‹ Réflexions d'un solitaire (volume 3)Chapitre 44 sur 89 · VAUT-IL MIEUX PLAIRE QU'AIMER · texte numérisé non relu

VAUT-IL MIEUX PLAIRE QU'AIMER

Je sais que la chanson dit

Quand on sait aimer et plaire, A-t-on besoin d'autres biens ?

Mais comme, entre les deux êtres qui se conviennent le mieux, s'aimer et se plaire au même point est impossible, nous avons le droit de demander l'option entre ces deux facultés.

Physiquement, la solution du problème amoureux n'est pas difficile à trouver; mais la métaphysique de l'amour est une chaîne morale de soie ou d'acier, à laquelle le bonheur ou le malheur de l'humanité est attaché II s'agit d'opter, disoisje; plaire ou aimer, aimer ou plaire exclusivement; c'est ainsi que se présente notre question. Elle en renferme deux autres qui sont : peut- on plaire sans aimer? peut-on aimer sans plaire ? Oui, certainement; et ce sont là les points malencontreux de l'amour. C'est là que l'amour-propre joue son grand rôle ; que le fat achève son cours de bêtise et fait demander au malheureux amant comment il est possible qu'on ne l'aime point, quand il adore.

Il semble qu'il y ait une somme d'amour donnée pouf deux êtres, et que si l'un a plus, l'autre a moins. Si deux êtres aimoient d'égale force, il y auroit équilibre, le mouvement seroit trop régulier, il n'y auroit plus de fièvre, et il en faut. Plus : tous les laids aiment les belles, et nulle belle n'aime un laid, à moins que quelque prédilection clandestine, et qu'on n'avoue pas toujours, ne décide. A moins encore que la beauté ne s'associe à l'homme seulement embelli de ses talens éminens ; et souvent, dans ce cas (et ce n'est pas un marché de dupe), c'est troquer de l'amour factice pour de l'amour-propre véritable.

Vaut-il mieux plaire sans aimer, ou aimer sans plaire ? C'est selon l'homme (1). Chacun veut être aimé, c'est un vœu général; mais l'homme de mérite sait déjà qu'il emporte l'amour et l'estime des autres, il s'en contente. Occupé à desservir les temples de Minerve ou d'Apollon, il est moins empressé de courir vers ceux de Vénus et de l'Amour.

Le fat ou le sot, c'est tout un, aime mieux plaire qu'aimer. Comment aimeroit-il ? Il s'aime tant lui-même qu'il ne lui reste rien pour les autres. Au contraire, il faut tant de preuves à l'homme d'esprit pour qu'il se persuade qu'on l'aime, et il en faut si peu au fat pour qu'il se croye en faveur! A-t-on une plus belle jambe, un plus beau teint, de plus beaux cheveux, des vêtemens plus à la mode que moi? se dit-il. Non, se répond-il subito; donc on m'aime.

J'ai quelques talens, se dit l'homme d'un vrai mérite ; mais que suis-je, vu l'immensité des connoissances que possèdent mille excellens hommes, chacun dans sa partie, et dans lesquelles, sciences ou arts, je ne suis qu'apprenti. Celle qui préfère aujourd'hui mes vers aimera peut-être demain la musique d'un autre. Ne l'ai-je pas vue frissonner en écoutant tel morceau de tel homme? En secret n'est-il pas mon rival? N'ai-je pas inspiré de l'amour à cet ange terrestre pour en aimer un autre, enfin pour aimer tout ce qui est aimable, et puis-je m'en plaindre ? Telle est, en partie, la nomenclature des questions que se fait l'homme comme il faut, et qui sont étrangères à la fatuité

(i) Ici le mot homme est pria collectivement pour les deux sexes. (G •77

ignorante. Chez l'homme â talent, l'amour-propre est vaste en circonférence, celui du fat est concentré tout en lui-même. « Bienheureux les pauvres d'esprit » est, dans un sens, une- grande vérité : un a tout quand on croit tout avoir ; on n'a rien quand de nouveaux désirs remplacent sans cesse celui qui vient de s'accomplir : « Aime/, votre prochain comme vous-même « est

un précepte sacré qui n'est entendu par nous que d'une oreille. « Faites du bien aux autres afin qu'ils nous le tendent ■ est une loi bien plus spécifique.

Y a-t-il plus de bonheur à aimer sans plaire qu'a plaire sans aimer, dirons-nous encore ? La question est résolue, si on y ajoute cette autre question : aime-t-on pour soi ou pour les autres ? Quoique la passion de l'amour soit la plus noble et la plus désintéressée en apparence, nulle ne renferme plus d'égoïsme. Aimer un autre pour se rendre heureux, n'est-ce pas s'aimer soi-même t Plaire de quelque manière que ce soit, n'est-ce pas soigner sa chère personne ? Depuis le gladiateur musculeux qui étale sa force devant la beauté foible et timide jusqu'à l'Adonis efféminé qui parfume ses cheveux bouclés, est-il une autre intention que celle de plaire pour se l'entendre dire, ou sachant qu'on le dit ou qu'on le dira ?

Après avoir conquis le monde et ses richesses, après avoir épuisé toutes les voluptés, pour dernière ressource, les anciens Romains s'étoient familiarisés avec la mort, au point de la mépriser. La nature est toujours elle, toujours une; si elle ne prospère, elle périclite pour se refaire à neuf. Il leur falloit une religion bien attrayante, à ces Romains, pour leur faire abandonner si lestement la vie; et telle étoit, en effet, leur religion mythologique, qui, à ce qu'il semble, ne condamnoit point le suicide. Ce n'est pas assez de mourir, disoient-ils à leurs gladiateurs expirans, il faut savoir tomber avec grâce, et ils siffloient celui qui tomboit et mouroit hors des proportions des beauxarts. Quelle triste agonie que des sifflets! Nous autres auteurs, nous le sentons mieux que personne. Qu'il est affreux pour un gladiateur mort de ressusciter ayant encore dans les oreilles cette infernale musique produite par dix mille siffleurs rassemblés dans un Colisée ! Quel triste sort de mourir aussi grossièrement eu présence de mille dames romaines et de la cour

impériale, qui se cachent les yeux par dégoût d'un mourant malhonnête ! Quittons la plaisanterie et reprenons nos idées.

Les poètes confondent l'art d'aimer avec l'art de plaire : ils entendent, sans doute, par aimer avec art, savoir enchaîner l'objet de son culte en se conformant à ses goûts, et en prévenant tous ses désirs. Alors, ce n'est pas de l'amour bien véritable qu'on obtient, c'est une séduction temporaire qui prépare à l'un et à l'autre des peines inévitables. Car dès que les petits soins ont cessé, l'objet aimé n'a plus d'âme pour nous, et les reproches d'ingratitude dont on l'accable le dispense de ses tendres complaisances. Ce que nous disons prouve que, sans correspondre véritablement à l'amour, on souffre encore d'être aimé. Nul doute qu'en amour la nature n'ordonne la séduction réciproque : plaire, c'est séduire et, si la fièvre ne se termine pas également des deux côtés, chacun doit pardonner à l'autre la tromperie qui l'a conduit au plaisir.

Abstraction faite de tout poétique mensonge, aimer n'est point un art, c'est tout bonnement avoir le cœur sensible : et qui ne l'a pas l Depuis le brigand des grands chemins ou des grandes villes jusqu'à la pudique nonette, renfermée dans son couvent, le besoin d'aimer est le même, mais il diffère essentiellement dans les moyens honnêtes ou malhonnêtes qu'on emploie pour se satisfaire.

Que faut-il pour plaire, quel mode faut-il préférer? — Le mode ne dépend pas de nous; en amour, surtout, nous sommes forcément ce que nous sommes. Le plus adroit en affaires baisse pavillon devant l'objet qui l'enflamme; et plus cet objet est sans art, plus l'astucieux politique est déjoué. La femme de seize ans sait dénouer la trame qu'ourdit le diplomate sexagénaire. Sans autre adresse que ses charmes naissans, elle ramène à la nature l'esprit alambiqué de celui qui ne lit jamais rien qu'en lignes courbes. Pour qui que ce soit, homme ou femme, « aime/ moi » est le mot le plus inutile pour celui qui le dit, et le plus insipide pour celui qui l'entend, s'il n'est pas disposé à l'amour. Quand il y a disproportion d'âge et de fortune, combler de richesses celle qu'on aime est un moyen de possession sans doute; on obtient du moins le simulacre de l'amour, si ce n'est l'amour même. Le temps et les soins changent, dit-on, l'amitié en ami tur.

— A peu près, dirai-je, comme l'alchimiste change son plomb en or. L'éclair et la foudre ne sont pas plus rapprochés que les sentimens unanimes de deux cœurs qui se rencontrent pour s'aimer. Ils se cherchoient avant de se voir, leur rencontre seule est fortuite. Leurs âmes s'unissent dès leur premier regard, mais ils tremblent de se dire : — « Oui, c'est toi que depuis longtemps mes désirs réclament, que mon imagination cherche! Enfin je te trouve! Mais suis-je pour toi ce que tu es pour moi? Plairai-je autant que j'aime? Sommes-nous unis pour la vie?... » L'amour dit oui; mais, hélas! nature dit non Non, cœurs amoureux, entre vous les rapports ne peuvent être absolument les mêmes. Rien de parfaitement égal ici-bas, depuis l'amour jusqu'à la quadrature du cercle. Chez vous, l'un terminera sa course avant l'autre. Le dépit, la jalousie, enflammeront le premier délaissé, et, s'il est un moyen d'empêcher la désertion de celui qui déjà s'éloigne, c'est que l'autre ait le courage de fuir le premier sans se plaindre, et surtout sans avouer qu'il a cessé de plaire. Jamais ce mot abject n'est sorti de la bouche d'une femme qui connoit l'homme dans tout son orgueil. Cesser d'aimer, c'est la faute du partner; les causes de rupture, vraies ou fausses, ne manquent jamais; mais cesser de plaire, et l'avouer, plutôt mourir. Malheur à l'homme qui se traîne en victime sur les pas de celle qui le fuit! Malheur plus grand à la femme qui déplore ouvertement la perte de son vainqueur infidèle! Le perfide aime mieux, à présent, être pleuré qu'aimé ; il repaît son amour-propre après avoir épuisé son amour. Amans, soyez véridiques : le premier feu de l'amour s'étant dissipé, s'est-il jamais en vous rallumé de même force? Vous retrouvez- vous les mêmes après vous être séparés plus qu'une saison l — Oui. direz-vous. — N'êtes-vous pas alors influencés par d'autres sentimens que ceux du véritable amour? Ne rougissez- vous pas en secret d'être infidèles? Un doux consolateur n'essuya-t-il pas les larmes que vous versâtes au départ? Autre considération morale : un des deux n'a-t-il pas acquis plus de gloire ou de fortune? Enfin, retrouvez-vous tout ce que votre imagination vous promettoit pendant l'absence? Combien l'homme qui arrive de loin doit craindre qu'on ne lui dise que son teint est fort rembruni, qu'il porte une singulière coiffure ! Avant son départ, jamais de pareilles remarques

partielles; tout étoit lui, celu. qu'on aimoit dans toute la force de l'amour étoit confondu dans tout ce qu'il portoit et l'environnoit.

Amans, c'est en vous écrivant que vous pouvez connoitre le juste degré d'amour qui vous possède.

A la première époque d'amour, la plénitude de vos sentimens, l'abondance de vos idées vous rend diffus ; encore, encore, et jamais assez. Hé ! comment exprimer ce qui surpasse l'imagination même ! Comment apprécier ce qu'on ne connoît pas encore, et dont on se plaît à multiplier le charme, pour se faire espérer plus de plaisir!

A la seconde époque, on est dans le ciel, donc on ne l'espère plus, on ne désire plus avec la même ardeur. On est dans le ciel depuis que l'être céleste est devenu terrestre. On commence à comprendre qu'une même loi a présidé à la formation de tous les individus sur la terre ; on n'a plus rien à imaginer, et l'imagination cesse où la réalité commence. Alors, en s'écrivant, le style devient positif. Le mot « enfin » (et c'est de mauvais augure) se trouve dans quelque phrase. « Enfin je te possède, tu es à moi! » (Voilà l'homme, toujours vaniteux dans ses illusions !) « Je succombe à mon bonheur. » (Cela est plus vrai que ce qui précède.) Posséder n'est qu'un instant de félicité; désirer avec l'espoir de la réussite en est la continuité, à laquelle il ne manque que le bonheur (ou le malheur) d'obtenir. Notre morale d'opéra a beau dire :

Belle Iris, on désespère,

Alors qu'on espère toujours (i),

il est de notoriété du cœur humain qu'on n'est malheureux qu'alors qu'on n'espère plus. La plus triste des maladies, le spleen britannique, en est la preuve : il n'atteint que le riche rassasié de toute espèce de jouissances.

Depuis le premier instant de la possession d'une chose ardemment désirée jusqu'à celui où elle nous devient insensible par la jouissance, il y a des périodes dont on peut noter les

(1) Grétry, citant do mémoire le sonnet d'Oronte, du Misanthrope, l'estropie légèrement. Iris, au lieu de l'hilis, a le tort d'enlever au premier vers un pied indispensable.

degrés. Par exemple : s'il y ;i 10 degrés de jouis an e dai

plénitude de la première possession d'une chose désirée, il n'y en a plus que 5 à la seconde. Ensuite, en quatre stations, on perd les quatre unités restantes. C'est un malheur, dira t-on, que nos sens s'habituent sitôt à la possession. Test un mal attaché à la nature Je l'homme; il ne peut jouir qu'en proportion de ses loi-ces; sa prompte lassitude marque sa toihlesse. Le bonheur prolongé le tueroit, s'il existoit longtemps dans toute la véhémence que son imagination lui prête quand il obtient et jouit pour la première lois. Au reste, nos jouissances sont peu réelles ou extrêmement courtes. Nos désirs s'étendent toujours au-delà ou en -deçà du vrai : nous vivons en perspective.

Remarquons que l'habitude augmente le charme des petites choses, et qu'elle diminue celui des grandes. Quelques prises de labac deviennent, pour la vie, un besoin irrésistible; et la plus belle femme, en moins d un an, peut cesser de plaire. En général, il semble que les moindres choses deviennent grandes par l'habitude, et que les grandes deviennent petites. Le pourquoi est difficile à dire. Seroit-ce que dame nature nous apprend en cela que nous ne devons pas nous élever trop haut, pour ne pas retomber trop bas? enfin, que nous devons être modérés pour éviter les regrets tardifs et inévitables? A la troisième époque git le néant de l'amour et de l'âme. Quand, dans l'Écriture, Dieu dit à l'homme : « Adam, où es-tu? » et que celui-ci répond : « Je suis nu, Seigneur », l'allégorie est juste; l'homme est véritablement dépouillé de forces et de vertus originelles après sa reproduction. En revenant d'un combat martial, il peut avoir l'air triomphant, il n'a tué que son semblable; mais celui qui revient du combat d'amour s'est tué soi-même; rien de plus triste que sa décadence.

Plus une passion a été forte, longue et laborieuse, plus il faut de temps pour réacquérir les dispositions convenables et pour rentrer en lice avec honneur. Coeurs amoureux qui cherchez fortune, ne vous fiez point à ceux qui sortent d'une passion forte; battus par la tempête, ils cherchent le port, mais pour s'y refaire, et pour y languir au moins pendant deux années. A votre âme vivace ils veulent ranimer leur défaillance; ils n'ont

conservé que le délire fictif, le jargon, les rubriques du culte amoureux, mais sans réalité. Les résultats d'une passion forte sont comme les débris de l'incendie d'un palais magnifique; les riches boiseries, l'or, les pierreries... tout a passé, tout est noirci par la flamme.

Si votre âge est avancé, fuyez la zone torride de l'amour; ses feux sont trop pénétrans, trop au-dessus de vos forces; il vous faut une chaleur douce. Si la nature vous provoque, c'est pour vous tromper, elle ne peut vous rajeunir que par la mort. Peux-tu produire, dit-elle? Non. Eh bien : ex nihilo, nihil! Finis, pour recommencer. « Quand l'âge vient, l'amour nous laisse ». Prétendre se faire aimer quand la nature ne parle plus en nous, c'est vouloir que l'écho réponde oui, quand on lui dit non. Il semble qu'il y ait excès aux deux bouts de la vie; pétulance dans la jeunesse, ataraxie dans la vieillesse, et le milieu est plus ou moins battu par l'orage des passions réunies. A ce compte, produire son semblable n'est pas lui faire un riche don; c'est bien là qu'on n'aime pas son prochain comme soimême.

Que dirons-nous des derniers âges, où l'amour nous quitte, en nous laissant encore les désirs d'aimer, sans moyens pour plaire? Est-ce une monstruosité physique? C'est ce qui plaît à la nature, dont nous sommes dépendans, et qui essaye de tout pour sa plus grande gloire. Alors, sans doute, les individus de même âge devroient, sensément, se rechercher et se plaire; non, il n'en est pas ainsi : la jeunesse porte en elle une essence de vie dont le charme attractif commande l'amour à tout ce qui respire. Plutus ose quelquefois disposer de l'Amour; mais, plus malin que le pesant dieu des richesses, il lui prête son simulacre trompeur, et se rit de son bonheur factice. Tout s'achète dans le monde, hors l'amour. Triste commerce pour l'acheteur, et plus triste pour le vendeur! Dans ce commerce, l'homme est inhabile, il n'a pas de fausse monnoie; et dans ce trafic, apocryphe et banqueroutier, il n'en est point d'autre. Passons là-dessus; abandonnons le surplus de ce paragraphe à celles qui peuvent le paraphraser de mille et une manières.

Pour les deux sexes, la ressource véritable du moyen âge et de L'âge avancé est tout entière dans la réputation acquise

par les talens utiles ou agréables. L'amour est souvent escorté par l'amour-propre; celui-ci peut marcher indépendant de l'amour. Nos poètes, toujours amoureux, ont dit :

Dès qu'on admire, on aime.

Je crois l'hémistiche trop flatteur. Loin de nous, notre tendre complice nous aime, nous, nos vers ou notre musique, parce qu'elle nous compose un corps analogue au génie, à l'âme qui ont produit de si belles choses; mais dès que le tronc de l'arbre se montre dépouillé de ses feuilles verdoyantes et de ses fruits superbes..., on le respecte, on le révère plus que jamais, mais c'est en échange de l'amour hâtif qu'on lui avoit voué. La beauté peut aimer, de l'amour qu'entendent nos poètes, le jeune artiste qui promet des chefs-d'œuvre, qu'il n'exécutera peut-être jamais, car les chefs-d'œuvre sont extrêmement rares. Tant mieux pour eux ; tant mieux pour l'amour qui vit d'illusions et profite de tout. Mais, peut-être aussi, tant pis pour le jeune homme, qui doit plus inspirer l'amour au beau sexe qu'il ne doit se hâter d'en obtenir récompense. Qu'il aime, il le faut, rien ne propage sans amour; mais qu'il concentre en lui le feu de son génie; s'il le répand au dehors, c'est fait de lui. C'est par la gloire qu'il doit aller à l'amour, le bruit de ses triomphes lui en ouvrira les chemins.

Je disois un jour à une femme très aimable, qu'elle m'avoit servi de secrète inspiratrice pendant que je composois tel et tel de mes ouvrages de musique. — « Malheureux ! que ne parlois-tu?» me dit-elle. — « Pour double raison, lui dis-je, j'ai préféré de me taire; car si vous m'eussiez rebuté, je n'eusse rien produit de bon ; et si vous m'eussiez écouté, c'étoit peut-être pis encore. »

Terminons ce chapitre et ce sixième volume en revenant sur la série des idées précédentes. Exclusivement, vaut-il mieux flaire qu'aimer est une question qui diffère selon le sexe auquel elle s'adresse. En général, la femme aime mieux plaire, l'homme préfère aimer; parce que l'une est passive, l'autre actif : celui-ci donne, l'autre reçoit. Or, celle qui reçoit doit plaire pour mériter le don qu'on lui fait; et celui qui donne doit aimer assez pour

être généreux. Sans aimer, toute femme jolie est sûre de plaire; le plus bel homme, en aimant, peut être indifférent aux yeux de celle qu'il préfère. Pourquoi? Parce que l'homme est un vagabond qui sacrifie à tous les autels de Vénus. La femme a plus de réserve, non seulement pour nous exciter, mais encore parce qu'elle a un intérêt majeur à ne pas faire un choix qui l'expose à des regrets aussi longs qu'amers. L'homme attaque et porte le défi ; il n'est pas écouté, il forme d'autres vœux sans préjudicier à sa réputation ; et malgré le refus qu'il essuyé, il n'est pas moins sûr de son mérite; il croit seulement que la dame est prévenue. S'il est écouté, son air triomphant annonce son bonheur. Chez lui, l'amour-propre remplace aisément l'amour. La femme ne montre point de fierté après sa défaite ; il est rare que la pudeur alarmée ne s'explique par des larmes. Amans, faites comme vos premiers pères ; après avoir été trop heureux, cachez-vous ; vous dissimulez en vain votre état présent; vos yeux annoncent le passé avec trop de certitude. La femme qui aime doit être sûre de plaire avant d'acquiescer aux vœux de son amant ; pour elle, être aimée ne suffit pas, elle doit s'assurer, autant que possible, de sa constance.

Voici à peu près, à ce sujet, la conversation que j'eus avec une femme d'esprit, aussi aimable, aussi légère que coquette. « Quel est, lui dis-je, le meilleur moyen dont vous devez user pour nous rendre constans? Est-ce en nous aimant beaucoup? »

— « Non. « Aimez, on vous aimera, » est un adage vrai ; mais ce n'est pas de l'amour intime dont il s'agit. » — « Que faut-il donc? » — « Il faut vous faire languir longtemps sans nulle pitié, avant de nous rendre. » — « Et après vous être rendues ?» — « Le temps de votre constance dure à peu près le double de celui que nous avons laissé soupirer » — « Voilà tout?»

— « Non, elle se prolonge encore au-delà, quand nous vous faisons acheter chaque faveur ultérieure. » — « A ce compte, vous devez laisser pousser d'éternels soupirs à celui que vous désirez fixer. » — « C'est ce que nous faisons. » — « Ainsi, l'homme le moins écouté n'est pas le plus à plaindre? » — « Non certainement. » — « On le fait souffrir parce qu'on l'aime? » — « C'est vrai. » — « Charmante perspective pour nous! » — « Vous voulez être traité de la sorte. J'aime infiniment un jeune homme

que j'appelle « ma chère victime »... » a Vous aurez votre tour à être la sienne. » — « J'en ai peur; mais ce sera le plus tard que je pourrai, dépendant, le fripon sa il que je l'aime; il en a la preuve, o - a El c'est? i — m Je lui donnai hier un de nies cheveux qui me chatouilloit le visage. » — « Diable! toujours quelque chose, en attendant le reste. » -- a Tenez, lui dis-je, débarrassez-moi de ce fléau, qui me désespère autant que vous depuis une heure. » — « Il tut ravi de votre présent « Je vous le demande! » — « Si, désespéré, il portoil ailleurs ses vœux, seriez-vous jalouse, Madame? » — « Oh! je le tiens. »

— « Avec un cheveu? » — « Pas davantage. » « Mais encore, s'il vous échappoit? » — « Je lui dirois : vous êtes un inconstant, vous ne savez pas souffrir qu'on vous aime, rendez-moi mon présent et laissez-moi. » — « Il s'en iroit? » — « Non. il resteroit. »

— « O femmes aimables, comme vous êtes sûres du pouvoir de vos charmes! » — « Au moins faut-il en avoir l'air, sans cela nous serions vos esclaves L'amour que nous vous inspirons est, en grande partie, l'effet de notre art. nous le savons. . » — « Et nous en sommes dupes? » — « Pas mal. A la rigueur, ce que vous voulez de nous ne se donne qu'une fois, il exige donc toute notre attention. » — « Quand on a vos grâces et votre amabilité, on est toujours sûre de plaire, on est toujours nouvelle. » — « Oui, toujours; mais avec des nuances qui ne nous échappent point. D'abord nous sommes divines, puis fort aimables puis très complaisantes, et puis plus rien. Oh! Messieurs, comme nous lisons dans vos âmes! comme vous êtes gauches quand vous dissimulez avec nous! comme nous connaissons vite le degré de vos sentimens, soit que vous nous aimiez véritablement ou que vous jouyez l'amour! Pour nous, du véritable au factice, il y a comme du blanc au noir. » — « Est-ce notre faute? » — « Ce seroit la nôtre, et c'est à nous d'y mettre ordre. Nous savons que vous méprisez ce qu'on vous donne inconsidérément, donc il faut le faire valoir. A Golconde, à ce qu'on dit, on marche sur les pierres précieuses ; vous nous traiteriez de même, si nous ne savions vous retenir. Les meilleures choses ne sont rien quand elles sont prodiguées sans discrétion. L'art de faire valoir, de faire désirer nous appartient et, principalement en amour, c'est à nous que vous devez le bonheur. Voyez

le ciel où nous aspirons tous, que présente-t-il? Une lune, un soleil, des étoiles, qu'on admire dans un éloignement énorme. Il y a là, disons-nous, quelque chose d'étonnant! Et, peut-être, ceux qui habitent là-haut nous admirent et nous contemplent de même. Cette comparaison nous dit que le temple de l'amour doit être mystérieux. C'est un asile, un bien imaginaire, dont nous devons et savons vous faire croire à la réalité. De même que le ciel, nous devons vous entretenir d'espérance lointaine, vous conduire au bonheur par le chemin des désirs sans jamais les satisfaire entièrement, trop sûres qu'alors nous cesserions de vous plaire.

« Messieurs! nous sentons mieux que vous la distance qu'il y a entre le connu et l'inconnu. En vous enveloppant de nos charmes magiques et de nos grâces extérieures, nous jouissons de votre trouble, de vos indécisions, et nous disons avec Léontine :

Devine si tu peux, et choisis si tu l'oses ! (i)

— « Charmante femme ! puissiez-vous être aussi heureuse que vous faites espérer le bonheur. » — « Espérer, c'est jouir. » — « C'est une grande vérité. »

(i) Dans Héraclius, tragédie de Corneille, acte IV, se. IX.

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