‹ Réflexions d'un solitaire (volume 3)Chapitre 60 sur 89 · DES AVANTAGES OU DÉSAVANTAGES DU NOM QU'ON PORTE · texte numérisé non relu

DES AVANTAGES OU DÉSAVANTAGES DU NOM QU'ON PORTE

L'homme par sa conduite mérite son nom, et à son tour le nom qu'il porte peut modifier l'homme. Mais soit que le nom influe sur l'homme et qu'il n'ose pas démentir une dénomination avantageuse; soit qu'il veuille prouver que ses ayeux l'ont mérité et qu'il le mérite, il est rare qu'il n'y ait pas des rapports entre l'homme et le nom qu'il porte. M. Prudent n'est guère un étourdi; M. Lesage n'est pas souvent un fou... Croyons donc qu'à force de se contraindre pour ne pas démentir un beau nom, on peut incliner le physique vers son perfectionnement. Quant aux noms indicatifs du physique, c'est différent : M. Lenoir peut blanchir dans sa progéniture, parce qu'il faut être deux pour procréer, et, pour la même raison, M. Leblanc peut devenir noir, puisque souvent l'homme change, tandis que son nom reste en contraire de son être. Nous dirons que nos auteurs de comédies et de drames affectent trop de donner à leurs personnages les noms propres et exacts de leur moralité. Toujours, pour eux, le nom est fait pour l'homme, ou l'homme pour son nom. Et puisque nous parlons ici de ce qui choque les gens de goût dans nos comédies modernes et nos drames exagérateurs, faisons encore remarquer un défaut de vraisemblance constamment répété : c'est que du moment qu'on parle d'un personnage, on est presque sûr d'entendre dire : « Mais le

voici ! » Il esl trop clair alors qu'on a parlé de lui pour l'introduire sur la scène. Oh! que Molière est loin de commettre celte faute! Chez lui, l'homme esl toujours amené par la force des choses, par la vraisemblance même; on rit en le voyant paroître; on devine, on pressent déjà l'heureux résultat de la situation et du dialogue qui va suivre. Revenons.

Il n'est pas nécessaire de défendre à l'homme de prendre un nom odieux : on ne rencontre pas M. l'Exécrable, M. l'Assassin, M. le Fripon, M. l'Impudique; l'amour-propre y met bon ordre. On peut donner à l'écart un de ces noms à qui le mérite; mais tallût-il fuir au loin, nul ne peut supporter publiquement une dénomination injurieuse, quoique juste.

Il est des noms trop significatifs qu'on n'aime point. A ma connoissance, une demoiselle refusa un très bon mariage, pour ne pas s'appeler Mme Banale; une autre, ne voulant pas se nommer Mme Lelarge.

Certaines parties du corps humain nous sont si intimes et si nécessaires, qu'on leur donne toutes sortes de noms sous lesquels on les reconnoit toujours. Cela me rappelle ce qui arriva à une belle dame qui tomba, jambe par-ci jambe par-là, de dessus son cheval, et remonta en selle aussitôt. « As-tu vu ma célérité? » dit-elle à l'écuyer qui la suivoit. — Je ne savois pas, Madame, lui répond il, que cela s'appelât ainsi. »

Les noms que les hommes se donnent ou prennent en dilférens climats ressemblent assez à leurs productions : ils sont doux, moins doux, ou durs à prononcer; ils ressemblent à leurs substances nutritives, qui sont douces et fortes au levant, au Midi ; tempérées dans nos régions moyennes, et dures, fortes, avec peu d'arôme, au Nord.

Les anciens Grecs et Romains s'entendoient mieux que nous à donner aux hommes des noms significatifs, selon leur mérite ou leur démérite. Je croirois assez que l'usage des combats singuliers, inconnus aux deux nations précitées (et qui n'en étoient pas moins braves), et l'usage des duels, si commun dans nos Gaules, nous empêchent de qualifier du nom qu'il mérite le coquin toujours prêt à se battre. Excepté les dénominations territoriales, ou celles provenant des marques physiques, nul doute que les noms que nous portons ne soient des surnoms

que nous ou nos ancêtres avons mérités dans un temps quelconque et qui souvent, de génération en génération, se sont décaractérisés et finissent par indiquer le contraire de ce que nous sommes actuellement.

Talis patert talisfilius, est donc un proverbe qui peut être vrai au moral, parce que l'exemple d'un père honnête ou malhonnête influe sur son fils. Mais quant au physique (et la nature aime le croisement des races), nous dégénérons si notre souche est puissante et nous croissons en facultés si elle est inepte ; il faut bien remonter quand on ne peut plus descendre ; car, à propos d'ineptie, remarquons que de la manière dont nous l'entendons, c'est foiblesse d'esprit, avec, le plus souvent, une force de corps majeure, de façon que nous sommes en contradiction avec la nature qui nous sauve des abstractions en nous bêtifiant, tandis que nous sommes, d'un autre côté, supérieurs en facultés spirituelles aux dépens de nos forces corporelles. Ceci n'implique pas contradiction ; je n'entends pas qu'un père bête fasse un enfant spirituel, au contraire ; mais je crois, en général, que de père en fils (ce qui est assez rare) une souche qui à travers les temps est parvenue à son apogée du côté de l'esprit ne peut que décroître.

Il est à désirer que les noms que nous portons soient insignifians, tels que ceux de terres, qui cependant ne le sont pas toujours. Ils sont dangereux quand ils prêtent à la censure et aux bons mots. S'ils désignent une vertu, le nom favorise le premier qui le porte; mais c'est souvent un fardeau insupportable ou une contre-vérité ridicule pour ses descendans.

Quant aux bons mots auxquels prêtent beaucoup de noms, il est impossible de les éviter dans un pays aussi gai que le nôtre, pas plus que l'envie, la jalousie et les haines de toute espèce. M. Maron, ministre protestant, fut, dit-on, rendre hommage au pape Pie VII pendant son séjour à Paris; on trouva cette visite déplacée dans un chef de secte séparée du giron de l'Eglise, et l'on fit dire à S. S. le distique suivant :

Malheureux protestant, que je souffre à te voir ! Tirer Maron du feu n'est pas en mon pouvoir.

S* non c vero, e ben trovato.

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