VAUT-IL MIEUX AVOIR VICE ET VERTU QUE DE N'AVOIR NI L'UN NI L'AUTRE
Cette question a de l'analogie avec le chapitre L du premier volume, qui a pour titre : L'indifférence est la plus dangeî^euse maladie de l'âme. N'importe; la question que nous allons traiter étant plus complexe, avancera le développement de la première. C'est ainsi que, d'un chapitre ou d'un volume à l'autre, une proposition physique ou morale traitée brièvement se complète de plus en plus dans la suite : tel est cet ouvrage.
La complexité est le partage de l'homme plus que des autres animaux. La nature ne pouvoit lui attribuer ses éminentes et nombreuses facultés sans complications. Cependant, l'esprit de notre siècle s'attache à les diminuer en toute chose autant que possible; il cherche à faire autant et plus que par le passé, avec des moyens plus simples et mieux entendus : notre horlogerie, et cent autres sciences et arts mécaniques, comparés avec les inventions plus anciennes, en sont la preuve. Nous ne changerons rien aux œuvres de la nature, mais nous perfectionnerons ses outils, qui sont nous ; nous, dont elle semble se servir pour deviner ses énigmes ; nous, dont elle entretient l'espérance de la concevoir, et qui mourrons néanmoins sans l'avoir comprise. Venons au fait.
L'homme vicieux et véhément est le fléau de la société, qu'il ne comprend pas, ou ne veut pas comprendre ; mais après s'être senti contrarié, froissé de toutes parts, il lui reste de quoi changer de système en se conformant au train des autres; il lui reste force et mouvement, avec lesquels il peut tout faire, et devenir un aigle dans quelque science.
Il n'est pas rare de voir le vicieux exercer, sans prétention, quelques vertus sociales. L'instinct de la communauté des biens est indestructible dans l'homme comme dans l'enfant et les animaux ; mais celui qui prend sans réflexion ce dont il a besoin, le donne de même quand il lui est inutile : on ne garde une chose inutile que pour le besoin à venir; or, celui qui croit qu'en tout temps il peut prendre n'a pas besoin de provision et laisse jouir les autres. Au contraire, l'homme d'ordre, en se privant de la plupart des choses qu'il possède, les laisse en stagnation ; sachant se retenir sur les actions équivoques qui peuvent dégénérer en abus, il arrête aussi les chances heureuses qui en peuvent résulter... Voilà comme on entrevoit que les extrêmes se rapprochent et que le vice et la vertu excessifs peuvent être nuisibles à la société et qu'enfin tout excès est condamnable (i).
Celui qui n'a ni vice ni vertu est nul par principes ; c'est une machine encombrée et sans mouvement, qui n'est bonne qu'à la refonte. Le mouvement est tout dans le monde moral comme dans le monde physique; s'il produit le mal, il peut se rectifier et produire le bien, mais on ne fait rien du statu quo. Le bien lui-même, toujours subsistant, sans efforts pour se maintenir, se corrompt. L'astre mobile ne nous agite que parce qu'il est luimême en mouvement ; s'il s'arrêtoit, notre sang se figeroit dans nos veines, la nature seroit immobile. Ce seroit pis qiie la mort : ce seroit la mort sans résurrection.
Je remarquois deux jeunes demoiselles; une, attaquée de maux de nerfs, toujours agissante, parlant de tout, souvent ne
(i) Un homme connu de M. de Beaumont, archevêque de Paris, lui porte la lettre d'un pauvre gentilhomme qui demande un secours. L'archevêque donne quelques louis, jette la lettre suppliante au feu, prend le soufflet pour la brûler plus vite et dit : « Que ne peut-on brûler ainsi M""^ de Pompadour, qui perdra la religion et le roi. » Voilà la vertu excessive, trop souvent celle des prêtres. (Anecdotes de la cour de France pendant la faveur de la marquise de Pompadour.) (G.)
disant rien de bon, quoique jasant beaucoup, ayant cependant quelquefois des éclairs de bon sens et d'esprit qui surprenoient et auxquels elle n'attachoit pas plus d'importance qu'à son bavardage ordinaire. On Taimoit cependant, parce qu'elle amusoit et fixoit l'attention de tous. Que lui manque-t-il, me disois-je à part moi? Plus d'aplomb et de rectitude dans ses idées, en conservant cette activité précieuse qu'on pourroit nommer un quart de fièvre, qui n'est dangereuse que quand elle augmente.
L'autre demoiselle, forte en santé, ne disant rien et n'en pensant pas davantage, sans malice, ne songeant ni à bien ni à mal, mangeoit, dormoit, dansoit, sans sortir de son indifférence. Que lui manque-t-il, me disois-je encore? Le mouvement, qui mettroit en activité ses organes sains et robustes qui ne peuvent agir, le mouvement qui forceroit ses facultés stagnantes à se développer.
Disons donc que, tant au physique qu'au moral, le mouvement, tel qu'il soit, est préférable à une stagnation qui donne une existence négative, et que l'activité du désordre a bien moins à faire pour se rectifier que la froide nullité. « Qui a le plus a le moins », dit le proverbe. Ajoutons : qui n'a rien, a tout à faire.