‹ Réflexions d'un solitaire (volume 3)Chapitre 75 sur 89 · QUELQUES RÉFLEXIONS SUR LE CERVEAU PARALYSÉ · texte numérisé non relu

QUELQUES RÉFLEXIONS SUR LE CERVEAU PARALYSÉ

Au chapitre cerveau, dans mes Essais sur la musique, j'ai dit que les fibres de cet organe étoient les dépositaires de nos idées. Ce magasin s'oblitère, je crois, en tout ou en partie, par la maladie dont nous parlons; le paralytique que je viens de voir m'a étonné et confirmé dans ce système. Certaines fibres, chez lui, sont paralysées, et nul moyen ne lui reste de les faire mouvoir à propos pour se rappeler la chose, ou plutôt le mot de la chose dont elles furent frappées. Il connoit et reconnoit sa femme et ne peut, le plus souvent, la nommer. « Appelez elle, elle, elle, » dit-il à ses domestiques, et il soupire. S'il apporte au logis des fleurs ou des fruits, tout s'appelle «mon jardin». En général, cependant, ce sont les substantifs dont il a conservé la mémoire; quant aux adjectifs, aux tropes, aux superlatifs et diminutifs (qui sont, ai-je dit dans mon ouvrage précité, comme les aliquotes du corps sonore), leurs fibres, correspondantes aux idées, étant plus délicates que celles principales, sont oblitérées. Son cerveau est comme un arbre frappé de la foudre, dont il ne reste que le tronc, formé des plus grosses fibres. Il écrit et ne peut lire, et, chose étonnante, il ne peut pas même relire ce qu'il vient d'écrire correctement sous la

dictée de quelqu'un sans faire une faute d'orthographi i le plus difficile à comprendre. Quoi! les lettres, les mots, les phrases qui composenl une longue lettre, l'orthographe et la ponctuation lui reviennent, la plume à la main, et, son écriture étanl finie, nul moyen de la relire lui-même! Ecrire, n'est-ce pas lire mentalement'/ El ce qu'on lit ainsi, ne doit-on pas pouvoir le répéter en paroles? Comment la chose peut-elle lui être présente pour l'écrire et s'évanouir quand il veut parler? On s'y perd. Le bruit de la parole, l'efforl de l'organe pour la produire annulent-ils en lui la faculté des fibres mémorialcs?

Ce que je vais dire, d'après moi-même, éclaircira peut être, par ses rapports, le phénomène dont nous parlons.

La plus grande part des morceaux de ma musique que L'estime le plus je les ai imaginés le matin dans mon lit. Chant, basse, accompagnemens, tout est dans ma tète distinctement. Alors je me lève et j'écris ma composition, mais sans la chanter ni la jouer sur aucun instrument, car l'expérience m'a convaincu que, avant d'avoir écrit, le bruit de mon chant ou le son de mon piano effaçoit mes idées conçues dans le silence; et que ma composition, toute mentale, sevanouissoit à peu près comme un rêve à notre réveil par l'exécution réelle et matérielle du morceau.

De même, dirois-je, ceux qui doivent parler de mémoire dans quelque circonstance solennelle, font sagement de répéter chez eux leur discours à haute voix, sans omettre ni les grâces, ni les gestes dont ils veulent l'orner, car s'ils se contentoient de les imaginer et fixer dans le repos du cabinet, le seul bruit de leur parole, joint à l'émotion que produit une assemblée imposante, sufîiroit pour les décontenancer et leur faire perdre la mémoire de tout ce qu'ils auroient précédemment réglé. « Nouveaux mets, nouvel appétit, » dit-on : de même, nouvelle situation dame modifie nos idées précédemment conçues.

Revenons à notre homme. Il est riche, il sait qu'il faut de l'argent pour acheter, mais, ne sachant ni le prix des denrées, ni celui du numéraire, il donne tout ce qu'il a dans ses poches et prend ce dont il a fantaisie.

Les cinq sens ne faillent point chez lui; il est même amateur du sixième; il sent qu'une femme est jolie, sans qu'il

puissele lui exprimer autrement que par pantomime; il prouve que le sentiment de l'amour vient d'autre part que de la tête. En effet, notre esprit analyse la beauté; mais il semble que c'est après que d'autres organes la lui ont manifestée.

Un médecin m'a dit avoir traité un paralytique, homme très instruit, qui n'avoit conservé la mémoire que des verbes et des substantifs; un autre qui avoit perdu absolument l'odorat: par les rapports de ce sens avec celui du goût, et grâce à ce qui lui restoit d'imagination, tout ce qu'il mangeoit et buvoit lui paraissoit excellent. On perd ou l'on gagne à être fait ainsi. Ce que je vais dire le prouve : le détail en est un peu obscène, mais, de même que la poésie, l'histoire naturelle a ses droits, ses licences et son langage; l'une aime les exagérations, l'autre la la vérité sans fard.

En sortant d'une fête brillante, on rencontre à Paris, comme dans bien d'autres lieux, des travailleuses nocturnes, qui vous empestent d'autant plus sensiblement qu'on sort d'un salon magnifique, où cent beautés parfumées d'essences prodiguent tous les trésors de l'Arabie. Le constraste est si violent et la suffocation est telle dans ce moment, qu'elle coupe la parole aux plus intrépides, qui ne peuvent articuler que des oh!., oh!.. Me trouvant dans cette circonstance pénible, je remarquai entre nous un philosophe qui réfléchissoit mûrement sur notre situation. « Que pensez-vous, lui dis-je, de ce contraste?» Voici sa réponse, mot pour mot : « Qui croiroit, mes amis, qu'on a fléchi le genou devant la belle moitié des contenans du contenu que nous sentons! » C'est pousser, je l'avoue, la philosophie jusque dans ses retranchemens, mais il disoit vrai.

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