PEUT-ON ETRE GRAND DANS UNE CHOSE ET PETIT ET BÊTE DANS TOUT LE RESTE
Cette question fut agitée dans une société où un homme de beaucoup d'esprit nia le fait, et il avoit raison. Cependant, il fit sourire les jolies femmes parce qu'il étoit laid et parloit avec le moins de grâce possible; selon ces dames, il prouvoit contre son dire ; par leurs ricanemens, elles sembloient croire qu'on pouvoit être bête avec beaucoup d'instruction. Apparemment que bêtise pour le sexe, en général, c'est disgrâce à l'extérieur et, à ce compte, rien de si bête que Socrate.
Chacun juge d'après soi, et les femmes, que la nature destine particulièrement à procréer, doivent, plus que nous, tenir aux formes externes que par instinct elles désirent reproduire. Il seroit dangereux que les hommes sentissent et pensassent ainsi ; mais pour la perfectibilité de l'espèce, c'est un bien, c'est un droit sexuel chez les femmes; tandis qu'elles sont forcément occupées de notre perfectionnement physique, l'homme s'occupe de celui de sa raison. Il seroit curieux de savoir combien il faut de générations non interrompues pour qu'une perfection ou un défaut soit enraciné, et s'il lui faut le même laps de temps pour s'oblitérer que pour naître ; c'est en quoi l'histoire ancienne est précieuse. Elle nous apprend à dire : tels nous étions, tels nous
sommes ; et plus la progression en tout est lente, plus elle est solide. Il faut peut-être des siècles pour faire un diamant, et peu de temps pour grumeler une pierre molle. De même les vicissitudes morales, qui ne durent point, s'accusent de déraison. C'est par ennui que, le plus souvent, l'homme varie dans ses goûts ; mais quand la mode enfante un monstre dénaturé,
Le flot qui l'apporta recule épouvanté.
On rit de soi-même en parcourant les fastes des mœurs et des modes du temps passé, comme un jour on rira des nôtres. Hormis quelques chefs-d'œuvre, faciles à compter, qu'il est peu de monumens qui ne s'accusent de vétusté et d'ignorance ! Mais le mal indique sa correction et le bien sert de modèle. Le téméraire qui, prophétiquement, annonce le terme des facultés de l'homme, donne sa mesure et non celle d'une nature infinie et toujours agissante.
Abordons notre question comme il faut. La science explique nos sensations; il est donc autant de sciences diverses que nous avons de sens. On en a compté cinq; puis un sixième, la volupté; ne pourroit-on pas dire que la raison ou le jugement qui les réunit tous est un septième sens? Alors, voilà la gamme des sens complétée au même nombre que celle des sons de notre musique. Il est reçu que la perception provient des nerfs: donc, maladie de nerfs, c'est défaut de jugement; c'est-à-dire qu'alors l'un tire à droite, l'autre à gauche, sans nulle harmonie entre eux; et que de là naît l'indécision qu'on remarque dans toutes les personnes attaquées de maux de nerfs. Chaque savant ou artiste s'empare d'un ou de plusieurs sens qu'il explique et développe ; le domaine de la physico-philosophie les tient tous sous son empire, mais n'en explique que la théorie; les pratiquer tous lui est impossible; la vie de l'homme ne suffit pas pour arriver aux limites du produit des sens. Il faut donc séparer leurs domaines, et l'on peut être fort ou grand dans un sens, et avoisiner de l'ignorance dans les autres. Le physicien, par exemple, explique l'acoustique des sons sans être musicien. Newton divisoit la lumière sans être peintre. Mais ceci n'est pas ignorance, c'est l'impossibilité de multiplier son être en autant de branches qu'il en est dans toutes les sciences, même
dans une seule, relativement aux limites de nos facultés sensuelles. Le savant théoricien a donc l'idée de ce qu'il ne peut exécuter, et le praticien entrevoit la théorie de l'objet qu'il pratique sans la posséder exactement. L'un est législateur, l'autre le peuple qui obéit; et par les rapports plus ou moins prochains, plus ou moins éloignés qu'ont entre eux les sens et les sciences qui en développent les puissantes facultés, on peut conclure que nul ne peut être bête en expliquant parfaitement bien une chose, mais qu'il peut en ignorer théoriquement l'étendue. Combien de fois Diderot n'a-t-il pas parcouru les faubourgs de Paris pour causer avec l'ouvrier et le voir à son travail? Combien de pages n'a-t-il pas écrit sous la dictée de l'ouvrier opérant sans mot dire? Il venoit aussi m'épier quand j'étois à l'ouvrage; c'étoit les mains sur le clavier, la tête fumante, qu'il m'observoit avec attention; chez moi comme chez d'autres artistes, il venoit apprendre ce qu'il falloit écrire dans X Encyclopédie; mais, en revanche, jamais il ne sortit d'un atelier, d'un cabinet d'étude, sans laisser à l'artiste quelque précepte utile sur son art, quelque conseil sur son œuvre actuelle, ou l'idée heureuse pour quelque nouvelle production. Il est des hommes superficiels dans la théorie des arts comme dans la pratique, ils sont même en grand nombre ; ils parlent de tout avec assurance, rien ne leur coûte, parce que rien ne leur a coûté, ni peines ni réflexions, et ils rendent tout au même prix. Ce n'étoit pas Diderot qui agissoit ainsi ; il avoit l'instinct et la continuelle envie de s'initier dans les choses qu'il connaissoit le moins. Ce n'est pas là l'ouvrier expérimenté dont nous parlions, c'est le fou d'Athènes qui s'empare des navires du Pirée. L'homme d'esprit, mais instruit particulièrement dans une science, en parle ex professo et ne risque son jugement dans toute autre science qu'avec retenue, et en peu de mots; c'est un éveil qu'il donne à ceux qui savent ce qu'il ignore ou qu'il ne sait qu'imparfaitement. Du reste, il n'est absolument ignorant en rien, puisqu'il sait se juger et se retenir; il a la sagesse de Socrate qui, après avoir fait le tour des connoissances humaines, croyoit ne rien savoir parce que, en avançant dans la carrière des arts (espèce d'univers scientifique), il apprenoit toujours.
Lequel est le plus heureux, pourroit-on demander, de celui qui croit, dans ce qu'il exécute, atteindre à la perfection, ou de celui qui, jamais satisfait, désire toujours au-delà de ce qu'il imagine ? Le premier, dirons-nous, est encore une espèce de fou d'Athènes, dont le bonheur n'inspire que pitié. Il est heureux cependant, et si le bonheur est le bien suprême de l'homme, Rousseau avoit raison de préconiser l'ignorance. Mais, je l'ai dit, ce bonheur inspire la pitié, et comme nous vivons tous, sages et fous, de l'opinion générale, l'artiste médiocre ou mauvais se voit malgré lui dans la dépendance d'un public austère qui l'avertit de son rang inférieur, qu'il n'est que le dernier des bons ou le premier des médiocres ou des mauvais. Quelques amis intéressés à leur réputation ont beau flatter l'homme superficiel en talent, la masse s'obstine et le temps le décèle. Pradon l'emporte quelquefois sur Racine, mais l'œil du vieux monarque ailé perce à travers la cabale, et de sa faux mortelle frappe l'intrigue la mieux ourdie, qu'il voue au mépris de la postérité. Le compassé Fontenelle (1) osa dire que Racine n'avoit pas soutenu le théâtre dans la perfection où il l'avoit trouvé, que ses caractères n'étoient vrais que parce qu'ils étoient communs, que, quand l'auteur a le cœur petit, ses héros lui ressemblent. Il fit des épigrammes contre le législateur du Parnasse et du goût : il disoit :
Pour avoir fait pis qu'Esther, Comment diable a-t-il pu faire ?
Le merveilleux abbé de St- Pierre (2) disoit aussi que le théâtre de Racine ne durerait pas cinquante ans ; l'abbé d'Olivet (3), qu'il ne connoissoit pas l'harmonie de notre langue. — Eh ! qui donc la connoît, diable ! si Racine l'ignore ? Il n'est pas jusqu'à la dame Sévigné qui ne prophétise qu'il ne fera rien au-dessus d'Alexandre (4). Que sont devenues toutes
(1) Oh ! que je liais les hommes froids qui se mêlent d'être méchants ! On peut pardonner quelque chose a l'homme chaud qui s'emporte et se répand d'ordinaire ; mais l'homme froid ne revient pas ; son opinion s'affermit, s'endurcit en quelque sorte dans la glace qui enveloppe son imagination factice. (G.)
(2) Charles Castel, abbé de St-Pierre (iOSS-i/p) publiciste et philanthrope. Ouvrages de politique et de morale.
(3) Pierre Thoulier, abbé d'Olivet (1G82-1768) : Remarques de grammaire sur Racine. fi) Je tire ces citations impies du Journal de l'Europe, 27 septembre 1S11. (G.)
ces belles prédictions? Elles sont tombées dans l'oubli et Racine est triomphant. Mais nous voilà loin de notre proposition. Revenons-y. On ne peut être grand dans une chose sans en connoître ou du moins en pressentir mille autres qui s'y rapportent ; et si, comme on le dit, les extrêmes se touchent, c'est plutôt au physique qu'au moral ; ce n'est pas à coup sûr l'illustre sagesse et l'ignorance achevée qui se conjoignent. Diderot, que je nomme volontiers le Socrate de notre siècle, avoit des notions de tout et ne parut jamais ignorant aux yeux de l'artiste le plus consommé dans son art. Il écoutoit celui qui avoit prouvé sa doctrine par des succès ; il ne décourageoit point l'ignorant qui vouloit s'instruire. Qui savoit mieux que ce philosophe que la nature est lente dans ses opérations les meilleures et qu'un jour suffit quelquefois pour éclairer l'homme qui cherche depuis longtemps ? Qui savoit mieux que lui que l'artiste qui a parcouru cent fois, mille fois, les données de son art s'exprime en peu de mots et dit beaucoup pour ses pareils ; et que si l'imprudent jeune homme qui l'entend veut l'imiter, il dit trop peu en peu de mots et rien du tout en longues phrases ? Les aphorismes de l'homme expérimenté sont précieux sans doute, mais c'est dans le sentiment qu'il les a conçus ; s'ils sont pris dans un sens divergent, gare l'application de ces mêmes documens ! Car si chaque chose est à côté de sa place, c'est autant de contresens. Si c'est avec effort qu'une chose se trouve ainsi placée, la fatigue paroît et rend aux autres une partie de ce qu'elle a coûté de peines à l'inventeur. Si l'on copie, si l'on imite servilement, « en suivant les autres, on est toujours derrière», disoit, je crois, Michel-Ange. Si l'on veut être original lorsqu'un art a subi à peu près toutes ses formes et ses combinaisons, on fait de sublimes banbochades dont le public, toujours avide de nouveautés, s'engoue un instant, et qu'il range bientôt après parmi les magots de la Chine. Pour être bon dans les arts, il faut ce qu'il faut, rien de plus, mais rien de moins : et s'il falloit opter pour donner quelque chose à faire à l'imagination des spectateurs, lecteurs ou auditeurs, j'aimerois mieux un peu moins qu'un peu trop. Au reste, cet « un peu moins que parfait » ne manque jamais à l'artiste le plus sublime : perfection absolue n'est pas de ce monde, et les plus forts ne sont tels que
relativement aux plus foibles. Celui qui fait n'a qu'un bon sens pour se juger et deux yeux ou deux oreilles pour se voir ou s'entendre ; mille yeux, mille oreilles et mille sentimens divers viennent après lui parcourir son œuvre et, soit dans l'ensemble ou dans le détail, ils trouvent toujours quelques défectuosités qui prouvent que l'homme créateur n'est jamais qu'un homme. La beauté la plus parfaite n'ose se montrer sans voile : une tache, unporreaudans quelqu'endroit secret, feroient dire, à coup sûr : quel dommage ! 11 n'est point de géant, ni physique ni moral, sans foiblesse et sans petitesse. Tout ce qui pousse plus loin que le commun semble payer son impertinence. Que de chagrins n'ont pas essuyés ceux qui ont devancé leur siècle dans les sciences exactes et la philosophie ! On a jadis tancé jusqu'au musicien qui se permit d'ajouter une corde à la lyre. L'exil et la pauvreté sont la récompense ordinaire de la plus part des grands hommes. Le public ignorant ou jaloux ne manque pas de mettre leurs foiblesses humaines au niveau de leurs talens, quelque sublimes qu'ils soient : l'un compense l'autre. La soustraction est bientôt faite : « qui de trois retient trois, reste zéro » ; c'est ainsi que calcule l'ignorance révoltée. Il faut être bien fort pour changer l'opinion des foibles ; il n'est guère que le temps qui ait cette puissance. Nous sommes quelquefois si enfoncés dans la matière fétide de nos préjugés, qu'il est dangereux de vouloir nous en tirer. Il faut Hercule pour nettoyer les étables d'Augias; une main plus foible met la peste dans le quartier. Mais nous n'avons pas tout dit au sujet de l'homme géant qui rectifie les erreurs de son siècle et qu'on récompense si mal. Quoi, vous voudriez, populace insensée, que l'homme de génie fût irréprochable de toutes les manières ? Je nie bien ici qu'on puisse être vraiment grand dans une chose et ignorant et bête dans toutes les autres ; mais, en même temps, je crois qu'il n'est rien sans défaut, si léger qu'il soit. Le soleil a ses taches : en est-il moins précieux, quoiqu'il brûle quelquefois nos campagnes? L'homme grand par son génie efface les macules inséparables de l'humanité froissée par l'état et les loix sociales et de nature; et si l'on étoit juste, voici comment il faudroit opérer arithmétiquement avec lui. Il faudroit dire : qui de dix ôte un, reste neuf; et l'unité retranchée à l'homme supérieur
pour sa partie foible seroit encore plus que tout l'apanage de l'ignorant.
Il n'y a, avions-nous dit, ni géant moral ni physique sans restrictions, et nous venons de faire la part du premier. Quant au géant physique et de taille seulement, j'en connois un qui a six pieds et des pouces : tout Paris le connoît. Par raison inverse, je l'appelle « mon petit » ; et, par raison directe, il est mon inférieur en musique, qu'il aime beaucoup. Eh bien, cet homme énorme en hauteur, devant lequel tous deviennent des pygmées, et que chacun regarde en riant pour se dissimuler son humiliante petitesse ; cet homme, dis-je, malgré sa taille en tout proportionnée et sa force gigantesque, n'ose se marier, parce que, d'après son aveu, il n'a que ce qu'il lui faut pour vivre. En général, la circulation du sang doit être paresseusse chez de tels hommes ; le cœur n'a pas assez de force pour envoyer le sang dans toute l'étendue de leur individu. Il résulte de là que, avec une force énorme, mais instantanée, ils sont en état de foiblesse relativement à la grosseur de leurs membres. C'est comme un orchestre nombreux où il n'y a point d'ensemble parmi les musiciens, l'harmonie en est bannie. Chez le géant, les basses sont trop fortes et les dessus, trop foibles.
Lorsque M. Frion m'eut fait sa confession générale, je lui conseillai d'être sage comme s'il n'avoit que trois pieds et des pouces. Dans un de nos spectacles, il étoit un jour assis au parterre, qui lui cria impérieusement de s'asseoir; alors il se lève de toute sa longueur, et le public d'éclater de rire ; il dominoit le parterre comme Achille sur un monticule observant les Troyens.
J'ai dit que sa force momentanée étoit prodigieuse : voici ce qui le prouve. Dans sa ville natale (Perpignan), les amateurs de musique, pour embellir leur spectacle, se joignent aux comédiens, chacun selon ses talens, qui à l'orchestre, qui sur le théâtre. On prie donc notre géant de jouer le rôle de Raoul- Barbe-bleue , pièce vraiment gigantesque de Sedaine, et de moi pour la musique. Aux répétitions générales, il demande à l'actrice jouant le rôle d'Isaure comment elle veut être entraînée par lui dans le cabinet fatal. — « Comme vous voudrez, Monsieur, répond-elle ; par les pieds, par la tête, tout m'est égal
pourvu que nous produisions un grand effet. » La représentation a lieu : qu'on se figure un homme de six pieds et des pouces ayant sur sa tête un bonnet d'un pied et demi, surmonté de plumes d'autant de longueur, arrivant sur le théâtre devant un public nombreux que cette nouveauté attire! A l'instant de la catastrophe, notre géant, rassuré parce que lui a dit l'actrice, vous l'empoigne par les cheveux au haut de sa tête, la soulève comme une plume à la hauteur horizontale de son bras et l'emporte ainsi, pendant que la malheureuse, battant des jambes et des bras, poussoit des cris non simulés, que le public prenoit pour un jeu de théâtre. Dans ce moment, dit M. Frion, toute la salle se leva spontanément; on entendit le craquement des loges... L'instant fut de la dernière horreur et la pauvre Isaure se repentit d'avoir défié un géant dans sa force.
Ceci rappelle ce qui arriva au farceur de nos boulevards, qui fut pris au col par la corde qui lui servoit à faire des tours et qui, sans le secours de ses camarades, qui virent sa langue sortant de sa bouche, seroit mort étranglé au milieu des bravos et des acclamations du public.