DE L'INVIOLABILITE DE LA NATURE
La nature vit de tout, détruit tout, reproduit tout avec la même indifférence. Son agent principal pompe la substance du cadavre le plus idolâtré, comme celle de la bûche qui brûle dans votre foyer. Priez-la, ne la priez pas, cest tout un. J'ai vu en Normandie, au bord d'une petite rivière, une famille à genoux, fondant en larmes et poussant des cris supplians vers le ciel pour qu'il daignât arrêter d'un instant le flot de la marée qu'on voyoit s'avancer avec épouvante; point de retard, la plage fut couverte au temps préfixe et le jeune gentilhomme, qui, en se baignant, avoit disparu et qu'on cherchoit, fut la proie des requins dévorans.
Les sublimes interprètes des secrets de la Providence veulent que Dieu préside à tout ce qui se passe dans le monde; c'est un terrible emploi dont ils le chargent. Que de coquins périroient en un jour par la foudre céleste, si le vengeur éternel étoit présent aux attentats des profanateurs de ses loix ! Mais pour lui, le siècle que nous parcourons n'est qu'un instant et, toujours, le crime porte en lui sa punition. L'horloger a fait des pendules qui ne marquent que l'heure, d'autres à minutes, à secondes, à équations... Son ouvrage est régulier, tant pis pour nous si nous ie dérangeons. Il en est ainsi des productions
divines. Les frottemens et le temps usent l'horloge; c'est comme chez nous. Qui sait s'il n'en sera pas de même de l'univers? Tout ce qui fut créé, tout ce qui est sujet à changement annonce sa fin inévitable; l'incréé seul est immuable.
Tous les crimes sociaux annoncent le violateur des loix naturelles. L'homme né libre, mais possédé du désir de la domination et de la perfection de ses facultés, n'a pu rester isolé; il falloit à son amour-propre des concurrens pour les vaincre; cet instinct seul, inné dans lui, état suffi pour rassembler des sociétaires. Mais il y a plus : l'attrait du sexe, les besoins des nouveaux-nés, celui de la réunion des forces pour la défense commune contre les animaux destructeurs, et surtout contre des voisins envahisseurs, plus redoutables que les bêtes féroces... Tout a concouru à la formation des sociétés. Poussé par son génie, celui-ci sut commander ; d'autres, par crainte, par paresse, sans force, sans énergie, faits pour être protégés (et c'est le très grand nombre), fléchirent sous le commandement. L'exemple qui les environne, l'habitude qu'ils contractent les subjuguèrent enfin, et ils seroient contens dans leurs fers, si la nature inviolable ne murmuroit en eux et ne leur crioit : Lâches ! tout est à tous, pourquoi vous laissez-vous détrôner? C'est ce cri intérieur qui fait que, en se soumettant, l'homme résiste encore en sa conscience, et ne jouit jamais d'une entière satisfaction. Il lui faut une passion forte qui le domine, et le bonheur de la satisfaire, pour qu'il jouisse sans réflexion et sans mélange du bienfait de l'existence, pour le rendre momentanément à la nature et retourner bientôt dans les lacs sociaux dont il a voulu s'envelopper.
L'enfant est tout à la nature ; après sa naissance, il appartient autant à sa mère que s'il étoit encore dans son sein ; la séparation n'est que simulée. Ici, véritablement, deux ne font qu'un; c'est l'unité double qu'on croiroit impossible, mais la nature lèvent; c'est le fruit de l'amour protégé par l'amour. Joignons-y le père et sa passive bienveillance, partagée sans s'afîoiblir entre la mère et l'enfant; c'est le sacré ternaire, la plus parfaite combinaison des unités.
A peine adulte et jouissant du développement de ses sens, l'enfant s'empare de tout ce qui l'environne. Il se sait posses-
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^eur-né de tout ce qu'il touche et qu'il voit. Cet instinct marque assez sa vocation possessive et prouve que le mien est aussi naturel à l'être non façonné que le tien est abstrait pour lui. Si on l'empêche de prendre (qui oseroit dire voler ?i, il crie, se débat contre ce qu'il croit injuste et cède enfin à la force qui le maîtrise, en gardant à jamais dans son cœur une arrière-pensée de la violation de ses droits naturels.
C'est l'âge où il faut assouplir le mécanisme de la mémoire, où il faut munir la tête de l'enfant d'idées nettes et son cœur de sensations pures. Mais que de peines, que d'art il faut à l'instituteur pour façonner l'adolescent aux convenances morales ! C'est comme un ressort qu'on veut plier contre son penchant naturel, il faut de continuels efforts pour l'y maintenir. Quoi que fasse l'instituteur le plus éclairé, les stigmates de l'instinct sont éternels comme les coups de la calomnie ; dans l'un et l'autre cas, si la plaie guérit, la cicatrice reste. Sa seule expérience fera réfléchir l'adulte. S'il vole le bien d'autrui, qu'on lui enlève clandestinement ce qu'il possède ; s'il frappe, qu'on le frappe doublement, afin qu'il apprenne à se voir dans les autres. Il lui faut aussi des exemples de vertu dont le joug n'est supportable (ni l'abnégation de soi) que dans la satisfaction qu'on procure à autrui pour être soi-même. Par exemple : égaré dans une forêt, souffrant la faim et la soif, qu'il trouve un pâtre aposté qui se prive de son déjeuner pour le lui offrir, et si, en rejoignant son asile, il ne donne pas quelqu'argent au malheureux qui lui dira qu'il meurt de besoin, c'est un petit monstre. L'éducation d'Emile n'est que le vice- versa de l'égoïsme ; la parole, en effet, est bien foible auprès de l'action. Je me rappelle un mot qui fut dit à l'occasion de Sedaine, qui se présentoit à l'Académie trançoise. « Il ne sait pas écrire, disoit un académicien. » — (c II est vrai, lui répondit quelqu'un, qu'il produit de grands effets avec peu de paroles, tandis que chez vous on les multiplie sans effet. »
Si l'homme étoit resté libre, son troisième âge, celui de l'âge mûr, nous le montreroit dans toute sa force; mais dans l'état social où il s'est plongé, ses moyens personnels doivent s'oblitérer pour concorder avec l'ensemble infini qu'exige une grande réunion d'hommes. Que va-t-il faire? Tout est en pos-
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session de quelqu'un. Sa force lui est inutile, les loix la répriment. S'il est mal élevé, il lutte contre la société et périt victime de sa rébellion. S'il est instruit, ah! qu'il lui faut de force, d'adresse, de probité et de vertu pour se conserver pur au milieu de mille concurrens qui lui disputent la place qu'il veut prendre] On peut dire que l'homme qui parvient sans tache à sa vraie destination est un prodige d'esprit et de raison. Sur son chemin il en voit mille qui culbutent à ses côtés : celui-ci en aspirant à ce qu'il ne peut exécuter, celui-là pour entreprendre trop à la fois: cet autre, en montrant un amourpropre effréné qui rebute ceux qui donnent, toujours disant : « Je suis en état de faire », et ne faisant rien que dénigrer ceux qui ont fait. Et ils se plaignent du sort qui les opprime, ces victimes de l'orgueil et du non-sens, quand leur sort ne provient que d'une mauvaise gestion et de leur mauvaise manière de traiter les affaires, ou du manque de talent. Je n'ai point vu l'homme né pour faire ce qu'il fait, vantant peu son savoir et laissant parler ses œuvres, qui ne soit, tôt ou tard, parvenu à ce qu'il désiroit. 11 y a toujours de notre faute quand nous n'arrivons pas où nous devions arriver. Le sort n'est autre chose que les circonstances placées ou déplacées (i); la direction des affaires s'apprendra, se résoudra quelque jour comme un problème de géométrie. Il n'est ni sort ni sorcier pour l'homme instruit, et plus les sciences naturelles se propageront, plus les sorciers de toutes les classes seront hués.
La vérité et le temps sont nos maîtres ; ces grands moteurs ne se pressent pas, mais ils arrivent. On voit des intrigans prospérer, sans doute, mais pour se déshonorer avec leurs protecteurs. C'est la plante poussée en serre chaude; elle donne des fruits sans saveur, et languit quand il faudroit produire. On voit des hommes studieux qui, craignant la publicité, s'occupent en silence du bien de l'humanité ; le fruit de leur travail ne paroît que tard au grand jour, souvent même quand ils ne sont plus, mais les regrets, l'amour des gens de bien accompagnent leur ombre, et cet hommage, quoique tardif, est préférable aux succès des intrigans qui ont brillé à la place de
(i) Pensée ingénieuse, que Maeterlincl< devait développer un jour dans son livre La Sagesse et la Destinée.
rhomme probe, et qui sont maudits de la postérité autant de fois qu'on le comble de bénédictions. Il faut mourir pour savoir si l'on a bien vécu. Homme de bien, de sens et d'esprit, ne crains pas la mort, elle comportera ton immortalité et confondra les usurpateurs de ta gloire. La lune ose quelquefois éclipser le soleil, mais, noire de sa honte, elle est bientôt absorbée par les rayons lumineux de son dominateur. La réfraction étoit son partage, pourquoi osa-t-elle s'interposer devant son maître? C'est ainsi que le grand homme, dont on avoit obscurci les lumières, se fraye une route à travers les siècles, et vole maintenant à face découverte à l'immortalité.
Vaut-il mieux être heureux de ses passions, ou jouir de leur retraite ? C'est à quoi les vieillards n'ont pas encore répondu. Cela prouve qu'on est ce qu'on est, ne pouvant pas être autre ; que le mouvement plaît quand le feu nous pousse, et que le repos nous plaît aussi quand l'orage des sens est dissipé. Coiinois-toi est le précepte le moins connu de l'homme.
C'est néanmoins dans la vieillesse non décrépite qu'on se reconnoît le mieux, soi et les autres. La notoriété publique nous a dit que nous étions bons à telles et telles choses, et il faut cette confiante conviction pour qu'on avoue son ignorance dans beaucoup d'autres. Si l'homme ne sait rien, il croit toujours savoir ; s'il n'est bon à rien, il se croit bon à tout. La nature lui dit qu'il est homme, la société lui dit qu'il est nul, mais l'amour-propre le soutient encore, il est le protecteur des sots. En faisant tourner une roue, il se croit l'inventeur d'une machine qui supplée à cent bras. C'est moi qui fais tout agir ici, se dit-il, et il pousse de nouveau. Sourions, mais laissons cette ressource consolante à l'esprit borné. S'il abuse de notre condescendance, ce qui n'est pas rare, renvoyons-le tourner sa roue.
Ici, comme nulle part, la nature ne perd pas tous ses droits ; où l'intelligence manque, la force matérielle la remplace ; s'il y a abstraction de l'une et de l'autre, on a droit à la commisération publique, et qui sait si l'être sans facultés, jouissant du bénéfice de sa nullité, n'est pas fier d'être l'instrument de notre vertu charitable? N'a-t-on pas vu des mendians envier le sort de leurs compagnons estropiés, parce qu'ils excitoient plus qu'eux la pitié des passans ? « Pierre est bien heureux, il a
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une jambe de bois ; Paul encore plus, il est cul-de-jatte », sont des propos qu'on a entendu tenir dans les rues à ces sortes de gens.
En parlant ici de la nullité de l'homme, je me suis écarté de sa vieillesse en général, dont j ai parlé plusieurs fois ; mais la vieillesse décrépitée, n'est-ce pas la nullité ?
Et toi, femme, toi qui nous fais dévier sans cesse des règles sociales pour nous rappeler à la nature, que te dirons-nous ? C est toi qui attire l'homme, comme l'aimant attire le fer. C'est donc par toi que nous devons terminer, car c'est par toi que tout commence et finit, puisque le premier et le dernier âge ne sont que notre entrée dans la vie, et notre sortie du monde. Oui, c'est par l'amour dont tu remplis nos cœurs, c'est par lui que la nature proclame et réclame le plus fortement ses droits. Mille entraves morales le répriment vainement, il existe tout entier, toutes ses forces se retirent et résident dans le cœur de l'homme empressé de jouir. La plus belle nymphe, la pudeur même emportée dans son char rapide y est atteinte par les désirs fougueux du plus infâme libertin : « Tu as beau dire, lui dit-il, tu es la proie de mon imagination et, plus parfaite peutêtre que tu n'es réellement, tu vas être ma victime ; immolée à l'amour, je ne te quitte plus qu'en descendant de ses autels. » Telle est la force de la nature dans son vœu le plus bouillant ; elle soumet tous les cœurs à l'amour en décrétant la propagation des êtres. L'instinct de la femme ne répète qu' « amour» et « je veux plaire ». Dès ses plus jeunes ans, cet instinct se décèle; déjà la petite fille de six ans se brode un chiffon, quand l'adolescent du même âge se roule dans la poussière. A quinze ans, une femme n'en regarde une autre que pour se dire : « Voyons si elle est plus belle que moi. » A soixante, elle montre le portrait qu'on fit d'elle dans son printemps et, plus le peintre la flatta, moins on croit à la possibilité d'une telle métamorphose. Enfin, il n'est pas un atome dans le monde qui n'ait été animé par l'amour ; s'il en est d'inertes, s'ils n'aiment plus, c'est la mort ; c'est la désunion des parties homogènes exilées de la vie, qui attendent une nouvelle impulsion de l'amour pour se réorganiser, revivre et pour aimer encore.
Voilà le foible tableau des forces naturelles et le résultat
de leurs violations de tous genres. En tout, partout on sent, on voit que les loix de nature sont innées en nous : que dans tout ce qui a vie reconnue sensitive, l'instinct crie : aime et protège ton existence, même au dépend des autres. Il n'est peut-être que le vrai sanctuaire de la nature, le cœur d'une mère, où Ton remarque l'abandon de soi pour protéger le fruit de ses entrailles. Nature ordonne ce miracle et voici ses moyens. Ce ne sont que les sensations fortes qui produisent en nous les longs souvenirs : jouir au-delà de l'expression pour concevoir, soutfrir de même pour enfanter, telles sont les réminiscences naturelles qui l'attachent à l'être qui en est le résultat. C'est par le mélange de plaisirs indicibles et de vives douleurs subitement apaisées après l'accouchement ; c'est en pressant de ses lèvres son fruit naissant qu'une mère s'incorpore à son enfant; ces contrastes frappans sont nécessaires pour produire des sensations indélébiles. Toutes les mères, soit d'insectes, ou de reptiles, font exactement leur devoir dans une circonstance aussi majeure, où il s'agit de la reproduction et de la conservation des êtres. Si tels animaux abandonnent leurs petits, c'est que les soins maternels leur sont inutiles ; c'est parce que l'enfant, ayant peu de temps à vivre, a besoin d'être livré à luimême pour apprendre à se conduire par la seule impulsion de son instinct et que la mère sait qu'il en est doué, comme elle le fut elle-même. Il y a toujours une cause à tous les faits, à toutes les opérations de la nature ; les monstruosités n'appartiennent qu'à nous seuls; et s'il est parmi nous des mères infanticides, c'est le crime de nos sociétés; le désespoir d'une mère cruelle vient de ne pouvoir à la fois conserver l'honneur et le fruit de ses entrailles. Ce crime néanmoins est inconcevable d'après la protection que les gouvernemens accordent à l'innocence abandonnée. Comment ce crime barbare peut-il naître dans le cœur maternel ? Ne seroit-il pas plutôt le nôtre que le sien? On ne conçoit pas que celle qui donneroit tout son sang à l'être qu'elle idolâtre, lui donne la mort. Les loix naturelles sont donc inviolables depuis la naissance de l'être jusqu'à sa mort, et depuis le principe des êtres inanimés jusqu'à leur destruction, quant à la forme. Si ces loix sont isolées par nous, c'est le pur effet de nos préjugés et de l'aliénation de notre
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esprit. Celui dont la raison régularise l'instinct descend plus bas que la brutte, quand la raison manque. Mais si la nature a ses loix autant inviolables qu'égoïstes, la société les mitigé toutes pour former une chaîne qui nous unit par l'intérêt personnel et qui établit en même temps cette discordance éternelle qui règne parmi les hommes, tous doués des mêmes prétentions, sans avoir les mêmes facultés. La nature a tracé elle-même cette chaîne par la force du corps et par celle de l'esprit, qu elle donne aux uns et qu'elle refuse aux autres. Il n'est que cette inégalité naturelle ; mais l'homme social y joint la force, la ruse, le mensonge, et jusqu'à sa noble naissance, c'est-à-dire qu'il fait valoir et profite de l'action généreuse que fit jadis son trisaïeul. Ce n'est donc qu'à force de loix et de coutumes que l'homme contracte l'habitude de l'état social. L'habitude, nous dit-on, est une seconde nature; le bonheur des hommes, toujours si précaire, ne le prouve pas. On ne voit que des plaignans, des battus, des battans, et quelques profanes qui rient par bêtise, si ce n'est par amour-propre, et pour nous faire accroire qu'ils sont plus heureux que nous.
Faire violence à la nature, c'est, par le fait, vouloir que tout ce qui est soit autre, ou au moins modifié : tel est l'état social.