‹ Réflexions d'un solitaire (volume 2)Chapitre 62 sur 91 · DE LA PITIE · texte numérisé non relu

DE LA PITIE

Elle est un des plus nobles sentimens, dans ceux qui l'exercent par humanité. Elle est un des plus vils agents de l'amour-propre dans ceux qui l'exercent pour abaisser leurs semblables. Ils n'appartient qu'aux grandes âmes d'exercer la pitié sans humilier le malheureux qui souffre, et surtout à la religion, qui exerce les actes de pitié sans plus d'ostentation que l'arbre qui nous donne ses fruits les plus excellens. Foin de ces vils flatteurs qui ne nous caressent que pour nous emprunter un écu. Foin de ces vils courtisans (chacun a les siens) qui ne vous plaignent que pour avoir le secret plaisir de vous voir rougir; qui vous racontent à vous-même qu'ils ont été votre défenseur dans telle circonstance : rôle qu'ils ne peuvent avoir joué qu'en vous apprenant que vous avez des ennemis qui vous détestent et vous déchirent. L'homme véritablement instruit, et dont les sentimens sont élevés, défend celui qu'il estime pour ses vertus et ses talens, mais il seroit fâché qu'il sût qu'il a besoin d'être protégé. L'amour-propre sait prendre toutes sortes de formes et de masques, et l'artiste honoré de quelque réputation est plus souvent qu'un autre à même d'observer la tactique malicieuse de ceux qui s'en couvrent. Ruse contre ruse est licite en pareil cas. Voici de quelle manière je punis un jour un

quidam qui se plaisoit à me rapporter des propos ineptes qui se débitent dans les parterres. Après mavoir dit qu'un tel homme avoit critiqué sans nulle pitié un de mes opéras, et combien lui (qui me parloit) avoit pris ma défense... « J'en suis étonne, dis-je, je le croyois mon partisan ; cent fois il me flatta de son suffrage... Mais je vois ce que c'est; je lui donnois autrefois le billet d'entrée que je vous donne à présent; permettez que je le lui rende jusqu'à ce qu'il ait changé de langage. — Comment, vous voulez me priver? — Oui, absolument, car je suis sûr que cet homme est plus piqué contre vous que contre moi. »

C'est surtout au sexe qu'est déférée la pitié, si salutaire au malheur. La femme, en effet, semble n'avoir de force que pour suppléer à la nôtre dans nos momens de foiblesse, et pour nous calmer dans ceux du désespoir. Sa voix douce est si insinuante quand elle dit : « Courage, mon ami! » L'activité de son âme s'épand dans ses yeux, ses traits et ses mouvemens : la pitié chez elle se change en amour. Non, l'homme qui dans ses maux n'a pas été protégé, soulagé par une femme, ne connoît point l'étendue de sa bonté secourable. Voyez-la au lit du malade. Voyez dans les hôpitaux la respectable sœur de la charité, ou plutôt de la pitié angélique, et comparez son activité, son zèle à celui de l'homme qui ne semble agir que par état, tandis qu'elle, comme je l'ai dit, fait tout par amour.

— Pourquoi, dira-t-on, cet être si rempli de compassion est-il plus impétueux, moins pitoyable que l'homme, dans certains cas? — C'est que l'amour extrême, quand il est outragé, reporte toutes ses forces réactives vers la vengeance. L'homme, doué de moins de sensibilité que la femme (pour tout ce qui n'est pas lui), ne se sent frappé que proportionnellement à ce qu'il sent ; mais la femme, toute âme, est l'être sensitif par excellence ; c'est comme un instrument à percussion qui reçoit et renvoyé mille émotions secourables ou funestes (comme nous le dirons tout à l'heure).

— Pourquoi donc, pourroit-on dire encore, l'empire des sciences et des arts ne lui est-il pas dévolu, étant munie de plus de sensibilité que l'homme? — Parce que, répondrois-je, les sciences, presque toutes abstraites, sont au-dessus de ses forces sentimentales et que les arts sont presque tous mensongers; qui

dit art dit manière d'en imposer, de faire accroire. — Quoi, la femme ne sait pas en faire accroire? Oh! pour le coup... — Oui, sans doute, elle sait tromper beaucoup mieux que nous; mais remarquez si ce n'est pas presque toujours quand on veut la forcer de violer la nature. Dans ce cas, la fille la plus tendre, la plus respectueuse envers ses parens, se laisse mourir sans pouvoir leur obéir ni vaincre son penchant naturel. Richardson employé plusieurs volumes à nous rendre compte des violences qu'on exerce, des angoisses qu'on fait souffrir à sa Clarisse, sans pouvoir la déterminer au mariage auquel elle répugne. Elle seule résiste à tous, car elle n'a d'amis qu'au dehors ; au-dedans, c'est un père aussi brutal qu'inexorable, qui sent le punch d'une lieue, c'est une mère foible qui ne sait dire que : « Souffrez, ma fille, puisque j'ai souffert et que je souffre encore » ; c'est une sœur, piquée au vif d'avoir été recherchée, puis abandonnée par celui même qui à présent préfère sa sœur cadette; c'est un frère, sot animal qui ne remue jamais son bras, qui fut blessé par l'épée de Lovelace, sans envoyer un goddam à celle qui fut la cause de son duel... (Quand il y a un être spirituel et sensible dans une famille, il est incroyable combien les autres y perdent.) C'est au milieu de tous ces ennemis qu'une jeune fille céleste refuse constamment de se livrer à un homme plus lourd que cent poudings et que, sans l'avouer, elle conserve l'espoir d'être la compagne du plus aimable des libertins, qu'elle espère corriger sous les auspices de l'amour.

Oui, le vœu de la nature (dont l'homme ne ressent qu'une partie, mêlée aux institutions sociales) est tout entier dans le cœur féminin; et nous n'aimons, n'adorons, ne haïssons le sexe qu'à cette cause. Une des preuves de ce j'avance, et qui paroîtra singulière sans doute, c'est que l'homme seul a perfectionné presque toutes les sciences et les arts, tandis que la femme est demeurée presque entièrement dans sa douce ignorance native. Une sur cent mille se montre assez forte pour être savante, mais elle n'inspire guère d'émulation à ses compagnes, qui la regardent alors comme un semi-homme, un homme dégénéré, qui ^ime mieux faire des livres ou des tableaux que des enfans. Quant à la jolie femme savante, elle est pour nous, en général, un être hors nature qui perd plus qu'il ne gagne à notre tribu-

nal viril. Nous lui baisons encore sa belle main, mais en secret nous disons : « Quel dommage que tu ne sois plus entièrement femme ! » Ceci est peu encourageant pour le sexe, dira-t-on, et j'ai cent fois parlé différemment dans cet écrit et ailleurs. Non, je pense de même, et je crois que la femme qui est née avec des dispositions marquées pour la chose qu'elle pratique, double ses charmes en doublant de mérite et de savoir, dans les arts ou les sciences. Mais chez elle, je regarde comme une flétrissure toute prétention au savoir sans principes.

On diroit que perfectionner au moral, c'est dégénérer au physique; mais l'homme est ainsi fait, il pousse toujours en avant, et trouver à redire qu'il agisse de cette sorte est peine perdue. Chacun embrasse une branche du tout, et les prêtres (par la grâce de Dieu) ont, je crois, fait tous les métiers : astronomes, sorciers, philosophes, agriculteurs, musiciens, médecins, et mille fois bouchers en égorgeant les victimes. Revenons à nous pour clore ce chapitre. La pitié véritable et générale n'appartient, comme nous l'avons dit, qu'aux âmes aussi nobles que fortes. Oui, il faut de la force d'âme pour considérer la foiblesse et le malheur des autres sous un aspect compatissant; il faut de la philosophie pour combiner le physique impérieux avec le moral législatif, et en tirer un triste résultat ; ou il faut avoir des entrailles de mère pour aimer à secourir par instinct. On diroit que l'homme, dans son brutal amour-propre, est enclin à tuer, autant que la femme est disposée à faire vivre ou donner la vie. Quand nous ne songeons qu'à la guerre, elle ne désire que la paix. Quand dix mille combattans expirent sur un champ de bataille, trente mille femmes pleurent sur leurs enfans, leurs époux ou leurs frères. Nulle comparaison entre la pitié virile ou féminine ; l'une nous pousse rudement hors du danger; l'autre nous y transporte dans ses bras onctueux.

La pitié d'une femme, et plus noble et plus tendre, A.u cœur des malheureux sait mieux se faire entendre,

a dit Hoffman dans l'opéra de Stratonice (1), et ces deux vers sont dignes de Racine.

(i) Opéra de Hoffmann, musique de Méhul, donné pour le première fois au Théâtre Favart le 3 mai 1792.

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