EMULATION
Emulation de vertus; émulation de crimes, est ce qui confectionne ou corrompt la morale publique, qui iroit de mal en pis si les chàtimens légaux et le mépris des honnêtes gens n'en arrêtaient le cours. Mais pour régulariser les mœurs, réprimer ou punir les vices ne suffit pas encore; l'activité, la force et la fourberie sont le partage ordinaire des esprits pervers, qui souvent prospèrent et font triompher le vice à côté de la vertu. Pourquoi donc est-il si difficile de conduire l'homme au bien? Grande question! C'est parce qu'il est obligé de fausser son penchant naturel, pour concéder au lieu de prendre. 11 est donc né méchant? Non, il n'est qu'égoïste. Toujours et à jamais, il y aura contestation et procès dans toute association petite ou grande, soit mariage, soit de commerce, soit la grande société civile, qui n'est autre qu'une convention générale entre les hommes. Avec le temps tout change, et l'homme aussi. Comment ose-t-il dire : « Je certifie, je signe aujourd'hui, de ma main, que je penserai comme il est ci-dessus mentionné, dans 100, dans 5o, dans 10 ans »? O homme! crois plutôt que demain, à ton réveil, tu auras changé d'opinion. Encore une fois, d'où vient ce mal inhérent aux actions de l'homme? Faut-il le dire sans subterfuge? Tout est à tous dans
l'état de nature. Après mille et mille siècles de répréhension, l'enfant vole encore comme au premier jour de notre existence sociale; ce n'est qu'en le volant lui-même qu'on peut, tout au plus, lui faire comprendre qu'il ne doit pas voler autrui. Tout est à tous, mais les partages sont faits, et ont dû se faire pour éviter le pillage continuel. Il faut posséder la terre qu'on cultive et céder une partie de son produit à ceux qui ont le talent de faire les instrumens aratoires. Si l'on est grand propriétaire ou occupant une grande place dans l'Etat, il faut donner au luxe convenable le superflu de ses biens. Il faut enfin, pour charmer l'ennui du désœuvrement, que celui qui a tout sans rien faire acquière des talens utiles ou agréables, car (et ceci mérite d'être mis au rang des proverbes) celui qui ne fait rien fera bientôt le mal. On a violé la nature en formant des sociétés, qui dévoient être, puisqu'elles sont; le principe physique se modifie, se prête autant que possible à nos usages, sans jamais s'effacer entièrement, et il nous en reste assez pour récriminer sans cesse sur nos droits naturels déchus, auxquels, cependant, nous renonçons en partie, pour participer aux bienfaits sociaux. Le difficile est de savoir jusqu'à quel point nous pouvons et avons le droit d'y renoncer. Si l'homme n'étoit qu'un, notre bilan physique seroit bientôt fait; mais il y a, dans le monde, autant de tempéramens que d'hommes et, dans chaque canton, la loi n'est qu'une : donc sans égards ni calcul particulier, il faut dire : force à la toi.
Parlons de l'émulation entre artistes. Je comprends tous les savans sous la dénomination d'artistes ; quelle science, en effet, peut exister sans art ! Que faut-il pour exciter parmi eux l'émulation convenable? La protection du gouvernement, des récompenses accordées avec discernement, afin que l'appât des richesses ne multiplie pas trop le nombre d'artistes médiocres. Le titre d'homme d'esprit, d'homme supérieur est trop entrainant; tous y aspirent. Le principe d'une chose une fois trouvé, cent artistes infatigables, parce qu'ils n'opèrent que matériellement, s'emparent du résultai ilu génie, et se croient des demi-dieux en touchant à l'arche sainte. Ils sont utiles néanmoins, puisqu'ils simplifient et multiplient les moyens de parvenir. Ne voit-on pas qu'aujourd'hui les connoissances en tous genres sont
tellement répandues dans toutes les classes, que bientôt l'enfant de nos jours imposera à son père par le savoir? Nos enfans savent la grammaire mieux que les vieux du siècle dernier ; c'est dans les examens de pensions, même celles des petites filles, qu'ils peuvent apprendre leur langue. Cependant ne craignons pas que le génie supérieur devienne jamais le partage du vulgaire II faut deux choses essentielles au grand artiste : il faut qu'il sache ce qu'on apprend, et ce qu'on n'apprend pas. La nature seule crée et peut créer l'homme fait pour expliquer ou imiter dignement ses opérations et ses mystères.
Sans compter leurs dérivés, il est trois hommes dans l'homme, et c'est de leur sensibilité, plus ou moins juste, que dérivent leurs talens. Leur émulation émane de l'amour de la gloire, de l'appât des richesses, ou de l'amour pour le sexe. Dans différens âges, c'est quelquefois l'un ou l'autre de ces moteurs, ou tous trois ensemble ; mais l'émulation vénale conduit rarement au talent véritable. Le premier de ces hommes est celui qu'une sensibilité exquise force à s'initier dans le secret des arts, et à produire après avoir senti ; rarement il manque d'approbateurs, l'écho de ses sentimens se retrouve dans tous les êtres bien nés. Le second est doué d'une sensibilité mixte ; le troisième, d'une sensibilité fausse ; on diroit que ses nerfs agissent en sens contraire de leur jeu naturel. Ajoutez à ces facultés natives l'amour-propre, qui est à peu près de même force dans tous trois. Ce véhicule humain les conduit de droite ou de gauche, chacun se disant : « Je sens ainsi, donc j'ai raison. » Mais ce n'est pas assez d'être content de soi, on a besoin de l'assentiment des autres, et celui qui se voit repoussé du public aura une émulation chagrine et colère ; il dira des sottises pour se faire remarquer. « Si l'on ne m'aime pas, dira-t-il, au moins qu'on me craigne. » L'homme mixte en facultés caressera ses rivaux, louvoyera, pillera ses maîtres ; son émulation se portera vers la fortune ; il se croira l'égal de l'homme d'un mérite réel, chaque fois qu'il comptera ses espèces. Il met de l'or sur ses habits, croyant dorer sa chétive production : les charlatans de tous genres sont toujours habillés superbement. L'homme d'une sensibilité exquise ne fera rien pour parvenir, mais son génie et son œuvre font tout pour lui ; il sourit, compatit aux efforts du
foible et se console au milieu des flots de l'envie. S'il en est froissé quelquefois, il trouve une âme vraiment sensible et à l'unisson de la sienne qui le conforte par des mots que n'entendent jamais ses subalternes, à moins qu'ils ne partent d'une bouche inepte.
L'homme d'un vrai talent éprouve un dégoût extrême quand il voit le public se tromper en approuvant une œuvre médiocre ou mauvaise, quand il voit l'artiste ignorant se pavaner dans son ineptie. Alors il se réfugie dans le temps, qui décide magistralement et met chaque chose à sa véritable place.
L'émulation causée par l'amour du sexe estpresque toujours bonne ; c'est celle des âmes vivaces et sensibles. Chaque artiste de ce genre a sa chère muse, qui quelquefois ne le comprend pas; n'importe, il lui prête des charmes qui enflamment son génie. Il se complaît à créer son idole. Il vaut mieux qu'elle soit ainsi que plus parfaite peut-être, car alors il n'auroit rien à faire pour l'embellir ; sa perfection réelle nuiroit à son talent ; elle l'humilieroit, l'appauvriroit, au lieu de l'exalter. Nos preux chevaliers n'étoient si entreprenans qu'en raison du peu de familiarité qu'ils avoient avec la dame de leur pensée. Leur enthousiasme pour elle prouveroit seul la pureté de leur âme et de leurs mœurs. On dit qu'ils ne changeoient point de dame, une fois proclamée ; cependant, si l'amour et les hauts faits du vainqueur la rendoient trop tendre et trop facile... croyons qu'alors ils combattoient en secret pour quelqu'autre objet, en ne conservant que les couleurs de la première. Il faut de l'inconnu à l'homme pour qu'il s'exalte; s'il a trop vu d'un côté, il se lasse, et cherche de l'autre.
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THAPITRE VI