. Il met en ligne de compte les peines passées et croit juste d'en recevoir le prix ; gare même qu'alors il ne croye avoir payé trop cher ce que naguère il eût acheté de son sang! O femmes ! (car l'homme est

un animal à triple face) soyez avares, si vous le pouvez, et vendez-lui chèrement vos faveurs; il ne prise que la difficulté, il veut même l'impossible, tant ses vœux sont insensés. Si ce n'est trop pour l'homme d'oser pénétrer des mystères presqu' inabordables à sa perspicacité : disons que vous possédez à merveille l'art de l'attirer sans envie de l'avoir, et celui de le faire espérer aujourd'hui pour le désespérer demain. Voilà, belles, ce qui le rend inconstant quand il a réussi. Du reste, entre vous et nous, les peines et les plaisirs sont assez également répartis, qui avant, qui après. Vous nous faites espérer, souvent sans tenir vos promesses. Rien dans le monde n'a, comme vous, l'inclination à vouloir et ne vouloir pas ; vos décisions les plus caractérisées tiennent encore de l'indécision. Mais si nous réussissons à vous fixer, il vous faut autant d'art pour nous conserver que vous en avez mis à nous faire languir.

Demandons encore quel est l'instinct du sexe envers lui-même? Ici la tactique est différente. Entre femmes, il y a esprit de corps, sans nuire à leurs intérêts personnels. i° Si l'une d'elles est heureuse dans ses amours, ses rivales savent attendre le moment de l'inconstance de l'un ou de l'autre pour prendre sa place. 2° Dès qu'elles voyent un homme tendrement aimé et faisant le malheur de sa belle, toutes voudroient la venger, lui enlever son amant, non pour l'aimer, mais pour lui rendre les maux qu'il fait souffrir. 3° Elles ne voyent pas un fat, de quelqu'espèce qu'il soit, qu'elles ne se disent à elles-mêmes : « Ah! si je te tenois, mon bel ami !... » Au contraire, quand l'homme est favorisé d'une belle, tous, impatiemment, veulent lui enlever sa conquête. S'ils voyent un douloureux amant, au lieu de le venger, on le persifle. Héros dans le malheur d'autrui, foible et puéril dans le sien propre ; brave avant le combat, et tremblant s'il se présente; grand narrateur de ses prouesses d'amour, loin de celle qui en est l'objet... Tel est l'homme en général. La femme ne se vante point, sait se taire sur cette matière; elle prouve ainsi sa force sexuelle, sa primauté et son héroïsme en amour : en tout, celui qui se vante nous avertit qu'il sent le besoin de se vanter. Il est donc peu d'esprit de corps chez nous, l'égoïsme y règne infiniment plus que chez les femmes. Quoi, dira-t-on, entre elles, point de jalousie, point de rivalité? Oui,

sans doute, quand l'amour véritable pour un même objet les excite ; mais chez nous, sans penchant véritable, nous portons à tout le sexe un amour vagabond, et nous sommes tous souvent maladroitement et en toute occasion rivaux les uns des autres : voilà la différence. Nature le veut; nous ne sommes que des enfans en amour, et les femmes y seront toujours nos maîtresses. Ainsi nous les nommons; quoique très indocile, notre amourpropre nous le permet.

Dans le bon vieux temps de la chevalerie, les femmes, à ce qu'il paroît, étoient généralement sages et retenues, puisqu'elles avoient la constance courageuse d'éprouver longtemps leurs chevaliers, avant de couronner leur flamme. A l'exemple de Vénus, qui prouve son discernement en prenant Mars pour amant, ces dames n'aimoient que les plus braves et les plus valeureux pourfendeurs de géants et d'hérétiques. Eprouvoit-on des revers dans ses amours? Les couvents, de ce temps déjà sans être antiques, sembloient avoir été institués pour servir d'asile aux amantes délaissées et aux amans malheureux. Mais combien les mœurs et les temps sont changés! On ne se désespère plus aujourd'hui, on ne meurt plus d'amour; il n'y a que les sots et les sottes qui prennent ce parti extrême. Les femmes ne se croyent plus perdues quand elles ont goûté du fruit défendu, et dès qu'elles se croyent sacrifiées à quelque rivale, elles sont assez adroites pour nous faire croire que, peu contentes de nos services, elles nous ont frayé le chemin de la retraite. Plus de honte après le péché ; les filles d'Eve ont changé la tactique de leur mère, la tactique ennuyeuse du repentir après la faute commise. Il n'y a plus que quelques femmes tendres, ou celles sur le retour de l'âge, qui daignent pleurer nos perfidies; les autres passent leur vie à espérer le mieux des mieux, contentes peut-être de ne pas trouver. Mais ne croyez pas, femmes estimables, que l'inconstance donne la félicité ; c'est le labyrinthe de l'espérance, le chaos du bonheur, où toujours on le cherche, sans le rencontrer jamais.

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