‹ Réflexions d'un solitaire (volume 3)Chapitre 50 sur 89 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

SUR LES CHANGEiMENS DE NOS SENSATIONS ET DE NOS OPINIONS

Quand l'homme repasse dans sa tête les objets qu'il a aimés avec ardeur, et pour lesquels il est ensuite devenu indifférent, et, plus encore, que souvent il déteste avec autant de passion qu'il les avoit aimés (ajoutez à cela le vice-versa de ce que nous venons de dire), il y a de quoi émouvoir le quiétiste le moins susceptible d'agitation. Est-ce lui ou moi qui a changé? dira-t-on. C'est tous deux, sans doute, puisque tous deux ont avancé en âge; ou c'est le moins constant, le plus mouvant des deux. Mais il n'est pas nécessaire que tous deux vieillissent, il suffit d'un seul. Par exemple : les tours de Notre-Dame ou tout autre objet matériel et solide n'ont pas vieilli d'une minute en dix ans, en comparaison des changemens que nous éprouvons dans le même laps de temps ; cependant, après les avoir regardées souvent de toute leur hauteur, on ne les regarde plus qu'avec indifférence. Le soleil même ne reçoit plus nos hommages, parce qu'il est trop exact, peut-être, à remplir ses fonctions. Nous nous servons de l'influence des astres, soit du soleil ou de la lune, comme des ingrats qui croyent qu'ils ne viennent pas pour nous sur l'horizon puisqu'ils servent à d'autres; et, pour nous fortifier encore dans cette ingratitude,

nous nous disons qu'ils y viendront de même quand nous ne serons plus sur la terre ; donc, que ce n'est pas pour nous qu'ils y viennent. Nous sommes des ingrats, cela est reçu; ou plutôt, on a tort de vouloir que nous soyions autres et que nous soyions constans dans nos goûts, puisque toutes choses changent journellement plus ou moins, et nous aussi. Disons-le encore : la nature ne produit pas deux fois de même ce qu'on nomme la même chose ; pas deux feuilles ni deux fruits sur le même arbre dans cent ans ; pourquoi nous, qui sommes aussi les fruits de la nature, aurions-nous le privilège exclusif de sentir et de penser d'une manière stable pendant que sans cesse notre individu croit ou décroit? L'inconstance est-elle la même dans tous les animaux, ou est-ce un malheur ou un bonheur attaché à l'espèce humaine? L'homme n'oseroit pas révéler tout ce qui se passe en lui à ce sujet, il en seroit honteux ; nous reviendrons là-dessus. Les bêtes, ce me semble, ne varient que par raisons suffisantes ; si la nourriture leur manque d'un côté, elles vont en chercher de l'autre. Le modèle de l'amitié, le chien du pauvre homme, ne le quitte cependant pas pour se donner au riche ; il va faire son repas en ville et revient lécher les pieds de son patron. J'ai même connoissance d'un chien qui alloit voler chez les bouchers la subsistance de son pauvre maître, qu'il lui apportoit : le voleur fut tué; il est probable qu'en mourant, il ne pleura que son maître.

L'inconstance est en proportion des désirs, et nulle part ils ne sont aussi vastes que chez l'homme. Qui désire peu se contente de peu; qui désire immodérément désire toujours, sans jamais être satisfait.

L'homme seroit honteux, avons-nous dit, d'avouer les secrètes pensées qui proviennent de son inconstance : ôtons cela, dit-il; depuis trop longtemps il me crève les yeux; il pourroit ajouter, avec Hermione :

Ah ! Je l'ai trop aimé pour ne point le haïr.

Plus l'individu est foible, plus l'inconstance lui est naturelle; autant la solidité de caractère conserve les impressions reçues, autant la mollesse les reçoit foiblement et cède aux

impressions nouvelles; c'est écrire sur le sable, ou graver sur l'airain. La pierre dure mille ans, cl le lait se corrompl en un jour. Quant à l'individu humain, trop de caractère peut avoir des inconvéniens, étant trop l'opposé du commun des hommes; mais rien de si misérable que celui qui cède à tous venans et qui est trop affecté du dehors, car il prouve qu'il n'a nulle solidité en-dedans de lui-même. Il faut un certain mélange de force et de tendresse pour constituer l'homme convenable à la société et aux arts; celui qui ne possède qu'une des deux parties a trop ou trop peu.

On a souvent dit que, d'après ses nombreux produits et ses versatilités, l'homme avoit deux âmes; deux n'est pas assez, il en a cent, si l'on classe les diverses facultés qui existent chez les individus des quatre parties du monde. L'argument le plus lort de ceux qui ne croyenl pas à l'existence de l'âme humaine, c'esl cette variété de figures, d'esprit et de bêtise, de goûts, d'opinions, de talens, de génie, de chaleur ou de froid dont les climats divers imprègnent l'âme des hommes nés sous des deux différens ou sous un même ciel. Cette dépendance du spirituel, cette prépondérance du matériel, disent-ils, n'appartient pas à la moindre parcelle de l'esprit divin dont nous nous faisons l'honneur d'être investis. Aussi, de nos jours, les plus sages ne raisonnent plus que sur les choses probables et palpables pour nos sens. Tout ce qui est au-dessus de notre compréhension n'est ni adopté, ni méprisé; on le passe sous silence. Que de siècles de disputes il a fallu pour en venir là ! Tenons-nous y, soyons sages, et croyons qu'il n'est rien de plus efficace pour nous rendre pygmées que de nous élever plus haut que notre masse ne nous le permet. Cette défiance d'agir au-dessus de nos forces milite en notre faveur. Ce n'est qu'après avoir parcouru le cercle immense des erreurs les plus grossières, que l'homme voit plus clair dans les objets qu'il a médités et qu'il se rend enfin justice. On pourrait représenter l'esprit de l'homme ainsi qu'il suit : deux figures représenteroient, l'une, le savoir ou la sagesse; l'autre, l'ignorance ou l'amour-propre ; chacune tiendroit une boule dans ses mains : celle de l'amour-propre seroit grosse, gonflée, en un mot, un sac-à-vent ; et celle du savoir, une petite pomme d'or. Cela voudrait dire qu'en effet l'amour-

propre, compagne de l'ignorance, fait gonfler nos prétentions, et qu'à mesure que nous acquérons l'expérience, l'enflure diminue et finit par la précieuse petite pomme d'or qui contient l'essence du savoir et de la sagesse. Mais nous ne sommes plus au siècle des hiéroglyphes; la rectitude mathématique et l'étude générale de la nature ont régénéré l'homme. C'est à deux puissances irrésistibles qu'il doit ses progrès actuels et ceux qui l'attendent dans l'avenir. Que le creuset de l'expérience le guide à travers les subtilités du charlatanisme, et qu'elle seule rende l'hommage qui est dû aux dons brillans et si rares du génie.

Parlons de la femme. L'inconstance, dit-on, est dans sa nature. Si elle y est, elle doit y être, la nature ne fait rien d'inutile. Combien de gens foibles, en effet, ne persévèrent point dans le mal uniquement par inconstance, et parce qu'une même situation trop prolongée les fatigue et les ennuyé! Tout ce qui est foible dure peu. La longévité est relative à la force et à la dureté des corps : c'est une loi de nature. Si un corps dur nous blesse, tant pis pour nous, il falloit le connoître et l'éviter. Si la mollesse et l'inconstance morale nous font souffrir, c'est faute à nous d'expérience, première institutrice de l'homme. Au reste, si la femme est foible, ce n'est pas en amour : là sa force réside; elle est en ce point (et nous le dirons bientôt) autant supérieure à l'homme qu'il la surpasse dans mille procédés qui exigent son énergie. La structure délicate du sexe doit le rendre plus inconstant que nous. Il n'est pas de l'essence de ses organes rationnels de vouloir assez fortement pour en recevoir ni en conserver une impression durable. Ceux qui ont assisté au travail de l'enfantement, et qui ont été les témoins des douleurs aiguës que souffre la femme dans cette opération si naturelle, sont toujours étonnés qu'elle s'y expose par la suite. Mais sans parler du plaisir, notre dieu favori, et après lequel nous courons tous, c'est, dans ce cas comme dans beaucoup d'autres, cette même délicatesse d'organes, cette susceptibilité débile qui la rend insusceptible d'impressions assez fortes, assez constantes pour opérer en elle une volonté négative suffisamment déterminée.

Si nous envisageons les arts, c'est en vain que le sexe veut parvenir aux conceptions fortes, l'outil se fausse ou se brise à

moitié chemin, et l'œuvre reste incomplète. Quand les femmes veulent outrepasser leur point de donnée, et qu'elles se chagrinenl de ne point arriver où leurs désirs les portent, il faut les consoler avec ces deux vers du Devin du village :

Quand on sait aimer et plaire.

A-t-on besoin d'autre hien^

Les femmes sont inconstantes, ai-je-dit, excepté en amour; et c'est, peut être, à cause de cette exception formidable qu'elles sont vacillantes en beaucoup d'autres circonstances. Nous ne pouvons être également forts de partout : une force partielle donne, d'autre part, une foiblesse. A notre honte, les femmes sont constantes quand l'amour leur sourit, mais nous, nous osons sourire à tout le sexe, qui a de bonnes raisons pour croire que notre mérite n'égale pas toujours nos prétentions. Nos inconstances prouvent le besoin de ranimer notre courage, qui défaille progressivement avec la cessation des désirs. Est-ce un voeu de la nature? On pourrait le soupçonner, vu les efforts des amans pour résister à l'infidélité. Mais l'art avec lequel le sexe sait se renouveler, et nous distribuer le bonheur sans prodigalité, est un correctif à notre vagabondage. Cependant, le temps et l'habitude usent pour nous les ressorts les plus fins de la coquetterie féminine; il faut que tout finisse, telle est la loi du destin. Ce n'est plus l'amour, mais plutôt l'amour-propre qui retient dans sa chaîne les amans plus d'à moitié désunis Dans ce cas, chacun des deux veut empêcher que l'autre puisse lui échapper; ils connoissent à merveille, et d'avance, les rivaux ou rivales qui peuvent leur succéder ; les voir triompher serait un supplice; ils préfèrent traîner leur chaîne. Alors le dépit, le chagrin, les querelles sans cesse renaissantes achèvent de rompre des nœuds presqu'usés par le temps. Le tiraillement du cœur, qui veut et ne peut s'échapper, fait le tourment des amans; et c'est souvent quand ils croyent s'affranchir qu'ils renouent encore des liens peu solides : la scène qui s'est passée sous mes yeux, et que je dirai tantôt, prouvera ce que j'avance. Non, les amans qui se font des adieux ne se quittent guère ; il leur faut une séparation forcée, et à peu près double du temps

qu'ils ont vécu ensemble. Après cet intervalle, ils se retrouvent si différens de ce qu'ils étoient, qu'ils croyent à peine à leur passion antérieure. Chacun dit en secret : « Voyons donc si je l'aime encore de même », et le soupçon seul de n'aimer plus autant, ce manque de foi dans le mystère d'amour, prouvent l'aliénation de leurs âmes.

Singulière passion, qui n'existe que hors les proportions rationnelles, où le solécisme et le mensonge sont si communs, si expressifs, qu'on les croiroit vérités! « M'aimes-tu? — Non, tu ne m'aimes pas comme je t'aime .» Ils ne cessent de s'occuper ainsi l'un et l'autre de leur refroidissement mutuel, et tous deux, ayant le même langage, prouvent un commencement de la cessation du prestige amoureux, que ne soutient plus la flamme du désir.

Voici la scène dont je fus témoin, au sujet d'amans qui présument trop de leurs forces en voulant assurer leur rupture. Dans le temps de ma jeunesse, je fus invité au souper qu'une aimable coquette donnoit à son amant pour le quitter, en lui faisant des adieux solennels. Cette idée avoit piqué la curiosité des conviés, et plus de vingt personnes des deux sexes s'y trouvèrent. La dame fut sémillante de grâces et de gaieté. « C'est ainsi, disoit-elle, qu'il faut quitter celui qu'on a tendrement aimé, et qu'on estime toujours. Il faut éviter ces ruptures maussades et peu décentes où chacun accuse l'autre, sans autre motif que de ne plus se convenir. » Le monsieur au contraire étoit taciturne, sombre et pensif. Le dessert fut servi. Un ancien ami de la maison, homme qui voyoit plus clair dans le cœur de nos amans qu'eux-mêmes, se lève et propose à la société de boire au bonheur que nos héros de romans vont trouver dans leur séparation. Vivat, vivat ! L'amant se lève tout tremblant et regardant le vin de son verre. Enfin, la dame se lève la dernière, elle veut parler, la voix lui manque, et elle retombe évanouie sur sa chaise. Son amant vole à ses pieds... Et l'on devine bien que cette rupture si solennelle fit place à un raccommodement plus solennel encore, qui peut-être prépare une rupture finale plus efficace que celle dont nous venons de rendre compte.

Quant à l'union légale des époux, c'est une doctrine plus

respectable qu'il faut leur inspirer. Avec quelques sacrifices vertueux, le bonheur le plus parfait de ce monde est à leur discrétion. Heureux, et seuls heureux ceux qui, dans le charme de l'hymen, trouvent la félicité suprême, qu'en vain on cherche hors l'accomplissement des devoirs sociaux.

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