PAR SENTIMENS NATURELS
La plupart des hommes agissent par art et par calcul; on peut déjouer leur tactique en opposant calcul à calcul; mais le sentiment naïf et bien prononcé, c'est l'instinct naturel. Si on lui oppose des obstacles sans raison et sans de grandes précautions, on lui fait prendre une fausse route, comme à l'eau qu'on arrête dans son cours. Mais dans bien des gens, le sentiment est factice : voilà ce qu'il faut savoir distinguer, soit dans l'adolescent, pour le conduire à bien, soit dans l'homme, pour se fier à ses perfections ou s'en défier.
L'homme a plusieurs manières d'agir : i° d'après nature; 2° d'après sa nature; 3° d'après ses intérêts; 40 d'après ses préjugés. D'après nature : c'est la générale et vraie. D'après sa nature : la sienne particulière. D'après ses intérêts : c'est c'est la nature et sa nature ensemble. D'après ses préjugés : c'est son éducation telle quelle.
Mais dans le monde, nous ne jugeons pas seulement les procédés des autres respectivement à eux, mais beaucoup respectivement à nous. « Que m'importe toi si moi n'y trouve son compte » est notre logique secrète.
Il n'est guère que les auteurs moralistes que nous jugions par eux-mêmes : nous voulons trouver dans leur vie privée la caution des sentimens qu'ils ont manifestés dans leurs écrits ; encore, là, nous trouvons la part de l'amour-propre : juger les grands talens est la manie des petits ; ils veulent que, en tout, les mœurs du précepteur répondent à ses préceptes. Cependant, l'homme est homme, même en désirant et indiquant le bien. Oh ! que l'homme sans tache est rare! Montaigne regrette un livre sur la vertu, écrit par Brutus ; car, dit-il, « il fait bel apprendre la théorie de ceux qui savent bien la pratique ». Chez les anciens, nous citons un Socrate; chez nous, un Malesherbes, un d'Aguesseau ; ces trois hommes sont purs comme les trois rayons primitifs du soleil ou des trois couleurs qu'ils produisent. Quoi ! parmi les hommes connus, seulement trois, c'est bien peu, dira-t-on. Oui, c'est peu et, pour la honte de l'humanité, l'un est mort empoisonné par jugement de ce qu'on nomme la justice; l'autre de même sur un échafaud ; le seul chancelier d'Aguesseau est mort dans son lit, au milieu de ses parens et de ses amis. Falloit-il plus que la vie exemplaire de ces deux victimes pures pour que les tribunaux qui les ont jugées reconnussent leurs vertus, et s'inclinassent devant eux? Non, les scélérats qui les ont jugés, condamnés, égorgés, ont peut-être été fiers de se voir les arbitres de la vie de tels hommes. Ce sentiment orgueilleux peut aisément pénétrer dans les tribunaux où l'homme est juge de l'homme. « Te voilà donc sous ma férule, sous mon glaive », ont dit ces juges prévaricateurs et insolens en voyant le grand homme, tête nue, assis devant eux sur une sellette, attendant la vie ou la mort. Quoi, monstres, vous avez entendu les dernières paroles de Socrate et vos cœurs n'ont pas été déchirés : « Ne pleurez pas, mes amis, disait-il, je meurs pour l'avantage des loix. Vous voulez que je fuye; non, m'évader feroit croire que je suis coupable, et mon cœur m'atteste que je suis innocent. » Et ce bon Malesherbes, cet intègre magistrat, vous n'êtes pas morts de honte en le voyant monter à quatre-vingts ans sur un infâme tombereau; vos entrailles de fer ne se sont pas émues en le voyant trébucher de vieillesse, en y montant et lui entendant dire, avec sa douce sérénité ordinaire : « Quelque vieux Romain eût
pris ce faux pas pour un mauvais présage. n Arrêtons-nous ; la fièvre de l'indignation nous gagne au souvenir de pareilles
monstruosités.
Quand on calcule les produits funestes des passions de l'homme et les bénéfices de son génie créateur; quand on met ses vertus et ses vices dans une même balance, on craint de la voir pencher de gauche; on croit que l'instinct le conduiroit mieux que cette raison sublime qui l'a rendu le maitre du monde.
Rappelons notre proposition. // est difficile, avons-nous dit, de vaincre le penchant de ceux qui agissent par sentimens naturels. Observons que le mal comme le bien se fait par sentiment; il est bon, mauvais, factice ou naturel, voilà la déférence. Et si le mal et le bien ne sont que relatifs, où en sommes-nous? Alors ce que nous avons agité précédemment n'est qu'une dispute à la grecque, à la manière des sophistes d'Athènes ou de nos théologiens du dernier siècle. Oui. tout est bien, tout est mal, relativement aux individus. Le tigre qui mange l'agneau fait son bien ; le mal est pour sa victime. On ne trouverait peut-être pas dans le monde un mal pour l'un qui ne fût un bien pour l'autre. A quelque chose malheur est bon. Un orage alfreux ravage une contrée : l'autre vend plus cher ses denrées. La foudre écrase un palais magnifique : cent ouvriers le reconstruisent et font leur fortune. Ici le vieux sophiste d'Athènes, le plus ridicule de tous les hommes, aurait beau jeu pour dire que perte est gain et que profit est perte. Un pieux à l'excès ne m'a-t-il pas dit un jour que les moustiques et les cousins avoient été créés pour nous éveiller la nuit, pour que nous nous missions en prières?
En tout, opérer par sentiment, c'est montrer les dispositions nécessaires pour réussir. Quand le sentiment d'une chose nous manque, on le remplace par art ; mais le chemin est long, la fatigue nous gagne en route et l'œuvre s'en ressent; qui prend à gauche, qui prend à droite, qui trop bas, qui trop haut, et, comme dit Montaigne en parlant des mauvais poètes : « A mesure qu'ils ont moins d'esprit, il leur faut plus de corps : ils montent à cheval parce qu'ils ne sont pas assez forts sur leurs jambes. »
La filiation entre nos idées et le pourquoi (elles existent telles qu'elles sont) est très étendue. Notre sentiment dépend de notre caractère, qui à son tour dépend de notre constitution; elle est foible et tendre, forte et dure. Et mille nuances sont entre ces deux extrêmes ; et si le physique comprend cette grande latitude, le moral le suit comme l'ombre suit le corps ; et si l'on ne veut pas que l'ombre prenne la forme exacte du corps qui l'a formée, il faut interposer quelque obstacle entre eux, et cet obstacle, c'est l'éducation, qui modifie, quand elle ne corrige pas absolument. Ne voilà-t-il pas une belle gamme sentimentale sortie des trois générateurs, tendre, dur et moyen?
Sortons de cette métaphysique et parlons de la femme, qui ne l'est guère moins, mais plus ad hominem. Tout concourt chez elle à conserver le sentiment primitif plus que chez l'homme. 1, sa tête est moins forte : donc n'occupant nul emploi, ni civil, ni politique, ni militaire, ses préjugés importent moins à la société; 2, vouée presque entièrement à l'amour et à tout ce qui s'y rapporte, elle s'occupe de chiffons, de layette, quand l'homme conspire et fomente des révolutions; 3, son amourpropre vise à plaire, le nôtre à subjuguer; 4, si elle subjugue, c'est par l'amour; nous, c'est par l'oppression; 5, sa foiblesse l'accable, la nôtre nous irrite; 6, si elle veut outrepasser sa force, elle s'évanouit; l'homme écume de rage sans se rendre; 7, elle n'aime qu'un homme s'il lui convient, et tour à tour toutes les femmes aimables nous conviennent ; 8, si la force des loix leur étoit départie, il est probable que nulle part elles n'établiroient ni sérails, ni harems : leur amant seroit leur dieu, pourvu qu'il sût aimer comme elles. Mahomet fut un excellent politique en nous donnant l'empire absolu sur le sexe, objet unique de nos désirs. En comblant ainsi notre imagination de ce don charmant, il se faisoit autant de prosélytes qu'il est d'hommes sur la terre : nous sommes tous musulmans sur cet article. Au siècle d'or, l'Arcadien n'avoit qu'une femme, plus un immense troupeau; au siècle mahométan, qui subsiste encore, cent femmes, si l'homme peut les nourrir, sont Le troupeau qu'il s'est approprié de par sa volonté suprême. En agissant ainsi, le musulman veut il être craint, veut-il être aimé? L'un et l'autre : il veut l'impossible.
Il est des conditions tacites entre les sexes; la femme méprise l'homme foible el liait son despote. Que veut-elle donc / Elle veut qu'on devine si sa résistance est dissimulée; alors elle veut être vaincue par la force, ou plutôt par l'amour. Si elle est véritable... Mais pourquoi la supposer telle? C'est sa faute si dans les moments décisifs elle consent à des préliminaires avec l'intention de refuser les conclusions. L'homme le plus amoureux, le plus impatient, le plus impérieux étant repoussé positivement dès le principe de ses tentations, s'arrête et porte ailleurs ses vœux. La violence absolue est rare, c'est une monstruosité fébrile, inconnue parmi les bêtes; c'est dans l'homme le délire de la raison et de l'amour-propre offensé.
Disons donc encore que chez la femme tout se fait par sentiment bien plus que dans l'homme, puisque la tendresse est plus susceptible que la dureté. La sensibilité physique n'est pas dans le chêne orgueilleux comme dans la sensitive. Il falloit aussi cette différence entre les sexes de notre espèce ; l'agent doit être plus fort que le patient qui doit céder ; le provocateur plus actif que le provoqué; le mâle donateur, plus essentiel (ou du moins essentiel en première ligne) que la femelle, récipiente et productrice, puisque la graine masculine doit contenir et contient tout ce qui paroitra dans la plante et dans le fruit à venir. Quelle merveille que le genre humain ! Que de facultés héroïques resserrées dans quelques gouttes de liquide ! C'est sans contredit l'essence du gramen le plus étonnant, puisqu'il est le plus abondant en espèces et en hautes facultés diverses.
Nous l'avons dit cent fois, le sentiment pur est dans la femme ; il est si délicat que l'extension ne lui est permise que jusqu'à un certain point. Chez l'homme, le sentiment est plus solide et son extension peut se prolonger davantage sans se rompre. La pâte molle se rompt si on la file trop longuement ; l'or dans la filière se prolonge à une distance immense. L'homme fortifie son sentiment en l'exerçant, il résiste à l'analyse ; chez la femme au contraire, l'analyse tue le sentiment. Quanta la force d'esprit, nul doute qu'il n'y ait dix femmes dans un métaphysicien tel que Condillac ou son précurseur Locke ; mais dans une femme sensible, il y a, en sentiment, dix métaphysiciens tels que ceux mentionnés.
De même que dans l'œuvre procréatrice (qu'on me passe de hasarder cette comparaison), il semble que toutes les productions de génie devroient se partager entre l'homme et la femme instruite, comme il y en a quelques-unes, et telles qu'elles seront un jour. Que l'homme imagine un poème épique ou dramatique, un opéra, paroles ou musique, un tableau ou toute autre composition de haute lutte; ainsi doit être ; la première force conceptionnelle lui appartient de droit, mais ensuite, que la femme instruite, comme j'ai dit, mûrisse, examine l'œuvre, diminue les excédans et répande le sentiment dont son âme est remplie partout où il est appelé... Ces deux opérations simultanées, que toutes deux, ni l'un ni l'autre, ne peuvent faire, contribueroient essentiellement à la perfection des ouvrages scientifiques et des arts. Ne voyons-nous pas que les ouvrages d'esprit qui déplaisent aux femmes et les ennuyent sans même savoir pourquoi ne jouissent pas d'un succès général dans toutes leurs parties? Elles font donc l'opération dont nous parlons, mais il est trop tard; l'œuvre a vu le grand jour, le coup fatal est porté et le public revient difficilement de son premier jugement, quand même, d'après sa critique, nous nous rectifions. En admirant ses grandes beautés, elles eussent dit au roi des poètes : « Vous dormez, papa, réveillez-vous! »; aux sophistes astucieux d'Athènes (1) : « Au fait, avocats ! »; au divin Platon : qu'on peut être plus naturellement grand ; à Molière même, qui mérite mieux le titre de divin que le précédent Grec : « Ne parlez pas tant de cocus, mon ami, car on ne l'est guère que lorsqu'on mérite de l'être. D'ailleurs, tout ce qui est obscène peut faire rire un temps, mais finit toujours par déplaire » ; à Marivaux : « Dites-en moins, et laissez-nous en deviner davantage » ; à moi et aux autres compositeurs de musique : « Soyez chantans, enfans de la lyre, sous peine d'ennui ; quand la parole n'est pas poétique, elle est encore narrative; mais la musique qui ne chante pas ne nous apprend rien, c'est le bruit tout pur; elle n'est bonne que pour les manans ». Elles diroient à nos beaux chanteurs brodailleurs, qui ne font leurs fanfreluches que pour
(i) .le ne crois pas qu'il ail existé une secte d'hommes plus ridicules que celle-là. Ils
étoient capables de s'exprimer dans le genre d'éloquence de cette dame qui .1 :« Je suis
bien aise de ne pas aimer les épinards; car si je les aimois, j'en înangerois. » (G.)
leur plaire : « Si la musique est bonne, n'y changez rien ; si elle est mauvaise, ne la chante/ pas. Dites-moi : quelle variation d'air a jamais passé à la postérité? Que sont devenues les dixmille variations qu'on a faites sur les Folies d'Espagne ( i .' On retient l'air s'il est sentimental et bien cOQtexturé, mais le temps efface toute vos broderies. Chanteurs impitoyables, oseriez-vous broder en public un air connu, estimé, l'air historique de Charmante Gabrielle{2), par exemple, ou ma romance de Richard! Vous seriez conspués. Donc on n'aime la broderie qu'en petite quantité, en temps et lieu, et VOUS la mettez à toutesauce. On a remarqué que plus le chanteur a d'esprit, moins il brode. » Elles diroient aux joueurs d'instrumens : « Ne laites pas plus que le vôtre ne comporte et n'allez pas plus vite que l'oreille. Etes-vous harmonistes ou faiseurs de tours? Contentezvous d'être accessoires et ne me faites pas entendre, au théâtre, des concertos de cor, à moins que nous ne soyons a la chasse ; de flageolet, à moins qu'il n'imite le petit oiseau dont on parle; de contre-basse ni trombone, à moins que vous ne vouliez nous faire peur du loup, de l'ours ou du lion. »
Quant aux concerts, c'est différent ; encore je demande s'il est un homme dans le monde qui n'y ait pas éprouvé l'ennui, à moins' qu'il n'y ait jamais été? Dans leur principe, les arts cheminent lentement ; ils arrivent au point désirable, puis excèdent, c'est leur marche ordinaire ; mais arrivés trop loin, ils rétrogadent et se fixent au point où il n'y a ni trop ni trop peu.
Quant à ce qui vous concerne, ô femmes ! vous et votre coquetterie, vous serez toujours d'excellens juges, quoique dans votre propre cause. Tout ce que vous ferez sera bien ; toutes les modes que vous inventerez seront de notre goût, parce que, de quelque manière que vous agissiez, en général, et que vous soyiez mises, vous êtes femmes. Si vos tics, vos manières, vos ridicules (3), déplaisent aux vieux, c'est parce que les vieux ne
(i) Ancienne danse portugaise dont la forme a donné lieu à de nombreuses variations de Corelli, Vivaldi, d'Anglebert, etc.
(2) Romance célèbre attribuée à Henri IV, mais composée en réalité par Ducaurroi, maître de chapelle du souverain, sur un texte de son secrétaire Jean Berton.
(3) Savez-vous, lecteur, ce que c"est aujourd'hui qu'un ridicule de femme ? C'est un petit sac ton incommode qu'elles portent partout dans leur main, n'ayant plus de poche dans leurs habits. (G.) Ridicule pour réticule : cette corruption était déjà en usage.
vous plaisent pas. Faites-leur seulement une petite mine attrayante, vous les verrez rougir de joie ou de honte (et pour cause) et se sauver en toussant. L'Alcibiade françois, le vieux maréchal de Richelieu, osoit vous aimer à quatre-vingts ans comme un jeune homme, mais c'étoit l'homme à femmes par excellence. 11 s'est remarié pour la troisième fois à plus que cet âge. — « Comment vous tirerez-vous de là, mon ami? lui disoit quelqu'un. — Ce n'est pas ce qui m'embarrasse, répond-il ; mais sans femme, je suis sans âme, et pour éviter l'aspect d'un capucin, je veux qu'une femme me ferme les yeux. » J'en dirois bien autant ; c'est une femme qui nous met au monde, qui nous soigne, qui nous élève : c'est à elle à nous donner le bonsoir.