SUR LES
« ESSAIS SUR LA MUSIQUE » de LA BORDE
Note. — Quoique ces notes ne fassent pas partie des Réflexions d'un solitaire, et qu'elles aient été publiées par Edouard Fétis dans la Revue et Galette musicale de Paris (i), nous croyons bien faire en les réunissant aux autres fragments de Grétrv. La Borde était un riche amateur de musique; il se faisait aider par ses secrétaires pour la composition de ses ouvrages, qui n'ont d'ailleurs aucune valeur musicale ou littéraire. L'exemplaire des Essais sur la musique qui appartenait à Grétry fut acquis après sa mort par Boiëldieu, qui en fit présent à Mme de Pixérécourt. L'ouvrage fut acheté par l'entremise de l'ambassade belge et se trouve actuellement à la Bibliothèque Royale de Bruxelles.
Nous indiquons entre parenthèses les sujets auxquels se rapportent les notes.
(Première ligne de F avant-propos.) — L'auteur a passé sa vie à être le complaisant de Louis XV.
(A propos des prodiges que les anciens mettaient au compte de la musique.) — Pourquoi donc? Je crois tout possible, excepté les fables d'Amphion.
(Rapports du goût musical et de la civilisation.) — Plus on est simple d'âme et d'esprit, plus on aime la musique. Voltaire
(i) i85o, Tome XVII, pp. 2i3 et 21g : Sur un livre intéressant pour l'histoire de la musique.
ne l'aimoit pas, je le sais, car j'ai passé un hiver chez lui. Rousseau l'adoroit. Il est impossible à un peuple simple et bien organisé de chanter un air bien mélodieux sans que petite petit les plus hardis n'y ajoutent un accompagnement harmonieux, fils naturel de la mélodie.
La musique n'est réellement un art solide que lorsqu'elle exprime les paroles. Si les paroles sont exagérées ou trop poétiques, le musicien n'a plus rien à dire, ou, s'il dit, il devient gigantesque, hors nature, mauvais. J'excepte le cas où il faudrait être gigantesque pour être vrai.
Nous sommes encore dans l'enfance quant à l'expression. Voyez combien souvent la musique vocale de nos meilleurs maîtres est ponctuée à contre-sens. C'est, je l'avoue, ce qui me fait le plus de mal quand j'entends de la musique.
(A propos de l'habitude des Tyrrhéniens de fouetter leurs esclaves au son des flûtes.) — Je crains que cet usage n'ait existé dans les collèges françois, car pourquoi les François sont-ils peu sensibles à la mesure et au chant?
Que l'homme doit être méprisable quand il est endurci au point de ne pas sentir le charme de la mélodie!
Les erreurs du roi David, comme sa pénitence, tout nous prouve qu'il étoit faible, voluptueux et musicien. Alexandre réprouva la musique douce et tendre, parce qu'il redoutoit la foiblesse. Les tyrans ne la connurent point ou s'en dégoûtèrent par la tyrannie. Musique, c'est l'harmonie, c'est-à-dire ce qu'il y a de plus doux, de plus régulier en ce monde.
(En regard d'un chapitre sur la musique pendant les repas, Grétry raconte qu'il dut pendant un dîner faire taire l'orchestre en disant à ses hâtes : « Vous croiriez peut-être que je vous donne de la musique par économie. »)
La joie et la tristesse sont aisées à caractériser par la musique; au reste, elle a toutes les inflexions de la parole, elle a mille manières de dire oui, non, je vous aime, je vous déleste. Un amateur, M. de Chabanon (1), m'a voulu prouver le con-
(i) A.-D. de i habanon, in e lini Domin ue, mon on 1792, meti
I' niie française. A traduit Pindare, Théocrite et Horace, a écrit des pièces de théâtre et un traité De Li Musique.
traire, el il m'a prouvé seulement que se propres sensations sont bornées. Oh! Jean-Jacques, que tu sentois différemment de M. de Chabanon !
Rameau n'a jamais déclamé juste dans su musique; Lully a eu plus de mélodie que Rameau, mais sans vérité de déclamation Je ne parle pas du récitatif, qui n'auroit pas pu être bien écrit par un ignorant. Pergolèse a déclamé. Mon instinct m'a toujours porte à déclamer, sans abandonner le charme delà mélodie. Cette réunion est difficile, c'est un talent donné par la nature. J'entends souvent des auteurs qui cherchent à m'imiter : mais l'un, pour déclamer juste, est forcé d'abandonner le chant, l'autre, pour chanter, s'éloigne de la déclamation. Pour faire de bonne musique, il faut : i° vérité de déclamation; 2° mélodie aimable; 3° harmonie riche.
(A propos de la fable S Orphcc et dAmphion.) — Remarquez avec quelle complaisance M. de La Borde nie les effets produits par la musique. Il est vrai que celle qu'il a laite a dû le dégoûter de cet art charmant. Il restera de lui quelques chansons assez bonnes, mais je doute qu'on entende jamais parler des vingt ou trente opéras comiques ou sérieux sortis de la plume de cet auteur.
(Sur le quart de ton.) — Le quart de ton est très usité dans notre musique, mais c'est l'affaire du chanteur ou de celui qui joue d'un instrument susceptible de tempérament, de hausser les dièses et de baisser les bémols, suivant les occasions, qui ne sont nullement arbitraires. Le compositeur, qui suppose toujours sa gamme parfaitement juste, ne doit pas se mêler d'indiquer le le tempérament dont je parle.
J'ai toujours dit et je répète que la belle mélodie est préférable à la belle harmonie, et le contraire n'est pas toujours possible. En général, les musiciens auxquels le chant n'est pas donné par la nature préfèrent l'harmonie, c'est-à-dire qu'ils aiment mieux ce qu'ils ont que ce qu'ils n'ont pas.
Quoique nous devions notre musique aux Italiens, il faut convenir qu'elle est plus parfaite que la leur par son énergie, sa vérité et sa richesse harmonique.
(A propos de Néron musicien.) J'ai vu la musique du roi de Prusse ; elle est bien faite, et digne d'un professeur, mais d'un vieux style. Il mettoit plus d'ambition à être bon musicien qu'à être grand général, ce qui prouve qu'il étoit médiocre musicien.
(Sur ses revenus.) -- Tous mes ouvrages sont joués toute l'année. Jamais aucun musicien n'a eu autant d'ouvrages restés au théâtre et joués aussi souvent que les miens ; mes honoraires sont au prorata du nombre des représentations, et cependant, le plus qu'ils m'aient rapporté ne peut pas être évalué à la moitié du revenu d'un comédien, c'est-à-dire à dix mille francs.
[A propos des opéras-comiques qui fie conviennent pas à l'Opéra.) — Remarquez que le succès des opéras-comiques dure depuis quinze ans, que les bons (et ils sont nombreux) sont chantés dans toutes les cours de l'Europe. Notre auteur (La Borde) en a fait plusieurs, ils sont tous tombés, c'est ce qui lui donne de l'humeur. Il n'y a que trois ou quatre ans que l'on chante en mesure à l'Opéra. Comment auroit-on pu y donner des opéras-comiques ? Voyez ce que Jean-Jacques Rousseau a souffert pour faire exécuter le Devin du Village, et du Devin à Zémire et A\or par exemple, quelle différence pour la difficulté et l'exécution!
Rousseau étoit né avec toutes les dispositions qui font un grand musicien, mais il n'a pas assez travaillé l'harmonie ni le contrepoint. S'il les avoit connus, il les auroit aimés. Son chant se rapporte toujours au sentiment intime des paroles. Jean-Jacques Rousseau, Monsigny, Mondonville, peuvent être comparés à de belles fleurs auxquelles il manque la culture.
(Sur les acteurs.) — Si aujourd'hui un auteur se donnoit les airs d'indiquer à l'acteur les gestes qu'il doit faire, celui-ci renverroit son rôle. Vous pouvons tout au plus nous permettre les indications suivantes avec chaleur, avec expression.
(L'office des morts à Liège.) — J'ai toujours regretté un usage établi dans le pays de Liège. On y exécute la messe des morts avec quarante ou cinquante violes ou al to-viola, auxquels on joint une douzaine de flûtes traversières, et plus de bassons
que de basses (1). Cette harmonie à la lois lugubre et douce me plaisoit extrêmement. La première fois que- j'entendis une messe des morts ainsi exécutée ne s'effacera jamais de ma mémoire. Le corps d'une jeune ei jolie personne que j 'a vois connue eloil déposé au milieu de l'église, et je me figurais que les accords de l'orchestre sortoient de son tombeau.
On abuse du charme de la musique, on la prodigue, met partout où l'on veut que le temps s'écoule sans ennui, dans les entractes des pièces de théâtre, au bal, à la promenade, sur la terre et sur l'onde; si on va dans un banquet, on entend retentir les sons des instrumens. Je suis sorti quelquefois des tètes abîmé, ennuyé de musique, au point que je fermai mon forte-piano en rentrant chez moi, dans la crainte qu'on en til mouvoir les touches el qu'il ne rendît des sons.
(En regard du passage relatif à « Richard Cœur de Lion n.J — Je viens de mettre en musique une pièce de Sedaine sur ce sujet, je n'en ai pas encore vu l'effet au théâtre. Si j'avoispu trouver la romance de Blondel et du roi Richard, je l'aurois fait chanter à Paris; mais à défaut de la sienne, j'en ai fait une dans le genre ancien.
[Influence de la musique.) — Je suis persuadé que l'habitude d'entendre et de composer de la musique amollit l'âme.
Je suis né dans la ville de Liège, et les habitans de cette espèce de république sont tous braves et courageux. Lorsque j'étois enfant, l'idée d'un combat me transportait. Je ne fus pas aussi content de moi, il y a quelques années; voici le fait Ayant été persiflé par un personnage qui trouvoit que ma musique faisoit trop de plaisir à quelqu'un de sa connoissance, je me retirai dans l'intention d'aller, dès le lendemain, lui demander raison de ses mauvaises plaisanteries J'aurois mieux aimé perdre la vie que de souffrir qu'on se fût moqué de moi; mais j'étois ému et je ne me trou vois plus le courage des Liégeois. Aussi disois-je : Maudite musique, maudite musique! tout en préparant mon épée. Heureusement, l'homme en question me fit mille excuses, et me confia même, depuis lors, les coquetteries journalières de sa dame.
(1) Ce détail surprenant est à souligner, au point de vue de l'importance accordée à la participation instrumentale dans les anciennes maîtrises du pays de Liège.
Étant à la Roche-Guyon chez Mme la duchesse d'Anville, M. le duc de Chabot me dit : « Allez voir dans quel état vous avez mis mon frère le vicomte. » Je cours à la chambre du vicomte, je le trouve sur son lit, fondant en larmes et saisi d'un tremblement universel. Je venois de lui chanter le monologue du second acte du H won.
Plusieurs autres fragments ont passé dans les ventes d'autographes :
Chap. XXXIX. Imprudence, 26 p. in-40. Vente Alex. Martin, 1842, n° g3, 23 fr. 5o.
Etudes de mœurs parisiennes, 4 pages. Vente Laverdet, 25 mai i852.
Comparaison entre la vie de Paris, en réputation, et celle de la province, 2 pages. Vente Fossé Darcosse, déc. i852. Ce sont probablement les deux feuillets dont l'un se trouve à la Bibliothèque du Conservatoire royal do Bruxelles et l'autre dans la collection de M. Henry Fatio, à Genève.
Qitand un noble extravague, pourquoi est-il plus extravagant qu'un roturier ? 16 pages. Vente des Comtes de C. V. et de B. de L. 1864.
La lumière et le son, 70 pages. Vente Charavay, 1867, 19 fr., n° 3o5, Villenave, 1866.