‹ Réflexions d'un solitaire (volume 2)Chapitre 71 sur 91 · DIALOGUE AVEC MOI-MEME · texte numérisé non relu

DIALOGUE AVEC MOI-MEME

Dans les arts, y a-t-il plus loin du médiocre au beau que du mauvais au médiocre ? — Assurément. — Pourquoi ? — Parce que le beau est l'œuvre du génie, qui est rare, et que le médiocre n'est que le fruit de l'étude, en suivant la règle servile. Donc le médiocre s'apprend et s'acquiert ; mais le beau, fruit du génie, est un don de la nature.

Pour approcher de la perfection, il faut la réunion exacte et proportionnelle de plusieurs élémens ; il en faut dix, je suppose, pour faire une seule chose, et sans qu'on aperçoive de coutures.

Dans la nature, rien peut-être n'est absolument un. Les physiciens sont à la recherche continuelle des êtres simples, ils sont presqu'introuvables, inaccessibles ; tout, hors Dieu, se compose et est composé. Or, réunir des analogues, tous concourant au même but et dans leurs proportions exactes relativement à l'objet qu'on traite, demande une perspicacité rare. Je dis et répète donc que, pour produire le médiocre (nous ne parlons pas du mauvais, il ne mérite par l'analyse), les élémens et les règles communes suffisent. Quel poëte ne fait pas de mauvais vers ? Quel musicien ne compose pas de mauvaise musique ? Nous savons cela, continuez. — Mais dès que la règle commune

est épuisée ; dès que les productions antérieures ne nous présentent plus de modèles... — Bon, nous approchons. — Il faut tirer tout de son génie. Et, je l'ai dit, le génie est rare; il faut pour ainsi dire... — Point de comparaison, je vous prie, elles sont trop inexactes. — Je dis donc que, pour former une chose parfaite, ou à peu près telle, il faut des élémens, sinon nouveaux, au moins combinés en proportions si justes que leurs connexions frappent de conviction les esprits les plus revêches. — Récapitulons, pour mieux nous entendre. Je répète encore que pour produire comme le commun des artistes, les chemins sont frayés, il ne faut que les suivre; mais dès qu'on est seul dans les cieux avec son génie, on est perdu, si la plus haute intelligence ne nous conduit au port. L'homme ordinaire va de pied ferme jusqu'au médiocre. Là, il s'arrête parce qu'il est au terme de ses idées et de sa foible imaginative, mais l'homme prédestiné pour aller vers la suprématie des arts, étant arrivé au médion des conceptions communes, ne s'arrête point; son œil perçant découvre au lointain une perspective immense où il aspire d'arriver. Il s'élance, prend un nouvel être en opérant avec des élémens plus éthérés... Mais que de force, que de chaleur, que de prudence, que d'inspiration naturelle, que de génie il faut pour se maintenir dans une atmosphère aussi subtile ! Là, la matière n'est plus; l'arôme seul des élémens constitutifs et des règles vulgaires existe. En peinture, une ligne de plus ou de moins, de trop ou de trop peu,... en musique, une note, un son disparate,... en poésie, une expression fausse ou exagérée suffisent pour défectionner l'œuvre. — Il n'est point d'artiste digne de ce nom qui ne sente cette vérité.

Coordonner l'esprit est chose dangereuse ; c'est Protée ; il échappe quand on ne peut le dompter. En tout, l'esprit est une essence qui domine et vivifie la matière ; entre les mains de l'homme habile, c'est un élément céleste; mais il devient funeste, délétère, pour l'artiste stupide qui sans force croit l'enchaîner et l'appliquer à son œuvre immonde. Tout ou rien dès qu'on a passé la borne commune. J'en ai dit les raisons : « Tel brille au second rang, qui s'éclipse au premier », dit le poëte : c'est briller à peu de frais, ce me semble.

Finissons. Je sens que, pour parler de l'esprit et de la perfection qu'il donne, il faut être lui-même. Ma force de raisonnement est épuisée. Cependant, je crois avoir à peu près prouvé que dans les arts, il y a plus loin du médiocre au beau que du mauvais au médiocre.

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