‹ Réflexions d'un solitaire (volume 4)Chapitre 23 sur 98 · DES SENSATIONS DOUBLES · texte numérisé non relu

DES SENSATIONS DOUBLES

Rien de si commun à l'homme que d'être à la fois frappé de deux sentimens, si ce n'est plus, quelquefois similaires, quelquefois différens. Dans certaines bêtes, comme chez l'homme, les sensations peuvent se doubler. Le chien qui saute dans un précipice pour rejoindre son maître qu'il avait perdu et qui se rompt un membre dans sa chute ressent à coup star un plaisir moral et une douleur physique. N'est-ce pas ici le cas de dire, avec le théologien : Distinguo majorem ? — la sensation majeure n'éteint pas la mineure ; elle ne l'éteint pas absolument, quoiqu'elle obtienne la priorité, mais il est sûr qu'alors il existe en nous une confusion d'idées et de sensations, et c'est cette complexité qui prouve l'existence des sensations doubles.

Les idées métaphysiques nous donnent en quelque sorte des sensations doubles, triples et quadruples. Que fait-on pour aller au simple et au vrai? On décompose, on sépare les idées comme on divise les rayons du soleil. Avec les trois couleurs primitives, le bleu, le rouge et le jaune, on forme toutes les couleurs, excepté le blanc et le noir, qu'on nomme couleurs par usage, quoiqu'elles n'en soient point, et le tout, mêlé, pourroit se nommer une couleur métaphysique. On peut tirer une même comparaison des sons primitifs et des sons auxiliaires de la

musique; ut, mi, sol, sont fondamentaux; le reste de la gamme n'est que remplissage. Mais parlons plus moralement et d'après notre expérience. En entrant dans un salon, le premier visage que vous rencontrez vous fait sourire, le second vous rend sérieux. Vous avancez, c'est l'objet de votre amour qui s'offre à vos regards et les battemens de votre cœur célèbrent sa présence. A deux pas d'elle, c'est votre rival qui la contemple ; Aotre cœur bat plus fort encore, et sur un rythme bien différent. Ce que nous ressentons alors, est-ce plaisir ou peine? C'est l'un ou l'autre tour à tour, ou les deux mêlés ensemble. Les deux sensations se sont quelquefois succédé si rapidement qu'il semble impossible que la première cesse totalement quand la seconde commence.

Je pense que, dans ce cas, nos nerfs agissent comme les cordes d'un instrument de musique. Touchez-en une, elle vibre délicieusement ; touchez-en une seconde qui ne soit pas en rapport harmonique avec la première, toutes deux frémissent d'irritation. Mais qu'il faut peu de chose pour rétablir l'harmonie entre deux amans ! La dame off're un siège près d'elle à celui qu'elle aime (i), alors le rival frémit à son tour et va perdre son argent au jeu.

Si l'on parle de vous avec éloge dans une gazette, vous jouissez de l'estime qu'on a de vos talens ; puis, on les assimile à ceux d'un mirmidon qui n'est estimé que du gazetier, et vous sentez qu'il n'a parlé de vous que pour accorder son mince protégé à un homme connu.

Un rendez-vous intéressant vous est donné dans une fête champêtre ; l'orage survient, et la fête n'a pas lieu. Votre femme accouche d'un bel enfant, objet de vos vœux, sa mère succombe après l'accouchement. Le temps est superbe, on va se promener, le soleil qui réjouissoit vous frappe à la tête et l'on devient fou. L'auteur dramatique prépare son ouvrage pendant six mois, l'ensemble et les détails lui en paroissent charmans, le moment de l'exécution arrive, le public rejette l'ouvrage, il faut changer d'avis, et c'est avec douleur que l'auteur pense alors au cher objet de son imagination, qui lui avoit procuré, trop tôt, des

(i) C'est, en musique, la dissonance sauvée (G.) «Sauver la di>sonance » se disait naguère pour:«résoudreladissonance»; voir.parexemple, le Traité de l' Har7nonie deRameau.

sensations si douces et si paternelles. Vous allez faire votre cour à un grand personnage, vos plus belles nippes sont mises au jour ; en chemise vous vous dites : Il me dira ceci, je lui répondrai cela. Tout va le mieux du monde. Vous arrivez, vous lui parlez et le sire vous reçoit mal. Alors vos idées prennent une teinte lugubre, vos beaux habits deviennent des habits de deuil. Les chemins étoient si beaux en allant, ils sont tristes en revenant. On songe à Clytemnestre qui dit :

Je veiTois les chemins encor tout parfumés Des fleurs dont sous mes pas on les avoit semés.

Que vais-je dire à ma femme, à mes enfans questionneurs? Ah ! la détestable chose que la cour ! Deux mots aimables du souverain eussent changé le sort de cette famille estimable. Pourquoi le prince ne les a-t-il pas dits? Parce qu'il est homme : il avoit ses chagrins, qu'il vous a communiqués.

Ah ! qu'il est peu d'instans purs dans le courant de la vie ! Nos sensations sont mêlées autant que nos rapports avec les individus que nous fréquentons diffèrent. Comment être soi quand on est circonscrit par tant de sentimens directs et indirects qui se croisent continuellement à l'alentour de nous ?

Comment supporter la vie civile quand on pense à l'amalgame toujours en rivalité dans ses parties dont la société est composée? Quand on songe qu'il n'est pas un animal sur terre, dans les airs ou dans les eaux qui n'ait son ennemi naturel qui le guette et le poursuit ? Sois fier, noble vermisseau, d'être le premier dans la chaîne des êtres, mais n'oublie pas que puisqu'il y a une dégradation proportionnelle de toi à ton semblable par le corps, et dissemblable par l'esprit, et de toi pris collectivement avec ta race à l'animal plus ou moins brute, il doit être aussi une gradation ascendante de toi à des êtres plus corrects, et qu'ici-bas tu n'es qu'une particule de la pâte commune dont tous les êtres, tour-à-tour, sont extraits : Gaudeant beiie nati ; et qu'enfin la bonne nature (tout à fait bonne pour elle seule) se jouera peut-être un jour de tes prétentions ridicules en te rejetant au dernier rang après avoir occupé le premier ; et n'eusses-tu que la quantité d'esprit nécessaire pour former une

mite, mite tu deviendras, parce qu'il faut essentiellement que tu sois quelque chose dans le monde. En passant encore cet argument, on pourroit se dire : Qui sait si l'animal qui nous caresse, qui ne peut nous quitter, qui nous obsède même et que (idée affreuse) nous écrasons sous le doigt, n'est pas formé de quelques particules spiritueuses de l'objet que nous cherchons, que nous regrettons en pleurant ? Oh ! la métempsycose est une ancienne rêverie qui a laissé de vieilles racines.

Il est probablement une cause physique qui nous rend indéterminés dans nos choix, qui cause en nous cette fluctuation d'idées qui nous fait flotter entre le oui et le non, en nous soumettant à de doubles sensations. Quoique nous ayons déjà parlé du cerveau, mais non dans le sens actuel, nous hasarderons ici une opinion non parcourue par les physiologistes.

Nos nerfs, disent les anatomistes, sont apaisés ; qui sait s'ils sont toujours à l'unisson l'un de l'autre, je veux dire unisson exact de force, parité de sensibilité? Alors ils n'agissent pas uniformément, simultanément, et nos jugemens sont indécis ; l'un des deux nerfs sent quand l'autre reste inactif, ou ils agissent tous deux, mais inégalement. Et si les fibres de notre cerveau sont de même appariées, quel contraste, quelle contrariété dans nos jugemens ! A-t-on remarqué autre chose dans les femmes attaquées de maux de nerfs, que oui et non? Autre considération. Qui sait si nous avons un empire absolu sur la totalité de notre système nerveux? Je croirois assez que tel homme fin et délicat n'a de pouvoir que sur ses nerfs les plus fins, les plus sensibles, tandis que tel autre homme robuste ne commande qu'à ses muscles et rarement à ses nerfs les plus déliés. On dit : Cet homme n'a jamais versé une larme ; s'il n'en a point, il ne peut en répandre; la nature a, peut-être, supprimé en lui, comme inutile, les réservoirs lacrymals. Chez elle tout sert, ou devient autre, s'il ne sert pas ou ne sert plus. Si notre construction nervale diifère autant qu'il y a d'individus, est-il étonnant que nos opinions soient si divergentes? L'amour-propre a beau nous protéger, tel homme sait qu'il ne fera jamais telle chose comme tel autre homme. Mille poètes sentent qu'ils ne feront jamais des vers comme Racine, parce que telle faculté qui

appartient à l'un est refusée à l'autre. Tel sans fatigue exerce son esprit toute la journée en travaillant avec ses gros nerfs; tel qui n'a l'usage que de ses nerfs les plus fins est fatigué au bout d'une heure; cependant, on dit que le premier est laborieux et le second un paresseux, quoiqu'il ait épuisé ses forces, tandis que le robuste est prêt à recommencer son travail. Quelqu'un m'arrête ici pour me demander si l'homme a des nerfs pour être ce qu'il est, ou s'il est ce qu'il est parce qu'il a des nerfs. Je lui ai répondu par ce vers de Corneille :

Devine si tu peux, et clioisis si tu l'oses.

Poursuivons.

D'où vient la délicatesse du tact féminin ? De la faculté de diriger ses nerfs les plus fins. Ce n'est que dans les passions fortes, dans les peines amoureuses surtout, que la femme a le droit de commander à ses gros nerfs ou à ses muscles. Elle est alors plus énergique, plus hardie que l'homme, parce que ses gros nerfs et ses muscles étant restés longtemps inactifs, ont dans l'occasion majeure une force vive et neuve dont les nerfs de l'homme, habituellement fatigués, sont incapables. D'ailleurs, le centre d'où la femme tire sa force nerveuse dans les actions majeures dont nous parlions, est plus particulièrement protégé par la nature qu'aucun des organes de l'homme. On peut donc faire une table analytique de ces cordages humains, rangés par ordre de force, et dire : i. l'enfance n'a que de l'indétermination, parce que ses nerfs sont sans consistance ; 2. les femmes, excepté dans le cas dont nous venons de parler, sont vacillantes, parce que leurs nerfs n'ont que la moitié de force de ceux des hommes; 3. l'homme délicat n'est qu'une femme renforcée par ses nerfs ; 4. l'homme fort nerveux et fortement musclé est le dominateur de son espèce quand la force décide, mais la finesse, la délicatesse des sentimens moraux lui sont refusées ; son physique épais ne les admet pas. Entre ces facultés, il est mille nuances du plus au moins qu'on peut observer. Je le repète, quel travail immense s'exerce dans ces cordages humains ! Estil étonnant qu'un sommeil, à peu près égal en durée à la veille, soit nécessaire aux animaux pour réparer la fatigue nerveuse de la journée ? Je pense aussi que le système des nerfs commence

vers le centre de la génération (i), que l'artère-épinière (2) en est le trône et que les branches, les feuilles, les fleurs et les fruits sont dans la tête ; il est de l'essence des esprits de monter, d'être attirés par le soleil au faîte de l'individu. En général tout ce qui descend est matériel, comme tout ce qui mérite vise au spiritueux. Chez l'homme, l'amour commence par la tête, c'est le contraire chez les animaux; il est frappé d'un objet, les désirs s'en mêlent, plus de paix ni de trêve qu'il n'ait obtenu ce qu'il veut, ou qu'il ne soit décidément repoussé par le mépris ou par la force de la vertu, de toutes les forces la plus imposante. Si la tête se refroidit après l'amour récompensé, les organes de l'amour perdent leur activité sollicitante qui renvoyoient les esprits à la tête. Les sensations sont-elles doubles dans ce cas? Non, si ce n'est doublement nulles; c'est le vide absolu; ne vous avisez pas même d'écrire une lettre, elle seroit gauche. — Mais dans la fièvre d'amour, les sensations sont-elles doubles? — Elles y sont toutes réunies, tous les sens sont employés, et ne suffisent pas aux désirs. C'est le délire de l'âme qu'un instant va bientôt calmer. — Pourquoi dure-t-il si peu ? — Parce que la foudre n'éclate que dans le feu électrique. Comme en amour, la préparation est longue et l'explosion rapide. Vieillards, il ne tonne pas en hiver, ou c'est bien rare. Songez qu'un coup d'électricité peut vous foudroyer, vous glacer pour jamais. L'ataraxie, le calme de l'âme, est votre état naturel. On dit que notre chaleur ordinaire est de 3o degrés au-dessus de l'air atmosphérique; bene sit; mais à quelle âge nous suppose-t-on pour faire ce calcul? A l'âge majeur sans doute. Je pense que notre chaleur diminue en proportion que l'âge avance, et que lorsque nous sommes transis par la vieillesse nous approchons et nous parvenons à l'équilibre avec l'air atmosphérique, et qu'alors et bientôt nous rendons notre reste aux élémens, la terre à la terre, l'humide aux nuages et l'esprit aux cieux. C'est peut-être là que, sans corps matériel, on peut exister toujours comme principe sans redouter la mort. Il n'est plus de mort dans la vie sans mélange. A la tendresse qu'ont les esprits de

(1) Un fou y est très propre, quoique sa tète soit dérangée, mais si le centre de la génération est attaqué, la tête devient foible. (G.)

(2) La moelle épinière.

tous genres de se dégager de la matière, on diroit qu'ils ne sont ici-bas que de force, et dans un lieu d'exil ; c'est comme des prisonniers qui prennent la volée dès que leur chaîne est brisée. — Pourquoi se laissent-ils prendre ? — Alf ! pourquoi ? — Ils sont peut-être aussi innocens que nous, ces pauvres esprits, aussi innocens que nous quand nous sommes pris au trébuchet de la vie à l'instant de la conception jusqu'à notre naissance.

On voit ici que plus on approfondit un objet métaphysique, plus nous sommes forcés de recourir à Dieu, principe des principes.

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