METHODE POUR APPRENDRE A GARDER UN SECRET
Rien n'annonce plus la foiblesse d'esprit que de n'être pas maître de sa langue. Les journaux nous disent (juillet 1811) que le roi d'Angleterre, dans un paroxysme de sa folie, a parlé soixante-dix heures sans discontinuer (1). Il semble que l'abondance et la vélocité de la parole marchent en raison inverse du jugement. Oyez l'ignorant ou l'homme à moitié instruit : ils ne déparlent pas. Oyez celui et surtout celle qui sortent de maladie ou qui viennent d'obtenir quelque autre succès : c'est par flux de paroles qu'ils annoncent leur bonheur et leur foiblesse. Observez le médisant et surtout la médisante, ils ne vous caressent des yeux que pour obtenir d'avance votre assentiment aux calomnies qu'ils vont débiter. Leur sourire mystérieux, aussi bête que méchant, dit qu'ils ont un secret à vous révéler;
(1) « Durant toute la semaine dernière, Sa Majesté a éprouvé une alternative d'irritation violente et d'abattement profond, qui donnait lieu aux plus mortelles alarmes... L'accès de mercredi a été tellement violent, que Sa Majesté n'a cessé de parler pendant près de septante heures. Il est aisé de concevoir quel degré d'affaiblissement a dû succéder. » {Moniteur universel du 27 juillet 1811.)
Le monarque en question est George III, né en îySS, mort en 1820, monté sur le trône en 1760. Les revers subis par l'Angleterre et sa propre impopularité avaient frappé son esprit faible. Les premières atteintes de la démence se manifestèrent en 1787; à partir de 1810, il devint tout à fait fou.
faites un pas, semblent-ils dire, j'en ferai dix ; questionnez-moi sur telle affaire afin que, si l'on en vient aux explications, je puisse dire que vous m'avez séduit pour me faire jaser. Il n'est point de bavard officieux qui ne soit un homme mou et sans estoc : va te faire femme, a-t-on envie de lui dire. Loin de moi l'idée d'enseigner la fausseté; mais ce seroit diminuer de moitié la foiblesse humaine que d'apprendre aux hommes à retenir leur langue, dont ils sont si communément les victimes. Cherchons le remède à ce mal.
En toutes choses, aller du petit au grand par gradation, c'est suivre la marche la plus naturelle. La non-réussite dans nos entreprises provient presque toujours d'avoir pris la chose au milieu ou au faîte, au lieu de l'avoir prise par son commencement. Je suppose donc que le bavard veut mettre un frein à sa langue venimeuse, qui lui cause cent tracasseries, étant sans cesse en quête des secrets d'autrui. Il en possède sans doute de plus ou de moins importans ; or, c'est par les moins considérables qu'il doit commencer à se vaincre en se rendant maître de sa langue. Cette rétention obtenue plusieurs fois lui donnera les forces nécessaires pour se taire sur les objets majeurs et enfin sur toutes les matières où ne se trouve pas la nécessité de dire son avis. La recette que nous donnons ici est peu de chose en apparence, mais elle peut seule conduire au résultat. Chez l'homme, l'habitude est une seconde nature ; et les petits moyens souvent répétés font plus que de vouloir emporter d'emblée des habitudes enracinées. Ce n'est pas une petite affaire que savoir modérer sa langue; on ne le sait que trop, les plus terribles effets proviennent souvent de petites causes. Un secret révélé mal à propos, une parole dite par mégarde, le sourire d'une coquette... ont mille fois causé des ravages et fait couler le sang des hommes.
Autant qu'il nous est possible, parcourons notre question sur d'autres faces. Qu'admire-t-on le plus chez l'homme instruit, ou son éloquence verbeuse, ou le talent de se taire? Savoir bien s'exprimer et à propos est le mieux sans doute; mais le beau parlage (1) semble plus commun, plus trivial, moins désirable
(1) Familièrement, pour verbiage, radotage; le terme eM peu employé. 33i
que la prudence qui Fait s'observer et se taire. Sommes-nous fort avancés quand nous avons lait voir le fond du sacJ Combien
l'homme instruit est-il plus considérable et considéré en disant peu et bien et laissant croire qu'il ne montre que les échantillons de son magasin ! Heureusement. Molière s est si bien moqué des docteurs verbiageurs de son temps, que les notre-, ne leur ressemblent presque plus. En France, nous sommes arrivés à peu près au siècle du laconisme; aussi les dictionnaires n'ont-ils jamais été aussi communs, i. s'instruire à huisclos; 2, grand bavardage, étant à moitié instruits, 3, laconisme quand il ne faut qu'un mot pour s'entendre, semblent être les trois époques que nous avons parcourues et à la troisième desquelles nous sommes arrivés. Remarquons que les enfans du soleil, les peuples du Midi, sont mimes : c'est un tiers deparesse et deux de compréhension qui les rend tels. « H ne s'agit pas de faire lire, mais de faire penser », a dit Montesquieu : on peut en dire autant de la parole non écrite. Le bavard sans instruction vous tue et vous laisse dans le vide; instruit, il vous plonge dans le chaos. Vive le grand Michel, l'homme par excellence, forgé dans l'atelier des anciens, ou plutôt sorti du creuset de la pure nature! 11 jette son mot comme par hazard, mais ce mot est un éclair qui conduit à mille réflexions. Il n'est que deux sentiers dans le monde intellectuel : l'un va droit au fait, l'autre à plus ou moins d'erreurs produites par l'équivoque et l'a peu près de nos pensées. Du choc des opinions naît la vérité, nous dit-on. Hélas! oui; et plus souvent encore le choc des amours-propres irrités. Faut-il donc, dans ce monde, toujours un mal triple pour produire un bien ? Sur dix hommes, un seul a le jugement sain ; les neuf autres se débattent dans le vague comme les vers dans la farine, qu'il faut retaminer ou jeter pour se débarrasser de la tourbe parasite.
Quand on connoîtra cet ouvrage, je ne doute pas qu'on ne dise qu'il contient la plus ample apologie des femmes qu'on ait encore faite ; mais dans ce chapitre, il est nécessaire que nous reculions un peu les bornes de notre prévention pour elles. Leurs paroles sont si légères que l'on suppose aisément que leur penser l'est autant. Plus on parle, plus on exhale ses idées en dehors. Plus on les concentre, plus la réflexion se nourrit et
plus le jugement se perfectionne. Les quakers nous apprennent assez que le peuple qui pense le plus est celui qui parle le moins. La sagesse et la loquelle (1) n'ont jamais été sœurs; l'une est fille de Minerve, l'autre du dieu qui tient la marotte. Le comble de la déraison se voit quand les femmes du peuple se disputent sur leurs intérêts. Quel flux de paroles aussi viles qu'irraisonnahles ! Ce n'est pas ici que le combat finit faute de combattans, mais faute de poumons pour continuer. J'en ai vu deux tomber d'épuisement l'une sur l'autre, et le peuple ne faisoit que rire de leur angoisse Vivent les hommes de la même classe. Trois coups de pied, autant de coups de poing ont bientôt terminé leurs querelles. Revenons à nous.
Parler en société, c'est improviser, et qui peut se croire assez fort pour dire bien et de suite ce qui demande réflexion ? J'ai d'abord admiré comme tant d'autres les improvisateurs d'Italie ; mais lorsque j'ai pu remarquer que le même poëte ramenoit à chaque séance à peu près les mêmes idées, les mêmes tournures de phrases poétiques et les mêmes métaphores sur les divers sujets qu'on leur propose, j'ai dit: — C'est un métier propre à l'homme érudit dans l'histoire des dieux et des hommes.
Nous avons dit que dans le flux de leurs paroles, les femmes du peuple déraisonnoicnt ; mais quoique sur des sujets différens, les femmes bien nées et non instruites ne sauvent guère que le ridicule du langage populaire. A la forme du discours près, la déraison est la même. Parler poisson ou chiffon est toute la différence. Mais chez la femme d'esprit, combien le charme de l'éloquence est puissant ! Celle qui n'a besoin que de son être pour nous plaire est une Armide, si elle y joint l'art puissant de la séduction méritante. A moins d'être glacé par l'âge, écouter la beauté qui s'exprime avec grâce, c'est s'identifier avec elle. L'ascendant du sexe est tel sur notre espèce masculine, qu'il l'emporte sur notre force même, ce qui prouve que nature vaut mieux que raison. On est séduit quand on aime; le feu du désir éteint le flambeau de notre intellectuel. La balance tomberoit des mains de la déesse si Thémis étoit amoureuse. Quand on
(i) Loquelle, ou loquèle. Grétry affectionne ce joli mot, peu employé aujourd'hui. Vous aurez avec moi disette île loquelle, dit le I)i>n Japhet ./' 1 1 ménie île- Scarron,
voit des juges condamner une jeune et belle femme, on admire leur courage el l'on est tenté de croire que le public présent uu jugement impose lu loi d'être justes à ceux qui nous tout justice. Le code des loix n'est qu'un pour les deux sexes, el je crois qu'il devroit différer essentiellement dans presque tous les cas. La femme, cet être foible qui est forcé de céder et d'obéir, qui n'a de puissance qu'en dissimulant, doit être jugée autrement que l'homme, son dominateur. Le grand mobile de presque toutes les actions humaines est en sa puissance. — Raison de plus, dira-t-on, pour être sévère à sou égard. — Oui, mais la femme peut-elle être responsable d'un bien dont tous, tant que nous sommes, nous cherchons à jouir? Que peut-elle contre tous? Elle est sans défense, car les femmes ses rivales sont également occupées d'elles. Le moteur dont nous parlons lui est donc presque impossible à conserver ; et plus cette puissance motrice est attaquée, généralement moins elle en est responsable. La femme est foible, disons-nous, et pour la rendre plus foible encore nous nous sommes réservé l'empire des loix et toutes les fonctions publiques pour la faire succomber sur un seul point. D'ailleurs, les femmes ne sont-elles pas entraînées, gouvernées elles-mêmes par le mobile dont nous parlons et qui, à leur gré, malgré elles et malgré nous, nous gouverne? Si tel est l'état des choses, il n'est pas douteux qu'elles ne soient en minorité, malgré leur faculté majeure, et que leur responsabilité précaire mérite de la part des loix autant d'indulgence que nous aurions de foiblesse si nous disposions du susdit mobile tout puissant. En général, on regarde celui qui donne comme plus riche et plus heureux que celui qui reçoit ; mais ici la thèse est différente ; celle qui accorde porte presque tout le fardeau, l'autre passe son chemin et ne prend qu'une part presque inactive aux longues suites d'un instant de bonheur, après lequel il a soupiré longtemps pour à son tour faire soupirer l'autre. Revenons sur nos pas. Quelle différence prodigieuse il y a entre la jolie femme qui sait se taire et ne parler qu'à propos, ou la jolie caillette qui du premier abord vous donne la mesure de son intelligence bornée en vous racontant combien elle a l'âme sensible, combien elle a versé de pleurs à la mort de son cousin tué à l'armée ; plus, l'histoire complète de sa famille, l'énumération de ses
robes, de ses cachemires et de ses voiles d'Angleterre !... Quel dommage, se dit-on, que si peu de tact et d'esprit aillent se loger dans une aussi jolie figure ! La première, dans sa gracieuse taciturnité, vous laisse supposer son mérite, même au-delà. La seconde vous laisse à froid, malgré sa jeunesse et sa beauté.
L'homme est ainsi fait; il n'est vraiment admirateur que de ce dont il est éloigné, que de ce qu'il ne connoît et ne comprend qu'à moitié. Aperçoit-il une beauté dans une forêt, dans un bal, au spectacle? D'abord il en est frappé, étonné, émerveillé; c'est une divinité, au moins un ange descendu des cieux pour lui plaire. Cependant, il en approche avec respect, il lui parle; elle lui répond. Oh ! se dit-il, c'est une femme, car il lui manque une dent. Ensuite, il mange, il boit avec elle : oh! pour le coup, c'en est une, il n'y a plus de doute ; c'est un être de chair et d'os comme moi ; donc, je puis lui plaire, elle est mon égale. Ainsi, de diminution en diminution, imaginaires comme les perfections dont il l'avait dotée, l'être magique tombe à son niveau : c'étoit une divinité, ce n'est plus qu'une femme. Enveloppée d'un nuage d'or, nous l'avions placée dans un éden ; son habit, sa vanité, sa chair peccante enfin l'en ont chassée, elle a subi le sort d'une mortelle.
C'est ainsi qu'un de mes amis, qui exagère tout, semble ne placer ceux qu'il aime au plus haut des nues que pour les en précipiter après. Il est étonné quand je le prie de me donner moins de qualités imaginaires, afin qu'il m'en reste quelques-unes après ma déchéance. Chez ces aimables enthousiastes, un souffle détruit le charme auquel on leur est attaché et, dès lors, l'amitié s'envole. N'ayant plus ce qu'ils vous ont si généreusement prêté, ils vous cherchent tel que vous étiez jadis dans leur esprit. Adam, où es-tu ? — Je suis, Seigneur, ce que j'étois ; vous seul êtes changé.