‹ Réflexions d'un solitaire (volume 3)Chapitre 80 sur 89 · NOUS NOUS AIMONS SOUVENT PAR RICOCHETS, ET NOUS NOUS HAÏSSONS DE MÊME · texte numérisé non relu

NOUS NOUS AIMONS SOUVENT PAR RICOCHETS, ET NOUS NOUS HAÏSSONS DE MÊME

« Soit que nous aimions, haïssions ou que nous soyions indifférais pour ce qui nous entoure, nous faisons tout par intérêt pour nous-mêmes, cela est prouvé depuis longtemps. C'est de là que viennent ces ricochets d'amour et de haine dont nous allons parler. » Il est curieux de savoir comment celui que nous aimons aujourd'hui, nous est demain indifférent et après-demain un objet de haine.

Nous aimons avant de connoitre, première faute. Cet homme, disons-nous, me revient-il, m'aimera, me procurera des jouissances : je l'aime donc. Cependant, au bout de huit jours, quelquefois de huit heures, il nous semble tout autre de ce qu'il nous avoit paru d'abord; on ne l'aime plus autant, on ne l'aime plus du tout, enfin on le déteste, et pourquoi? Parce que chacun s'étoil fait des avances précoces, des protestations réciproques d'amitié, que chacun avoit dit en soi : cet homme

ii M e fragment de chap, XXII du III0 vol. ainsi que le chap. XXVII nous ont ét<; communiques quand notre tome II avait déjà paru. Ils ont été retrouvés dans le «fonds Malherbe », acquis par la bibliothèq duCon Paris.

m'aime, el il eûl fallu ajouter: parce qu'il s'aime. Voilà, presque toujours, comme deux trompeurs sont deux trompés. Notre imagination, qui devance notre jugement, nous fait une trop

grosse part; la réalité la réduit à peu ou à rien.

Cette femme, disons-nous, est charmante; elle me fait des yeux, quels yeux ! Je trouverai là du plaisir : Ah! quelle femme, c'est un ange ! Cependant, ce n'est qu'une coquette qui jette ses yeux à la tête de tout le monde, qui a étudie ces yeux-là comme un danseur la queue du chat (1), qui vous repousse après avoir attiré... Alors l'atmosphère se rembrunit pour nous ; on l'aimoit, on ne l'aime plus; c'est une coquette, une perfide, une vampire d'amour; on la déteste.

Les femmes, en général, font la chasse aux amans : leurs appas sont l'appât, leur cœur le trébuchet. Quand j'entends un homme se plaindre d'une jolie femme, deux causes se présentent à moi : il fut trompé par elle ou par une autre. Les hommes sont aussi chasseurs d'amour. Qu'est-il de plus singulier, de plus plaisant, de plus aimable, de plus perfide que cette chasse qui tue pour donner la vie ? L'amour est symbole du temps : il donne tout, et reprend tout.

Aimer ou haïr par ricochet est autre chose ; jusqu'à présent l'intérêt le plus direct nous a fait agir ; c'est un intérêt direct qui nous pousse. Les passions fortes ont cela de bon, qu'elles ne savent pas mentir ; mais les petites passions vont par ricochets.

(1) C'est un pas de danse fort noblement appelé ainsi. (G.)

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