‹ Réflexions d'un solitaire (volume 4)Chapitre 70 sur 98 · SUR LE SUICIDE · texte numérisé non relu

SUR LE SUICIDE

Homme d'un jour, pourquoi te tuer aujourd'hui, puisqu'il te faut mourir demain ? Est-ce une vengeance que tu crois exercer envers la nature, dont tu te plains parce que tu es malheureux ? Une vengeance envers celle qui ne repaît ses nourrissons que pour s'en repaître à son tour ! Songe donc que te laisser vivre ou t'anéantir est tout un pour elle ; qu'elle n'attend pas ta mort pour t'engloutir en détail dans ses entrailles incommensurables. Vif ou mort, tu lui appartiens ; en te nourrissant, tu lui prépares sa proye. Comment échapperois-tu à sa voracité, puisqu'elle te poursuit dans les eaux, les airs et le centre de la terre ? Songe que l'astre de vie, en officieux tributaire, lui offre chaque jour une partie de la substance de quelques millions de milliards d'individus : tel est l'instinct de l'astre égoïste qui nous fait vivre. 11 est aussi la nature, et ne donne que pour reprendre. Ainsi que nous engraissons le bétail pour nous substanter, de même il nous prête ses feux végétaux et nourrissiers pour se pourvoir de victimes; et les mêmes rayons qui vivifient l'un, achèvent l'autre; d'un même coup de son électricité vivifiante et parricide, le fils fructifie, tandis que le père termine sa carrière.

Dans tes maux, fruits de la société, je t'entens murmurer : Nature ingrate, dis-tu, tu me rends trop malheureux pour que je

puisse supporter ma vie, je veux mourir. Mais je te l'ai dit, que lui importe ! Tu as excédé toutes tes facultés, et l'existence désirable n'appartient qu'à celui qui sait ménager son être. Te livrestu aux désordres ? Es-tu la proye de tes passions ? Sujet rebelle, fardeau de la société, tu n'es bon qu'à la refonte ; refondu, tu seras peut-être plus estimable, plus correct, plus utile, plus capital.

Après avoir épuisé ta vie par les excès de tous genres, tu trouves les mœurs sociales insupportables, les hommes méchans, les femmes perfides ; tu n'aimes rien ; et, ce qui annonce le dernier terme du malheur de l'homme, tu ne veux pas même être aimé ; tu redoutes l'affection de tes enfans, de tes amis, de crainte qu'elle ne te rattache au monde qui te fait horreur. Cependant, malgré toi, ta sensibilité te reste, et ne te sert qu'à souffrir, accompagné des noirs soupçons, du spleen mortel. Oui, il est temps que tu partes, tu n'as plus rien à faire ici que des soupirs. Je te le demande encore : est-ce la nature que tu dois accuser? La nature à la fois si cruelle et si bienfaisante; si bienfaisante, qu'on est tenté de la diviniser; et si cruellement inexorable qu'elle en devient énigmatique. Non, c'est ton intempérance, ton insatiabilité. Tu volas le pauvre en t'encombrant de richesses ; malheureux, tu possèdes tout, mais tu n'as plus de désirs, voilà ton mal. Le présent t'assomme, le passé ne t'offre que des remords, et pour toi plus d'espoir dans l'avenir. Cependant, tu peux être utile encore... Tu vas être la proye des vers : quel délice pour eux de te ronger ! Pressens-tu au moins que tu vas contribuer au bien-être de quelqu'un?

L'homme seroit moins avide de jouissances s'il réfléchissoit que la satiété est le plus fade, le plus insupportable des maux. On espère tous les biens qu'on n'a pas possédés ; rien à désirer après la jouissance plénière et excessive, relative à l'état de l'individu. Il est de la nature de l'homme de gagner son pain à la sueur de son front ; tant que le marchand court après la fortune, il est heureux par l'espérance. A-t-il amassé richesses sur richesses, il languit désœuvré; cette situation seule lui donne l'idée du non-être qu'il préfère à l'existence fatigante, causée par la cessation des désirs. Son courage est aux abois ; il ne lui reste que celui du départ ; un bout de corde est le dernier recours de l'Anglois usé de jouissances : « Mourons, dit-il, une

dernière sensation mortelle me reste à connoître ; elle me fera sentir encore mon être épuisé. »

Mais est-il le plus grand des misérables, celui qui, n'ayant pu s'amender, a le courage de braver la mort? En rétrogradant, avec l'histoire, vers les conquérans du monde, nous voyons le fier Romain se coupant les veines, se noyant dans son sang, pour avoir tout possédé, trop joui. Nous voyons l'horreur du genre humain, le monstre couronné qu'on nomma Néron, et que la seule dénomination de « monstre » devoit faire reconnoître, abuser de tout, même des beaux-arts qui ne peuvent adoucir ses mœurs dégradées. Après s'être rassasié de forfaits, jusqu'à fouiller dans les entrailles de sa mère pour voir, une fois, le premier berceau de son exécrable existence ; n'ayant plus ni trône, ni amis, ni patrie; lisant sa sentence de mort sur tous les visages..., le lâche manque de forces pour mourir; sa lâcheté physique égale sa lâcheté morale ; sa nature impie lui réservoit cette prolongation de supplice. Au moment d'être traîné vif, mourant et mort dans les rues de Rome, il fuit avec un affranchi, seul ami qui lui reste : « Tue-moi, lui dit-il, on me poursuit. » Accoutumé à lui obéir, il le poignarde, en remercîment des bienfaits dont il le combla pendant son règne. En perdant son sang, ses forces et sa vie, imagineroit-on quelles furent les derniers sentimens, les dernières expressions de cet esprit aliéné par l'adulation, la puissance et le crime? « Quel dommage, disoit-il, de perdre un talent tel que le mien ! » Et c'étoit de son talent de musicien qu'il parloit; ce lâche, plus lâche que loi, homme courageux, n'a pu se ressaisir : preuve que l'égoïsme orgueilleux est la plus basse, comme la plus funeste des passions, pour les autres et pour soi-même.

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