‹ Réflexions d'un solitaire (volume 2)Chapitre 75 sur 91 · QUEL EST L'HOMME QUI DOIT HAÏR LES FEMMES · texte numérisé non relu

QUEL EST L'HOMME QUI DOIT HAÏR LES FEMMES

Il faut que nous soyions hors de toute ligne naturelle pour devenir l'ennemi d'un sexe qui semble être créé pour nous faire oublier les peines de la vie, et auquel la nature nous attache siimpérieusement que sans la violation de ses loix, il est impossible que nous puissions le haïr.

Si c'est par conformation inverse que tel homme soit privé de sympathie pour le sexe, ou que telle femme haïsse les hommes, c'est une erreur de construction peu commune ; mais c'est plus souvent par écart d'imagination et par dépravation des sens qu'on est conduit à ces excès irréguliers. L'homme qui hait ou croit haïr les femmes est celui qui fut trompé par elles; mais cet éloignement est plutôt une déviation qu'une rupture décidée; c'est plutôt une rage d'amour que de haine. Il faut, pour ainsi dire, que par des maux réitérés et incurables l'homme perde ses facultés sexuelles pour qu'il devienne l'ennemi déclaré du sexe en général, sans quoi chaque objet nouveau lui présente un nouvel espoir d'être plus heureux dans un choix ultérieur.

Lequel des deux sexes est le plus trompeur? C'est le plus foible, dit-on, parce que sans art il est opprimé. Chaque sexe accuse l'autre d'inconstance, de parjure, de perfidie ; l'homme surtout dont nous parlons en accuse les femmes. Cependant, il

n'est pas encore bien décidé si, dans aucun cas, c'est la femme ou l'homme qui trompe. En etièt : vif empressement d'un côté, coquetterie attrayante de l'autre; la coquetterie ressemble assez aux deux mouvemens du cœur, la diastole et la systole (1) ; elle s'ouvre pour recevoir et repousse pour recevoir encore. Amour éternel avant de se connoître, plainte et dégoût après s'être connus. Tout annonce que les passions de première nécessité sont aveugles : ainsi le veut la nature, qui pense à elle avant de songer à nous. Parjure-toi si tu veux après l'opération, nous dit-elle; j'ai ma part; la tienne, peu m'importe.

Qu'entre amans, le plus fatigué exige la trêve, rien de plus naturel, c'est à l'autre d'attendre patiemment sa réparation, si patience et passion peuvent s'entendre. Exilés l'un de l'autre, vous les verriez bientôt se rechercher et se rejoindre, trop heureux de trouver un nouvel obstacle à vaincre, après avoir épuisé celui qui les avoit précédemment unis. Lycurgue fermoit à l'époux la porte du logis de sa jeune épouse, mais il lui permettoit d'entrer chez elle par la fenêtre.

Il est d'horribles libertins dont l'imagination n'a pas de bornes, qui confondent les sexes ou le vœu de la nature ; d'autres qui renversent ses loix pour se créer des plaisirs nouveaux, et qui, tels que Tantale, brûlent et se consument au milieu de l'élément toujours insuffisant pour éteindre leur soif délétère. Qu'est-ce que ce délire effréné? Un quiproquo, rien de plus; ils dédaignent la source véritable, et se la représentent malgré eux dans leurs désirs aussi métaphysiques que monstrueux. Tromper la nature, c'est se tromper; on ne trompe pas l'Etre dont on tient l'être. S'éloigner du réel pour courir après son simulacre est le plaisir des dupes; c'est prendre l'ombre pour le corps, le faux pour le vrai.

L'indifférent envers les femmes doit être encore celui qui avec elles a trop de rapports sympathiques; il en faut entre les sexes, mais pas assez pour qu'ils se confondent. L'amour est un état de guerre; ce que possède un sexe, l'autre veut le conquérir; donc s'ils se ressemblent trop, nulle conquête à faire et, dès que la guerre cesse, l'amour s'enfuit.

(i) Diastole, dilatation; systole, contraction.

Quelle différence, en amour, entre l'homme nerveux et le niais! C'est Hercule et Philinte. Quand, en l'embrassant, celuilà fait sentir à l'autre sa barbe rude, il recule de peur; sans l'habit de son sexe, Hercule le croiroit sa concubine. Il veut aimer cependant cet être sans énergie; oui, mais, conduit par le bec comme un oison par celle qu'il aime, il est persiflé, congédié, quand sa bourse est vide; alors il peste contre le sexe trompeur dont il est et sera toujours le jouet.

Y en a-t-il encore d'autres qui haïssent les femmes ? Sans contredit : ceux, par exemple, qui se sont trop confiés à de perfides appas. On raconte qu'un seigneur turc voyoit avec admiration nos belles de nuit du Palais royal. « Jolit, jolit, jolit, » disoit-il, plus il en rencontrait. On l'informa du danger qu'il couroit en s'en approchant de trop près; il n'en tint compte, et fut puni de son imprudence. Sorti des mains d'Esculape, il confondit le sexe entier de nos contrées avec le genre de femmes dont il avoit à se plaindre ; il ajouta deux mots à son dicton favori, et quelle que fût la femme la plus vertueuse, la plus belle qu'il rencontrât : « Jolit, mais pourrit » étoit son refrain. Ses gens d'affaires eurent beau lui dire que Monseigneur se trompoit et que... il les interrompoit par un « jolit, mais pourrit » dont rien n'a pu le faire démordre tant qu'il nous honora de sa présence; et sans doute que ce fut cette nouvelle qu'il remporta d'ici à Gonstantinople, en retrouvant les femmes de son sérail.

Il ne faut pas croire que les malheureux qu'on a privés de leurs facultés viriles haïssent les femmes; non, plutôt, chez eux il y a rage d'amour et mouvement continuel, tel que celui de la vis sans fin, parce qu'il y a dans leur organisation mutilée préparation commencée sans terme définitif. On pourrait les comparer à une pièce de théâtre sans dénouement. Conçoit-on la déplorable situation de celui qui, sans moyens, a conservé l'envie d'opérer? C'est à peu près celle de l'artiste suranné qui, après avoir épuisé ses forces facultatives, continue ses travaux par habitude ; c'est la roue qui tourne encore de son impulsion antérieure. Cette contradiction entre les désirs et la non-possibilité de les satisfaire, surpasse les tourmens de l'enfer, qui du moins sont déterminés et caractérisés. A Rome, en ma présence,

dans une maison où l'on exécutoit souvent l'excellente musique de Pergolèse, on eut la maladresse ou la malignité de faire chanter à un vieux castrat l'air de basse-taille de la Servante maîtresse qui commence par ces mots :

Longtemps attendre Sans voir venir...

et je vis plusieurs dames romaines qui rioient sous leurs éventails.

On dit que Boileau étoit privé d'organes génitaux; je crois l'avoir déjà dit, il en possédoit d'internes. On ne peut avoir son énergie sans raisons suffisantes; ou plutôt, en partie mutilé dans son enfance par quelque animal vorace, tel que certaine musique moderne, il montroit peu de chant sur des accompagnemens énormes (i). Le castrat Albanèse (2) venoit me voir jadis; jeune encore, il étoit répandu dans la grande société de Paris et ne m'entretenoit que de ses amours. Quand je lui disois de finir ses colloques amoureux, il me répondoit naïvement : « Hélas! mon ami, je ne le puis pas. »

Dans un café de Rome où se réunissent ces messieurs, le ramage de toutes ces voix grêles sortant de corps grands, gros et gras a quelque chose de repoussant pour l'homme du Nord, peu accoutumé aux eunuques.

Pour clore ce chapitre, ne pourroit-on pas demander s'il n'est pas aussi des femmes qui conçoivent de l'aversion pour certains hommes? Oui, sans doute, et le nombre doit être plus considérable que celui des hommes qui les haïssent. Elles

(1) « Boileau achevait sa quatrième au collège de Harcourt, quand il fut attaqué de la pierre. Il fallut le tailler, et l'opération, très mal faite suivant Louis Racine, lui laissa, pour le restant de sa vie, de douloureux souvenirs de cette époque. On donna d'autres causes à l'incommodité à laquelle il demeura sujet; et Helvétius, qui rapporte gravement l'anecdote vraie ou supposée du coq d'Inde par lequel il aurait été mutilé au berceau, ne manque pas d'attribuer à cet accident l'aversion secrète du poëte pour les Jésuites, qui avaient apporté les dindons en France, ainsi que la satire Contre l'équivoque, l'épitre sur Y Amour de Dieu, mais principalement la « disette de sentiment que l'on remarque dans les ouvrages du poète ». (Amar, Œuvres de Boileau ; précis historique.)

(2) Albaneze ou d'Albanaese, sopraniste célèbre, né en 1729 a Albano (Pouille), d'où son nom. Il travailla à Naples, mais se rendit dès l'âge de dix-huit ans à Paris, où il fut engagé dans la chapelle du roi, puis aux Concerts spirituels, où il chanta jusqu'à l'âge de 60 ans. Compositeur de talent, il publia de nombreux recueils de chansons, d'airs et de duos ; on lui attribue notamment la mélodie célèbre Que ne suis-je la fougère, si souvent rééditée. Il mourut en 1800.

régnent par l'amour, il est vrai ; mais ses périodes sont brèves en comparaison des circonstances nombreuses où elles nous sont soumises par la force : force qu'elles ne nous pardonnent qu'en temps utile, quand souvent leur foiblesse est simulée ou quand notre protection leur est nécessaire ; hors ces cas, nul doute que leur orgueil irrité ne nous montre à leurs yeux comme les oppresseurs de leur sexe. Il n'est point de dominateur sans subalterne, et souvent sans victimes ; d'où l'on peut conclure qu'il y a guerre partout où il y a foible contre fort. Or, chaque fois que la ruse féminine échoue contre l'aspérité virile, il y a aigreur et vengeance préméditée envers nous, — et quelle vengeance encore ! Elle est déjà si douce, quand même elle nous coûte des sacrifices et des peines : qu'est-elle donc quand elle prouve double plaisir en tous sens?

Nous accordons un droit immense au sexe en exagérant son être et ses faveurs; plus nous l'aimons, le considérons, l'adorons, plus il a de prise sur nous. La femme qui nous captive par ses attraits connoît à merveille l'homme notre rival, dont nous redoutons l'influence. Alors, si elle croit juste d'exercer envers nous sa vengeance, une toilette soignée, une préférence marquée, un coup d'œil furtif, un petit coup d'éventail qui veut dire : « soyez sage », un son de voix qui dit si juste :. « je veux plaire »... sont pour nous autant de pointes d'épingles acérées qui, sans aller jusqu'au cœur, nous déchirent l'épiderme à la journée. Malgré cette douce perfidie des femmes, convenons cependant que nous les trompons encore plus qu'elles ne nous trompent. Quel état que celui du mariage, que celui où l'on voit tant de fourbes contre fourbes ! Mais passons là-dessus, puisque cela est ainsi convenu. Excepté à Paris, quand nous avons les quatre pieds blancs (i), nous voulons que nos femmes soient recluses. D'ailleurs, que de tyrans domestiques toujours aimables chez les autres et grondeurs éternels chez eux ! Rien de plus insupportable pour une femme que cette conduite, que l'abandon après avoir été adorée. Plus l'amour de l'homme fut exalté, plus la cessation de ses désirs est pour elle un outrage impardonnable. J'ai souvent mis dans la balance les torts réci-

(i) Sans doute par allusion à la particularité rare des chevaux balzans, c'est-à-dire

îles chevaux ayant des lâches blanches aux jambes.

proques des époux, et il m'a semblé que, le plus souvent, ils avoient commencé de notre bord. L'aplomb domestique a toujours été si difficile à balancer que, pour couper court, on a dit, et nous disons encore, qu'il est juste que la force commande à la foiblesse. Soumettons-nous, ont dit les femmes; mais farcies coups d'épingles (dont nous parlions tout à l'heure), et gare encore quelles ne servent d'attache au bonnet redoutable que nous ne pouvons voir sur notre tête, et qui nous crève les yeux sur celle des autres! N'est-il pas plaisant que chaque mari veuille régaler de cette manière ses confrères sans exiger de retour? C'est la seule occasion où l'homme soit généreux en renonçant à toute réciprocité, et si tous pensent, désirent et agissent de même, ils feroient aussi bien d'en convenir. Mais non ; que cela soit pour tous, excepté pour moi, est notre dire. Au reste, égoïsme et cocuage sont très compatibles en tous pays, et souvent synonymes dans toutes les langues.

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