‹ Réflexions d'un solitaire (volume 3)Chapitre 66 sur 89 · CE QUE TOUT LE MONDE SAIT · texte numérisé non relu

CE QUE TOUT LE MONDE SAIT

Ce que tout le monde sait, c'est que pour se guérir de la peur, il faut fréquenter ceux qui sont plus peureux que nous. En riant de leurs puérilités, et les fortifiant ainsi contre la peur, on se guérit de la sienne.

Il est maint et maint préjugé dans notre sentiment peureux. Tel n'oseroit passer la nuit dans un cimetière, qui dormiroit tranquillement dans une boucherie, au milieu de cadavres sanglants. Tel ne souffrirait pas dans sa chambre, ni le bras, ni la jambe d'un homme mort, qui y suspend un gigot de mouton avec délice. Cadavre pour cadavre cependant, l'un n'est pas plus redoutable que l'autre. Mais si l'homme de la jambe coupée est vivant, alors sa jambe n'est qu'un objet de dégoût et n'effraye plus.

C'est une terrible chose que la mort et tout ce qui y conduit ! Il semble que l'attachement des hommes nous abandonne à mesure que nous approchons d'elle. Malade et n'ayant plus qu'un souffle de vie, on nous soigne, on nous chérit encore ; morts depuis quelques minutes seulement, on nous craint, nous inspirons une sorte d'horreur qu'on ne peut définir : c'est un mélange d'amour passé et de frayeur présente dont le sentiment nous fait rougir de honte. Nos anciens

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n'agissoient pas ainsi, ils étoient moins efféminés que nous.

L'étude de la physique guérit de bien des peurs irréfléchies. Quand la raison est forte d'évidence, les ténèbres de la peur s'évanouisssent.

« J'ai vu, dit la dévote pusillanime, un linceul sur la fosse de mon mari; oui, je l'ai vu, de mes deux yeux, trois jours après son enterrement, lorsque je fus le soir pour prier sur sa tombe, de laquelle je n'osai m'approcher. — Quand votre chien ou votre chat mourra, répond le physicien, vous verrez de même, le soir, au crépuscule ou au clair de la lune, ses exhalaisons fluides. »

Le sentiment de la force annule celui de la foiblesse. J'ai lu dans un vieux livre :

La peur se gagne avecque les peureux Et se guérit avec les courageux.

Un détachement de soldats armés traverse tranquillement une forêt infestée de brigands ; il se loge dans de vieux châteaux dévoués aux revenans, qui ne reviennent jamais. Dans le temps que j'étois à Rome pour étudier, un de mes compatriotes, le chevalier de Fassin (1), homme brave à l'armée et dans les arts (ses tableaux dans le genre flamand sont très estimés), se logea dans une maison, strada condotti, qui étoit abandonnée parce que les esprits en avoient chassé les locataires. A minuit, le tapage commença ; il prit son épée et courut au grenier, qui étoit devenu le rendez-vous des rats du quartier, qu'un chat fit déloger en peu de jours.

(2) Nicolas de Fassin, peintre liégeois né en 1728, décédé en 181 1. Adonné à son art dès l'enfance, il l'avait abandonné subitement pour la carrière des armes, avait servi dans les mousquetaires gris du Roi, puis à la tète d'une compagnie de cavalerie nouvellement créée. Tombé en disgrâce, il rentra dans sa patrie et reprit ses pinceaux. Il alla étudier à Anvers les vieux maures flamands, dont il exécuta de remarquables copies, puis visita l'Italie où il se livra au même genre de travaux. Son art personnel s'affirma surtout dans la peinture de paysage, qu'il pratiqua notamment en Suisse, et qui lui valut une véritable renommée. Voltaire le reçut à Ferney et lui confia le soin de peindre son portrait ; l'impératrice Catherine 11, pour laquelle il peignit son meilleur paysage, mit tout en œuvre pour l'attirer en Russie. Sur la fin de sa vie, il alla se fixer à Spa, où les vissicitudes politiques lui firent attribuer le commandement militaire de la région, dans laquelle il sut maintenir ordre et discipline. 11 avait pris l'initiative île la création, à Liège, d'une :u odi'i nie de peinture et de sculpture, projet réalisé d'après ses plans par le prince -éxrquc Velbruck.

Tous les Mystères tfUdolphe, fameux roman (i), ont enfans d'imagination ; nous les aimons en les craignant, et

nos trompeurs les aiment autant que nous. A l'armée, le jeune villageois, jadis timide comme un faon, repose sur ses armes en sentinelle perdue; il est là pour tuer ou pour mourir si l'ennemi vouloit franchir son poste; il sait que de toute manière la peur lui seroit funeste, qu'elle le déshonoreroit dans l'esprit de ses camarades, ou qu'elle le rendroit victime de l'ennemi ; il fait effort sur lui-même, il commande à son courage; c'est un César; la peur ne peut l'atteindre.

Qu'est-ce que la peur? D'où vient la peur? Elle provient de l'amour que nous portons à nous-mêmes, et que nous avons pour notre conservation. Joignez à ce grand article les préjugés d'immortalité, plus que de renommée, de religion, les efforts qu'on fait sur nous, sur nos nerfs, pour nous faire concevoir, dans notre enfance, des mystères inconcevables... C'est là le cortège de la peur, qui ne nous abandonne jamais entièrement. Les plus grands hommes ont des parties foibles, sont enclins à quelques préjugés ; tout en riant de leur foiblesse, ils disent quelquefois en eux-mêmes : « Si cependant... » Ils n'achèvent pas la phrase, mais, quoique tronquée, elle dit assez, elle dit qu'il leur reste des doutes.

Les Grecs avoient leurs pythies; les Romains, des augures et des devins; tous les quartiers de Paris ont leurs tireuses de cartes, où nos demoiselles vont s'informer si elles trouveront des maris et, devenues femmes, combien de temps elles leur resteront fidèles.

De tout temps, les prêtres et les sorciers se sont nourris de la crédulité du peuple; abus est écrit sur leurs costumes, sur leurs visages composés. — « Crois, disent-ils, ou sois atteint de réprobation. » Ajoutons : d'imbécillité.

Les bêtes ont peur, dira-t-on, quoiqu'on ne puisse les effrayer par des prédictions mystérieuses. — Et le grand article dont j'ai parlé, l'amour de soi, n'en sont-elles pas possédées autant que nous? Oui, depuis le moustique jusqu'au héros, une voix intérieure nous crie : aime ta vie, défends-la de toutes tes forces.

(i) The Mysteries of Udolpiw (1794), par Anne Ratcliffe (1764-1823). 3X2

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