CHAPITRE X
SUR D'HELE (i;
Quoique j'aie déjà parlé, dans mes Essais sur la musique, de l'auteur du Jugement de Midas, de V Amant jaloux et des Événemens imprévus, la réputation de cet Irlandois nommé d'Hèle à Paris, et Hall en Angleterre, s'est tellement établie et confirmée en France, par les nombreuses représentations de ces trois pièces, que je pense qu'on me saura gré d'ajouter ici quelques circonstances sur la vie et les ouvrages de cet homme original.
Aussi flegmatique que tendre en amour, d'Hèle avoit dépensé sa fortune avec les femmes galantes; n'ayant plus d'argent, et pas encore de réputation, il fit ressource de son esprit pour vivre. Il venoit souvent dans la loge de Clairval (2), surtout les jours et après la représentation des pièces nouvelles; mais nous étions loin de penser qu'il y vînt pour étudier le théâtre, et pour y figurer un jour. Ses réflexions nous étonnoient par leur justesse : « Si l'on retranchoit telle chose, et qu'on ajoutât telle autre, disoit-il laconiquement, la pièce auroit du succès. » Enfin, après un ou deux ans, il se mit sur les rangs, et
(,1) Voir tome H, pages 6i et 104.
(2) Sur Clairval, voir tome II, page 104 et note (deuxième volume de Grétry, chap. XXIX).
se fit auteur par nécessité. Il vint me trouver, me parla de y Amant jaloux; mais il y avoit introduit un personnage qu'il vouloit supprimer : c'étoit le vieux et asthmatique tuteur d'Isabelle. — « Vous avez raison, lui dis-je, de supprimer ce rôle, car les acteurs asthmatiques du théâtre font tousser ceux qui le sont réellement dans la salle. » — « Si vous voulez, je vais vous en lire une autre qui est achevée, excepté ce qui est destiné à la musique, que j'ai fait en prose, et que nous ferons versifier, car je n'ai nul talent à cet égard. » C'étoit le poème du Jugement de Midas, que je trouvai original.
Les changemens que subit cet ouvrage ne furent pas considérables. Les voici. Après l'air d'Apollon : « Du destin qui l'opprime... » Marsias chantoit le sien tout entier : « Amans qui vous plaignez... » Après quoi, Pan chantoit une quirielle de vaudeville, et puis la fable d'Apollon : « Certain coucou. » D'Hèle sentit comme moi que quatre morceaux de musique de suite dans la même situation tiroient en longueur, quoiqu'ils fussent indispensables. « Voyez, me dit-il, ce que vous pouvez faire pour abréger. » C'est alors que je fondis ensemble les airs de Marsias et de Pan ; le contraste de la lente et vieille musique françoise avec la légèreté du vaudeville n'en devint que plus piquant, et je retranchai un morceau de musique à la seconde représentation. D'Hèle retrancha la dernière scène de l'ouvrage. Après la sortie d'Apollon, de Mercure, de Lise et de Cloé, Midas prioit les acteurs restant sur la scène de ne dire à personne qu'il avoit des oreilles d'âne, qu'il cacheroit, disoit-il, sous une grande perruque. — « D'accord, M. le bailli; mais permettez-nous de le dire une fois — tout bas, tout bas... Donc, mes enfans... » lisse penchoient vers la terre en chantant un canon qui disoit : « Midas, Midas a des oreilles d'âne. » Les échos répétoient, le théâtre s'emplissoit de paysans. Midas fuyoit, il étoit poursuivi, et la pièce finissoit froidement, en cohue, sans révérence au public, et sans applaudissemens. D'Hèle avoit suivi la fable, mais chacun convint que Midas seul devoit s'éloigner, et qu'il falloit un dernier chœur révérencieux : je le fis dans l'instant.
V Amant jaloux eut, au moins, autant de succès que le Jugement de Midas, et les changemens que subit cette charmante comédie ne furent presque rien. Cependant, à la dernière scène,
il y avoit encore quelque chose de trop, que d'Hèle ne savoit comment retrancher : la soubrette Jacinte arrivoit pour dire une quatrième fois : « Messieurs, pourrois-je aussi m'instruire?... » Je pris le parti de la faire arriver en disant : « Que voulez-vous? Que cherchez-vous? » D'Hèle, ainsi que moi, nous savions peu retrancher la partie d'un tout une fois conçu; il s'en rapportoit à moi pour abréger, comme souvent j'ai consulté le chanteur pour qu'il m'indiquât ce qu'on pouvoit ôter d'un air qui paroissoit long.
J'étois à la campagne quand d'Hèle m'envoya les Evénemens imprévus; je lui écrivis que j'étois content, mais que la fin du second acte ne réussiroit pas. C'étoit sur la scène même que la comtesse de Belmont accabloit le marquis de Versac, qu'elle nommoit Philinte. Cela parut gauche et le public en témoigna son mécontentement ; en effet, le vrai Philinte n'avoit qu'un pas à faire pour s'expliquer avec la comtesse. « Il vous faut, pour rendre la méprise naturelle, avois-je écrit à l'auteur, un rendez-vous du soir, un balcon, pour séparer les femmes. » Le changement fut exécuté quelques jours après, et cet ouvrage eut le même succès que les deux précédens : on demanda les auteurs, qu'on n'appeloit alors que quand ils le méritoient.
Je ne sais si j'ai dit quelque part que V Amant jaloux et les Evénemens imprévus ont été remis en musique une seconde fois par des compositeurs italiens établis à Paris (i). L'une et l'autre musique eurent peu de succès. Je n'eus pas de peine en lisant un matin ce qui suit dans un journal : « On a donné hier, au théâtre de M^^^ Montansier, au Palais royal, la première représentation de V Amant jaloux de d'Hèle, avec une nouvelle musique del signor... Cette musique fait infiniment d'honneur à M. Grétry. »
Si d'Hèle avoit vécu, plusieurs poèmes encore seroient sortis de sa plume. Son penchant invincible à l'amour et les dépenses dans lesquelles les femmes galantes entraînent celui qui se livre au plaisir de les courtiser ne lui eussent laissé de
(i) Il s'agit de l'Amant jaloux de Mengozzi (1758-1800), représenté aux Variétés- Montansier le 2 février 1796, et des Événetnents imprévus de Ferrari(i75g-i842), joués au même théâtre vers 1794. Grétry ne fait aucune allusion à ces représentations dans les chapitres de ses Mémoires, consacrés à ces deux ouvrages.
ressources pécuniaires qu'au tliéâtre. Sa ruine, causée par les femmes, Tavoit fait auteur ; elles nous eussent procuré, par lui, un plus grand nombre de pièces charmantes, et nous eussions dit : à quelque chose malheur est bon.
D'Hèle étoit mordant, satirique avec les hommes; chaque mot dans sa bouche était un emporte-pièce ; les femmes seules lui faisoient tolérer la France, qu'aucun Anglois ne préfère à sa patrie. Cosmopolite hors de l'Angleterre, d'Hèle sembloit être indifférent sur la pureté des mœurs. De l'argent pour avoir des femmes, des succès pour avoir l'un et l'autre, après quoi tout le reste n'étoit que chimères conventionnelles : tel étoit cet être singulier, qui, pour avoir beaucoup examiné les hommes, ne croyoit plus à rien, voyoit en tout un retour d'égoïsme dans celui qui agissoit. Il ne voyoit que feinte, intérêt et mensonge dans l'opinion des autres ; son esprit caustique ne l'accueilloit pas plus que la trachée-artère ne reçoit un corps étranger. Il n'étoit aveugle et confiant qu'envers le sexe qui le trompoit, qu'il adoroit mélancoliquement, et dont il se seroit procuré la jouissance par tous les moyens de la rouerie.
Ses pièces disent assez qu'il ne connaissoit la bonhomie que pour la jouer, et la fatuité pour la rendre triomphante. Apollon est un roué qui badine avec notre espèce. Tous les acteurs de l'Amant jaloux ne disent presque pas un mot qui ne soit équivoque. Il y a dans les Evénements imprévus tout ce que la coquinerie la plus aimable a de plus raffiné. Que d'esprit, que de profondeur en malice il y a dans ces trois pièces que chacun admire, les gens d'esprit parce qu'ils les comprennent entièrement, et les sots parce qu'ils en comprennent la moitié. Et c'est encore trop pour eux.
Plusieurs gens de lettres m'ont confessé avoir abandonné leur travail, après avoir essayé de faire des opéras dans le genre de d'Hèle. J'ai dit dans mes Essais qu'il avoit dans la tête une pièce en quatre actes lorsqu'il mourut. Il aimoit Argentine, qui fut réformée avec la troupe italienne. Il fit une petite pièce en un acte et sans musique intitulée Gille ravisseui' ( i ), qu'il fut lire aux
(i) On a vu avec plaisir cette petite pièce aux théâtres des Boulevards (G.). Sous ce même titre, un acte de Thomas Sauvage, musique d'Albert Grisar, a été représenté en 1848 à l'Opéra-Comique.
comédiens, dits italiens. « Si vous voulez, leur dit-il, garder mademoiselle (en montrant Argentine) pour la rendre utile à votre théâtre, je vous ferai plusieurs petites comédies de ce genre. » On n'accepta pas la proposition.
Cet homme, si mordant pour nous, étoit timide comme un enfant avec sa maîtresse. Un jour que j'étois à côté d'elle dans la coulisse, d'Hèle arrive. — « Allez vite, lui dit-elle, me chercher une orange. » — « Oui, mademoiselle ». Il court et revient. — « Oh! l'horreur! » Elle la jette. «Allez m'en chercher une autre. » — « Oui, mademoiselle ». Et il court de nouveau. Elle partit pour l'Italie ; le jour de son départ, on donnoit V Amant jaloux à Choisy. La Reine m'avoit dit de lui présenter d'Hèle ce jour-là ; il vint dîner chez moi avec Campan (i), qui nous conduisoit dans sa voiture. En route, d'Hèle cherchoit sans cesse des yeux le chemin de Fontainebleau. « Qu'a-t-il donc? » me dit Campan. — « Argentine a passé là ce matin pour se rendre en Italie », lui dis-je. — « Il l'aimoit? » — « A la mort. » Et cela fut vrai. Il n'eut pas de plaisir en voyant représenter l Amant jaloux. La pièce fut interrompue dix fois par une maudite chauve- souris qui, en parcourant h théâtre, fit crier les femmes de la cour. Un malheur ne va pas sans l'autre. Après le spectacle, je présentai l'auteur de l'Amant jaloux à S. M., qui lui dit : « M. d'Hèle, je voudrois jouer à Trianon une pièce devons, avant qu'on la donnât à Paris. » Il fit une profonde révérence pour toute réponse. C'est cette pièce qu'il avoit dans la tête lorsqu'il mourut, et dont il n'avoit écrit que la première scène.
Puisqu'il est ici question de présentation d'auteurs, je dirai qu'alors je présentai Sedaine à la Reine, un jour qu'on avoit donné la Gageure (2) à Trianon. Il lui dit, avec sa voix dure : « Madame, vous avez la voix trop douce pour jouer les soubrettes. » Le Roi, qui crut, apparemment, qu'on grondoit la Reine, me demanda quel étoit cet homme ; je le lui dis.
D'Hèle est mort âgé de 3o à 35 ans; il avoit cinq pieds, deux ou trois pouces; il étoit maigre, blond, les yeux bleus. Est-il mort parce que Argentine est partie, ou seroit-il mort
(1) Secrétaire de la Reine.
(2) La Gageure impréime, comédie en un acte et en prose, jouée à la Comédie française en 1768
plutôt si elle éloit restée? C'est ce que l'on ne peut dire. Quand une femme n'aime un homme que par vanité et pour son bon plaisir, il ne peut se promettre longtemps ni joie, ni santé.
D' Hèle prenoit prodigieusement de tabac ; il en avoit presque toujours dans ses doigts. Il en humoit en détournant la tête, quand les bavards l'impatientoient. G'étoit sa manière de dire ; « Oh! que vous êtes bête ! »