OU QU'IL PÛT ÊTRE
Miracle de la nature qui nous ordonne d'estimer, de protéger son ouvrage ! Occupation bien douce pour nous, puisqu'il s'agit d'avoir soin de nous-mêmes ! L'égoïsme est donc la passion la plus naturelle de l'homme, et l'égoïsme au suprême degré n'est haïssable aux yeux de tous que parce que nous sommes tous plus ou moins égoïstes. Les plus adroits savent faire croire qu'ils s'occupent des autres en ne songeant qu'à eux et l'on permet volontiers cette préférence personnelle à celui qui nous cède une part de son profit (1). Mais comment chérir l'homme dont le registre de ses relations intérieures et extérieures avec le genre humain n'a qu'un feuillet où est écrit :
MOI
(1) Ceci me rappelle un trait d'égoïsme permis et convenable pour bien des gens. Un de mes amis, n'ayant point d'eau dans sa campagne, fit faire un réservoir immense, un puits et une pompe posée à l'extérieur de sa porte, en laissant à chacun la liberté d'y venir pomper de l'eau. Mais, en pompant pour soi, on envoyoit la moitié du produit dans le réservoir du propriétaire. N'est-ce pas là une belle et bonne manière de se faire servir en obligeant encore les autres à la reconnoissance ? (G.)
Prends-y garde, homme occupé de toi seul ; ordonne tes besoins de manière que tu te suffises en tous temps et en tous lieux. Ne crie pas au secours si l'on te pille ; ne crie pas au feu si tu brûles, car si quelqu'un vient à ton secours, c'est qu'il ne te connoît pas et te prend pour un autre. Au milieu des flammes, vois ton moi, comme il est pâle, insuffisant contre la brûlure ; ne rougis-tu pas alors d'avoir si présomptueusement compté sur toi ?
Ne confondons pas l'égoïsme avec l'esprit philosophique des stoïciens; il y a loin de celui dont nous parlons à celui qui disoit : omnia mecum porto, ou « je porte tout avec moi ». Celui-ci ne possède que le strict nécessaire ; l'autre a tout au complet, selon l'état de sa fortune. A l'entour de son moi rayonnant :
MOI(i)
sont autant de compartimens qu'il a de membres composant son cher individu. Sur sa toilette on voit ce qu'on nomme un nécessaire (inutile à bien d'autres) où sont rangés par ordre les outils, les pâtes, les essences, les opiats, les ingrédiens pour son nez, ses oreilles, ses dents, ses yeux... et, depuis sa tête jusqu'à ses pieds, chaque organe, chaque membre du monsieur asesélectuaires, ses conserves et ses remèdes préparés. — Le philosophe stoïcien et l'égoïste ne se ressemblent-ils pas, demandera-t-on peut-être, puisque l'un, n'ayant rien et ne voulant rien, ne peut être utile à personne et que l'autre, ayant beaucoup, garde tout pour lui seul? — Non, ils ne se ressemblent point, ils diffèrent même essentiellement, en ce que le stoïque donne de grand cœur le peu qu'il a dans l'occasion, et que de plus il nous apprend qu'on ne doit posséder que le nécessaire. L'autre est un cancre qui ne donne ni ne prête rien, et qui par sa conduite nous dit que la bienfaisance envers le prochain n'est qu'une vertu de dupe.
Tant que le monde durera, on raisonnera sur l'amourpropre de l'homme : c'est une matière inépuisable. On dit que les mille et une maximes de La Rochefoucauld roulent sur l'amour-
(1) L'écrivain a dessiné, autour de ce mot, une série de rayons.
propre et qu'il devoit prendre pour l'épigraphe de son livre : Omnla est vanitas. Qui savoit mieux qu'un homme tel que lui, d'un esprit aussi fin, vivant dans une cour chevaleresque et emphatique, que tout est vanité? Que chez des hommes de même pâte, mais pourvus si différemment des facultés qui conduisent à la fortune, aux places éminentes (et qu'on a fini par nommer hommes d'une haute naissance), qui savoit mieux que lui, dis-je, que l'amour-propre exalté dans les grands et les gens d'esprit, humilié dans les petits et les sots, jamais assez sots pour oublier qu'ils sont hommes, devoit régir et régissoit en effet le monde moral tout entier? Il n'a donc pu faire une maxime, une sentence qui n'y eussent quelques rapports : en cela, rien d'étonnant. Qu'est-ce que l'amour-propre, si ce n'est l'égoïsme mis en action? Et si l'égoïsme est partout ce qui respire, partout règne la bonne opinion qu'on a de soi, et notre proposition est vraie. Rien de plus égoïste que les enfans, si ce n'est les amoureux, si ce n'est l'avare vieillesse (1), si ce n'est nous tous enfin; ni l'enfant, ni le vieillard ne se trouvent guère généreux (2), à moins que l'un ne crève de nourriture et l'autre d'inanition mortuaire; encore l'un est capable de dire qu'on serre le reste pour demain, et l'autre de ne donner son bien que pour après sa mort bien constatée. Quant aux amoureux, ils donnent, mais c'est pour avoir ce qu'ils aiment cent fois mieux que l'or.
Pour en revenir à notre proposition : nul doute cependant que le pauvre ne voulût être riche; que le malade ne voulût prendre la place du bien-portant ; que l'auteur sifflé n'envie le
(1) L'avarice et la caducité marchent de compagnie, disoit Aristote, si ce n'est le poète. Le même Aristote, cité par Montaigne, dit encore que, de tous les ouvriers, le poète est le plus amoureux de ses ouvrages. Oui, l'amour-propre consolateur est tel, chez nous autres auteurs, que le poète Laujon disoit en mourant : bis, bis, bis, et personne ne doutoit qu'il ne se crût encore dans les festins où il passoit sa vie à chanter ses couplets, qui souvent, de la part des convives, obtenoient les honneurs du bis. (G.)
Laujon, auteur dramatique et chansonnier, membre de l'Académie française, auteur de couplets légers et spirituels (1727-181 1). 11 était connu pour sa timidité, qui ne cadrait guère avec l'anecdote rapportée par Grétry ; on conte que, présenté à Napoléon, il perdit toute assurance, au point qu'il lui fut impossible de dire à l'Empereur le titre de ses pièces, ni même son nom.
(2) Rien de si difficile que d'inspirer la générosité aux enfans; quand on leur dit de donner leur biscuit à quelqu'un, vite ils mordent dedans et donnent le reste. Cela veut dire : moi d'abord, et puis toi. Le mensonge est aussi très difficile à déraciner de leur cœur; j'en ai vu un qui voloit exprès pour venir s'accuser lui-même du vol qu'il avoit fait et recevoir les caresses et le bonbon, fruits de sa bonne foi. (G.)
sort de celui qu'on applaudit; que la vieille coquette ne cherche à dissimuler ses rides pour se rapprocher de la jeune beauté. Mais en énonçant notre proposition, nous avons dit que nul ne voudroit en tous points ressembler à un autre, et l'on peut être sûr qu'en désirant changer son sort contre celui d'un autre, chacun voudroit se réserver quelques attributs de son moi. Tel voudroit posséder la richesse de ce financier boiteux, mais en gardant sa belle jambe, tel avoir l'esprit de cet homme hâve et sec, mais garder sa belle mine fraîche, telle femme plaire autant que sa rivale, mais avec ses propres attraits, auxquels on ne rend pas justice, puisqu'ils ont, jadis, tourné la tête à tant d'hommes aimables.
En se regardant dans son miroir, une femme pense, je crois, souvent à une autre jolie femme. « Il me semble, dit-elle, que je la vaux bien », en penchant de sa tête droite et de gauche. De même, nous autres auteurs, nous disons en composant : « Ceci vaut bien cela de tel autre. » Et souvent ce que nous croyons nôtre est tiré du domaine du confrère auquel nous nous comparons.
On pousse si loin l'estime de ce qu'on est, de ce qu'on a, qu'il est douteux si, sur dix hommes, trois voulussent recommencer à vivre. Dans l'accès de la douleur on désire la santé; mais, en pleine santé corporelle et spirituelle, on retombe dans une sorte d'indifférence sur la vie. Après cinquante ans, l'habitude du déclin graduel nous conduit à l'idée de mourir. On craint, en général, plus le mal que le cesser d'être. Est-ce pressentiment que rien n'est perdu dans la machine ronde qui nous fait si facilement prendre notre parti? Non, c'est le pressentiment d'une nécessité absolue que cela doit être ainsi et ne peut être autrement. Nous ne dérogeons pas à notre proposition en disant qu'on prend son parti sur une chance quand on ne peut l'éviter; au contraire, c'est un effort sublime dont nous nous donnons les gans, quoi qu'il n'y ait en cela de notre part qu'une soumission forcée. Ah! si le pressentiment de l'avenir étoit par nous plus profondément senti : senti autant que l'amour d'un sexe l'est pour l'autre ! Seulement, quelle amélioration spontanée on verroit dans la morale publique ! Que de larmes épargnées pour nous tous en perdant ce qui nous est cher ! Quand on se
quitte pour faire quelque voyage, avec courage on se dit adieu pour un mois, pour un an ; mais lorsqu'il s'agit du grand voyage, l'abattement est absolu, l'adieu semble éternel, on espère en poussant des cris désespérés. J'espère du fond du cœur, je l'ai dit ailleurs, j'espère avec larmes; mais ces larmes mêmes annoncent une crainte décevante.
Notre moi actuel est tel en nous qu'il ne peut coïncider avec un avenir fort éloigné. Nous nous aimons tels que nous sommes ou que nous soyons. L'esprit qui nous anime est comme le caméléon qui donne ses couleurs aux objets qui l'environnent. Il est lion dans le lion, chien dans le chien, tigre dans le tigre, loup dans le loup, agneau dans l'agneau, serpent dans le serpent, guêpe dans la guêpe, rose dans la rose, homme dans l'homme, femme dans la femme... L'organisation corporelle, quelle qu'elle soit, lui fait loi : loi de vie, loi d'amour, loi de durée, loi d'instinct... Il est peut-être de l'esprit ou des esprits sans matière, mais point de matière sans esprit; et quel que soit l'individu fait pour se sentir, il se complaît dans ce qu'il est ; ou, comme nous l'avons dit, il est des parties de lui ou des facultés à lui appartenant qu'il n'échangeroit pas contre d'autres supérieures prises chez l'être le plus accompli; de manière que nous nous aimons en tout ou en partie ; et que chez nous tous, l'amour n'est réciproque que lorsque chacun y trouve son compte, rien de si naturel. J'ai fait plus de cinquante duos de musique; presque tous disent la même chose : aime^-moi, aimons -nous ; aimons-nous, aime\-moi : cela est plus aisé à dire qu'à faire cependant ; il faut, quand je donne le bonjour, qu'on me rende le bonsoir, sinon le revers de la médaille d'amour, c'est la haine. Les anciens ont déifié toutes les passions, bonnes ou mauvaises ; comment l'amour-propre, père de tous les biens et de tous les maux, leur est-il échappé? Que n'eût pas imaginé un Phidias voulant représenter cette immense divinité qui, hors le don de lancer la foudre, est douée de toute la puissance de Jupiter même? L'amour-propre invoqué des dieux et des mortels à qui la vengeance est si chère, n'eût jamais vu son temple désert ; toujours l'encens eût parfumé ses autels. Janus est représenté avec deux faces ; de même, ne pouvant représenter dans un seul visage les caractères infinis
de l'amour-propre, l'artiste eût peut-être pris le parti de surmonter le tronc énorme de ce dieu de plusieurs têtes de divers caractères, depuis la rage jusqu'à la candeur, depuis la pitié sainte jusqu'à l'hypocrisie. Que de mélanges, que de contrastes propres à enflammer l'imagination de l'artiste célèbre !
Bassesse et orgueil, lubricité et foiblesse de corps;
Prétention et bêtise, dévotion fanatique;
Piété hypocrite, fierté sans mérite ;
Humilité d'orgueil, gourmandise et caducité;
Douleur feinte, plaisir sans gaieté ;
Poëte sans verve, musicien sans chant ;
Menteur audacieux, puissance puérile;
Guerrier timide, hardi poltron ;
Douceur orgueilleuse, coquetterie sans art;
Beauté sans charme, etc., etc., etc. Voilà pour l'homme et pour la femme. Allez, couple aimable, suivez la loi qui vous est imposée : crescite et multiplicamini ; vos descendans auront l'avantage de vous ressembler.
Telles eussent été, je suppose, les faces de gauche de la statue de l'amour-propre personnifié. Consolons-nous cependant; de droite, on eût pu voir la vertu sans mélange, la piété sans hypocrisie, le génie sans ostentation; et, pour emblème véritable de ces dons suprêmes, l'artiste eût pu se servir des traits originaux des grands hommes et des femmes célèbres de son temps : cette statue colossale eût aisément occupé sa vie entière; cent statues étoient dans une seule. Mais soyons justes, cette espèce de monstre à cent têtes eût blessé le bon goût des Grecs, comme il répugneroit au nôtre, et les arts ont fait sagement de séparer chaque passion, chaque caractère, quoique dérivant du même amour-propre.