‹ Réflexions d'un solitaire (volume 4)Chapitre 72 sur 98 · IDEE SINGULIERE · texte numérisé non relu

IDEE SINGULIERE

P?vmiê?'e partie.

C'étoit vraiment une singulière idée que celle de cet auteur qui prétendoit (il y a quarante ans, et qu'un autre auteur vient de renouveler en 1809), qui prétendoit, dis-je, qu'un seul germe vital créé ou incréé, s'étant modifié de toutes les manières par l'influence des élémens où il se trouva jeté, avoit produit tous les êtres animés et inanimés de la nature (ij. A l'athéïsme, à l'athéisme ! crieront les paresseux qui redoutent la peine de penser. Pourquoi donc ? Gréer les élémens, créer un seul germe qui se modifie dans les élémens, et selon l'individu qui le contient, n'est-ce pas une opération qui n'appartient qu'à Dieu seul ? Comprendre que

(1) Grétry fait sans doute allusion ici aux premières théories émises en France sur le passionnant problème de l'origine des espèces. Les Entretiens d'un philosophe indien avec un missionnaire français sur la diminution de la jner, publiés en 1748 et en lySb par Benoit de Maillet, les Considérations philosophiques de la gradation naturelle des formes de l'être, ou Essais de la nature qui apprend à faire l'hoimne, de René Robinet (1768), et surtout la Philosophie loologique de J. B. Lamark (i8og), quoique développant des opinions parfois assez divergentes, préparaient les voies au darwinisme, qui, un siècle plus tard, devait révolutionner la science. Isidore Geoffroy Saint-Hilaire, en 1795. avait, lui aussi, établi les premières bases du transformisme, et Erasme Darwin, le grand'père de Charles Darwin, était arrivé, à son tour, à des conclusions analogues sur l'origine des espèces. Grétry, dans ses Réflexions, se fait l'écho attentif de ces théories nouvelles, un peu troublantes pour son esprit inquiet et curieux, mais dont il devine instinctivement l'importance et les destinées.

cela soit, n'est ni absurde, ni difficile. Tant qu'on peut dire d'une chose : « Dieu l'a voulu et l'a faite ainsi », il n'y a point de réplique. Mais ici, comme en tant d'autres circonstances, l'homme ne voit que des effets sans comprendre les causes ; hors les moyens humains, tout lui est interdit. Il dira donc, je suppose, en remarquant les changemens qui s'opèrent sous ses yeux dans les espèces, selon les divers climats où elles sont établies, soit qu'elles se détériorent ou se perfectionnent, il dira, dis-je, qu'il en a été de même de toute éternité, et que par la succession immémoriale des temps, rien n'est ce qu'il fut à sa naissance, et que peut-être, un jour, rien ne sera tel qu'il est aujourd'hui.

Nous pouvons prendre l'homme au complet, et remarquer combien il dégénère en troquant un bon climat contre un mauvais. Il peut encore, sans quitter son climat, que je suppose bon, se mésalHer et faire dégénérer sa race jusque approchant la nullité. La meilleure espèce d'hommes dégénère si elle s'établit dans la Laponie, et le Lapon se dégénère, se « délaponne » dans nos climats. Ne voyons-nous pas l'enfant du nègre se blanchir, prendre d'autres traits, d'autres cheveux en s'alliant et vivant de continuité avec nous? Mais, pour entrer dans le détail de ce système, comment se peut-il qu'un seul et même germe ait produit des minéraux salutaires ou empoisonnés, des pierres précieuses, des végétaux salubres et insalubres, des animaux, depuis l'homme, l'éléphant, jusqu'au plus petit animal ou animalcule? Par la raison, disent probablement nos auteurs, que je n'ai point lus, que le germe de vie ne peut fructifier qu'en conséquence et en rapports de proportion des élémens primordiaux où il se trouve. Sur la terre, c'est un animal terrestre d'un ordre plus ou moins supérieur; dans l'eau, le germe ne peut féconder qu'un poisson ; dans l'air, un oiseau ; dans la mine, un minéral... Le germe est donc une semence universelle qui produit tout au gré de ses père et mère élémentaires, qui contient tous les êtres et change de propriété et d'instinct selon l'individu qui le projette ou le reçt)it dans son sein. Lion dans le lion, brebis dans le bélier : tel est ce prototype universel, ou ce Prothée de la fable, qui ne change de forme que par la contrainte ; et la femme aussi 'exige la violence pour accomplir ses désirs et les nôtres. Mais ce germe si spiri-

tueux, si fécond, si actif, change-t-il de nature dans les divers individus? De nature, non; mais de forme, de propriété et d'instinct : il donne un homme blanc chez les blancs, un rouge chez les rouges, un noir chez les noirs, un pulmonique ou un goutteux s'il sort de chez l'un ou de chez l'autre. Comment se fait-il que chaque être ait ce qu'il lui faut d'organes pour vivre? Comment se fait-il, dirai-je à mon tour, qu'il en soit ainsi pour la puce, le ciron, et plus petit encore? Chacun se sert de ce qu'il a ; et de ce qu'il n'a pas, il s'en passe également par nécessité. Quel instinct, dit-on, quand on voit un crabe qui marche de côté ! Il n'y a rien là d'étonnant, puisqu'il ne peut marcher droit, et qu'il a des besoins d'aller.

Quel instinct a l'homme de penser! Qu'est-il en cela d'étonnant, puisque son cerveau l'y force, qu'il retient tout, et combine tout ? Il agit même quand l'homme dort, mais alors il est sans boussole. Est-il étonnant que les esprits montent à la tête, puisque leur instinct est de monter, et de rester dans cette espèce de caput de la cornue d'où partent toutes nos idées ? Est-il étonnant que les joues fleurissent de vermillon? Le coup de piston du cœur n'arrive-t-il pas là comme au confin où il pousse notre sang? Et de même que la chaleur est plus forte quand, au solstice d'été, le soleil retourne sur ses pas, de même le sang ne doit-il pas rester stagnant dans les joues avant de descendre de son apogée? Chantez, poètes, chantez ces roses incarnates répandues sur les joues des belles, mais disons et sachons quelquefois le pourquoi de ces merveilles. Est-il étonnant, disois-je encore, que, par le mouvement du sang, une peau délicate rougisse plus qu'une peau tannée dans les travaux de Mars et de Neptune? Donc, la femme doit rougir avant l'homme, et doit céder quand la force virile devient active et nécessaire. Poètes, chantons, honorons la pudeur qui fait rougir nos belles; mais, encore une fois, sachons et disons quelquefois le pourquoi.

Comment concevoir des prérogatives telles que des yeux, un nez, des dents..., comme on conçoit que l'individu se passeroit de ces organes succursals, s'il ne les avoit pas. D'ailleurs, tout n'est-il pas pourvu de ce qu'il lui faut, depuis le brin d'herbe jusqu'à l'homme? — Voilà ce qui est inconcevable ! Pourquoi? Il n'est pas difficile de concevoir que Dieu commefice où

rhomme finit. Qui sait cependant si l'imagination, surtout dans la femme grosse, n'a pas contribué au perfectionnement, et peut-être même à la formation, en plus, de quelques-uns de nos organes? (Nous reviendrons sur cet objet.) Qui sait si notre supériorité sur les autres animaux n'est pas le fruit de cette source féconde, qui s'exerce depuis l'éternité des siècles?

Sans imagination, la nécessité, les habitudes peuvent encore modifier les organes des bêtes et des hommes ; la taupe qui habite dans la terre, à force de resserrer ses yeux par nécessité, a pu se les rendre petits. L'homme, à force de regarder le ciel, a pu se les élargir. Les dents ne lui seroient-elles pas venues à force d'exercer ses gencives en mangeant? Canines s'il croque des os, molaires s'il ne mange que du fruit ou des légumes, et des dents de toute espèce, si, comme nous, il est omnivore? Nous prenons trop souvent la cause pour l'effet. Nous disons : des dents de telle sorte prouvent que nous devons nous nourrir ainsi; oui, mais ajoutons : parce que, depuis des milliers de siècles et par nécessité, nous nous nourrissons de telle manière. Qu'il croisse un gros ventre au gourmand, cela doit être, puisqu'il le remplit journellement de substances nutritives. Que tous les derrières soient charnus, c'est tout simple, l'engrais le pousse à grossir. Que la femme l'ait plus gros que l'homme, c'est encore simple, l'atelier de vie est là, plus et plus longtemps que chez nous. Qu'on s'assoye sur son derrière, cela est commode, on y trouve des coussins. Enfin, la nature veut que partout où il y a volcan, grand ou petit, il y ait aussi cratère et montagne. Le temps approprie tout, perfectionne tout, détériore tout, selon nos besoins et notre volonté : c'est une vis sans fin, qui ne compte ni les ans, ni les siècles (i). — Que de temps il a fallu à la nature pour tout faire tel que nous le voyons! — Elle ne compte pas. — L'univers est donc bien vieux? — Autant que Dieu.

Seconde Partie.

Nous avons présumé ci-devant que l'imagination avoit pu influer sur l'homme, surtout sur la femme grosse, en donnant

(i) La science moderne a exprimé tout cela, de façon plus laconique et moins naïve, par la formule célèbre : « La fonction crée l'organe ».

au fœtus des organes et des facultés nouvelles. Cette hypothèse n'est pas extraordinaire, puisque l'on doute encore si, dans sa grossesse, la femme ne revêt pas son front des objets dont elle fut frappée; et si nous le voulions, en sollicitant l'imagination de nos femmes enceintes par tous les moyens salutaires, l'expérience pourroit nous convaincre de ce fait, qui est de la plus haute importance pour notre espèce ; car il ne s'agit ici de rien moins que de donner originairement à l'homme les organes et les facultés propres à l'état auquel on les destine. Après quoi, son éducation couleroit de source et ne seroit que la suite naturelle de son" organisation préparée. Je sais que la plupart des naturalistes, et Bufïon à leur tête, regardent comme une chimère les effets de l'imagination des femmes grosses sur le fœtus. Cependant, je dis encore que c'est fanfaronnade que de nier un effet quelconque parce qu'on ne le comprend pas : à l'expérience, encore une fois, car rien de plus aisé à expérimenter dix fois, vingt fois avant de croire.

Du reste, nous ne ferions en cela que suivre l'exemple des Spartiates, qui, à coup sûr, croyoient à l'influence de l'imagination sur le fœtus, et qui, par les hommes véritablement hommes qu'ils se donnèrent, prouvèrent par ce moyen, et par une éducation toute martiale, l'infaillibilité de leur doctrine. Comment supposer, dira-t-on, que l'être humain, sorti d'un germe brut et limité, ait pu désirer pour lui des organes facultatifs qu'il ne connoissoit pas, des yeux, des oreilles, un nez..., enfin, les organes de sens qui lui manquoient?

Mais, répondrons-nous, s'il est possible que l'imagination d'une femme grosse soit attractive avec la matière propre à former des organes, ne sufïit-il pas qu'une femme grosse, ou mieux encore en conception, ait imaginé de voir un Dieu possédant l'organe visuel, et que, frappée de cet avantage, si naturel à sa coquetterie, elle ait donné à son fruit les plus beaux yeux du monde, puisqu'ils étoient les seuls existans? Ainsi de reste pour les organes négatifs; et une fois leur type fait, la progression est simple. Ce n'est pas ici, j'en conviens, l'opération d'une année ni d'un siècle ; un organe ajouté par un millier de siècles suffit pour parvenir au complet où nous sommes, ou, mieux, où nous croyons être; donc, ne nous arrêtons point dans

nos désirs de perfectibilité; perfectionnons de plus en plus, essayons, désirons sans relâche. Si l'imagination créatrice n'étoit qu'un rêve, une erreur des sens, son empire, quoique contesté, ne se seroit pas conservé parmi nous depuis Téternité des siècles. Qui a fait les grands hommes? N'est-ce pas l'imagination qu'on nomme génie? Quand on relit sans cesse Homère, Virgile, Montaigne, ou Molière, ou La Fontaine, ou Racine, on dit : natura fecit; quand on relit Boileau, on dit : Et homo fiictus est. Revenons. Mais, dira-t-on, les bêtes ont aussi les organes des sens, et cependant elles n'ont pas d'imagination... Ah! que savons-nous ce qui se passe en elles? Sommes-nous assez bêtes pour le savoir? Il semble, en effet, que si le grandêtre avoit présidé à chaque détail de notre organisation, elle ne seroit pas aussi fragile. Quoi ! pas un membre qui ne réclame plus de perfection, qui ne soit assujetti à des maladies! Les pieds ont la goutte, les jambes se cassent, les rotules s'encombrent, se nouent, s'enkilosent, comment disent les gens de l'art. Les parties sexuelles éprouvent des maux désastreux, chez la femme surtout; la vie et la mort, le délire de volupté et des plus effrayantes douleurs se donnent la main, ou, comme dit Montaigne, se rejoignent par la queue; la poitrine s'ulcère, la gorge et les yeux s'enflamment, chaque dent commence et finit par la douleur, et la tête a ses migraines et sa folie, plus stupide que la bêtise même. On peut donc supposer, sans hétérodoxie, que (ainsi que la Minerve fabuleuse est sortie toute armée de la tête de Jupiter) la Toute-puissance ait créé un germe universel qui a pris et prend toutes les formes nécessitées selon l'individu et la place où il se trouve dans l'ordre élémentaire, et que Dieu l'ait doué d'avance des facultés qu'il devoit acquérir, qu'il a acquises et qu'il acquerra in sœcula sœculoruin. Enfin, puisqu'on se permet ici-bas d'interpréter les décrets du Très- Haut, redisons encore qu'on peut croire que Dieu a effectivement créé un type universel en disant : « Que de ce gerrpe sorte tout ce qui sera nécessité pour le complément de toute chose. » Alors ce germe, presque divin et devant retourner vers son auteur, utilisant chaque substance matérielle, établit l'intelligence dans l'homme, la force dans le lion, la légèreté dans les oiseaux et les poissons... Chaque espèce empruntant de ses élémens consti-

tutifs et ambians ce qui lui appartient, et ce qui convient le mieux à son être pour exister favorablement, cherche son aplomb, et le trouve autant que possible, ou périt pour recommencer dans un meilleur ordre. Alors, nulle volonté, nul effort ne sont nuls dans aucune espèce : pulsate et aperietur vobis.

Tout dans ce système ne démontre-t-il pas une puissance infinie ? Et la Providence ne donne-t-elle pas ici à la nature et à l'homme d'assez grandes preuves de sa munificence ? O athées ! je diffère peu de vos idées; cependant, soyez de mon avis, et vous n'êtes plus athe'es.

CHAPITRES XVI et XVII (manquent)

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