‹ Réflexions d'un solitaire (volume 4)Chapitre 74 sur 98 · QUELQUES PETITS PROPOS · texte numérisé non relu

QUELQUES PETITS PROPOS

Plutarque, dans ses œuvres morales, nous a donné des Propos de table qui ne sont pas petits ; mais n'eussent-ils que le seul mérite de nous donner l'idée des. mœurs de son temps, et de quelle manière les doctes s'amusoient dans leurs festins joyeux, ils doivent nous être précieux, et méritoient d'être conservés.

Je nomme ceux-ci des « petits propos » de table, si l'on veut, mais petits pour raison ; car à table on ne disserte plus, sans doute parce que les dames sont du nombre, et les plus aimables de nos convives. Les Grecs, les Romains, philosophes, artistes, leurs élèves et leurs admirateurs, vivoient entre eux dans leurs fêtes civiques, bachiques et saturnales ; ils pouvoient se livrer à des discussions philosophiques, fort à la mode dans ces temps reculés. Leurs mœurs ne permettant pas d'admettre les dames à leurs testins, ils y recevoient les femmes galantes, qui ne leur imposoient ni égards, ni respect, ni privations; elles y étoient pour complaire aux doctes conviés ; et nous, au contraire, nous ne sommes à table avec nos belles dames que pour former leur cour. Ces réunions franches et expansives des savans d'autrefois fortiiioient encore le caractère déterminé de ces hommes vrai-

ment hommes. G'étoit au nom de Minerve, de Vénus, de l'Amour qu'ils remplissoient leurs coupes mousseuses, et le proverbe l'a dit : in vino veritas. Chez nous, ne pouvant parler philosophiquement à table par égard pour nos belles, qui préfèrent les propos galans, on ne peut s'occuper de sciences que dans les académies, où, au lieu de vin pétillant de Ténédos, de Falerne, et de belles jouvencelles sans préjugés, nous n'avons qu'un acerbe amour-propre qui nous domine, nous rend égoïstes, entêtés; qui craint toujours qu'on ne veuille nous humilier, quand on n'admire pas nos superbes avis.

Dans leurs festins familiers, et par leur fermeté, les anciens se donnoient des noms qui annonçoient leurs défauts ou leurs qualités, et ces noms distinctifs, ils les portoient toute leur vie : Caton le censeur, Denis le tyran, et mille autres de son espèce, Tymon le misanthrope..., etc. Nous, par nos caractères évasifs, complaisans et mous, nous ne sommes susceptibles d'aucun surnom caractéristique ; celui seul de « dissimulé » conviendroit presque à tous les hommes, et celui de « coquette » à toutes les femmes (i).

On n'est jamais content de ce qu'on a, dit-on. On regarde toujours en arrière, en avant ou de côté pour trouver mieux; les désirs de l'homme sont aussi légers que l'air qu'il respire. Gela est vrai. Mais, en vérité, nous ne valons pas les anciens dont nous parlons, n'eussent-ils eu pour eux que leur franchise et leur fermeté. Pourquoi aimons-nous tant à les lire, à respirer le parfum attique de leurs productions? C'est que là on ne tergiverse point :

Un chat est un chat, et... un fripon.

En bien comme en mal, on y trouve des choses fortes. Qu'on se dise, en lisant : c'est sublime! ou : quelle horreur! on est frappé, et c'est ce qu'on cherche pour passer le temps, qui est si court, et qui tant nous pèse.

Voici donc quelques petits propos, soit de table ou de ce qu'on voudra, que je n'ai pas rejetés, quoiqu'ils soient très inférieurs à ceux du moraliste de la Grèce.

(i) Voyez le chapitre II du septième volume de cet ouvrage. (G.)

ce Je prends Monsieur pour juge », disoit un conteur de gasconnades..., a et qui ne dit rien consent » : ]e monsieur étoit sourd.

L'homme qui s'est fait une réputation avec un petit ouvrage, doit trembler d'en donner un grand.

On a beau disputer sur la bonne ou mauvaise musique : le musicien qui n'est pas chanté n'est pas chantant.

La hature est sans pitié, elle écrase le moins pour sauver le plus.

Quand on parle des choses qu'on ne comprend pas, on est honteux d'en voir d'autres qui vous comprennent à merveille.

Rivarol me disoit : »< Eh bien! jeune penseur, que pensezvous de moi ? » - « Beaucoup de bien dans vingt ans. » — « Dans vingt ans? » — « Oui, le temps fait baisser la mousse. »

Quelqu'un, voulant plaisanter un juif, lui disoit : « N'est-ce pas vous, Monsieur, que j'ai vu baptiser hier? » — « Non, Monsieur, un habit retourné ne vaut pas un habit neuf. »

Est-il dans le monde un assez honnête homme qui n'ait jamais ni pensé, ni dit : « Si je l'osois ! »

Si un coquin vous force à prendre une prise de son tabac, on la prend, on la jette, et l'on essuyé ses doigts

On jouoit aux questions par billets dans une société d'amateurs de musique; j'y trouvai celle-ci : « Qu'est-ce quun parvenu ? » Je répondis : « C'est un son enharmonique. » Ce qui veut dire : changer de gamme par supercherie (i). *

Dans une de nos séances particulières de l'Institut, j'étois à côté de David. Un membre vint lui demander le petit dessin à la plume qu'il lui avoit promis. David lui fit une négresse, puis me la passa en me disant d'écrire quelque chose dessous. Je mis : ft Une blanche vaut deux noires. »

Peu d'esprit sent l'ellébore, comme trop d'esprit sent le quinquina.

Ceux ou celles qui aflfectent la sensibilité, ont la parole chaude et le visage froid.

On demandoit à un athée quelle épitaphe il vouloit : « Cigît qui n'est plus. »

En faisant le signalement d'un homme, un plaisant disoit qu'il avoit le nez rond et le menton idem ; l'habit rouge et les yeux idem ; chapeau à cornes et le front idem.

Au baptême de son fils, un négociant, par habitude de signer ainsi toute l'année, écrivit sur le livre de sa paroisse : Un tel, et coînpagnie.

(1) En musique, l'enharmonie consiste, on le sait, dans le remplacement d'une note par un son de même hauteur, mais autrement noté, soit sol dièse pour la bémol, re bémol pour ut dièse, etc.

3oo

En parlant d'un satirique, on disoit : C'est un mauvais coquin qui crache des épingles.

La vieillesse n'est bonne que pour les coquins et les coquines; en changeant de figures, on ne les reconnoît plus.

Le joli contraste, qu'une lionne folâtrant avec ses petits !

Pourquoi croire, avec certains naturalistes, que l'eau de la mer diminue, et qu'un jour le monde pourra finir faute de liquide (1)? Nos chimistes font de l'eau avec certains gaz; la nature en fait plus qu'eux.

Juger du vrai par ses contraires, est la diplomatie des enfers.

En parlant d'un stupide auteur, Diderot disoit : « Il est tranquille comme Dieu au milieu de sa gloire. »

Un général enveloppé d'une casaque dit à un militaire : « Soldat, dites-moi si... » — « Je ne suis point soldat, m — « Eh bien ! officier, qui n'êtes pas soldat, je vous ordonne de me dire... » Et il se découvre.

Ces jours-ci (1809), un frotteur, travaillant dans les appartemens des Tuileries, voit passer Bonaparte. « Sire, lui dit-il, auriez-vous la bonté d'exempter mon fils de la réquisition? — Ton fils ne veut donc pas être mon camarade?» lui dit l'Empereur, en s'éloignant.

(1) Allusion à l'ouvrage de Benoit De Maillet que nous avons cité plus haut (p. 188, note) : Entretiens d'un philosophe indien avec un missionnaire français sur la diminution de la mer (1748 et lySô). Grétry, évidemment, ne l'avait pas lu et ne le connaissait que par les plaisanteries des encyclopédistes.

3oi

On a lu ceci dans un journal : «Le roi, tel jour, s'est promené en personne dans ses jardins. »

Ce qui précède rappelle un mot d'un des plus gais de nos jeunes François. M. de Ghausenay, après avoir entendu sa sentence de mort au tribunal révolutionnaire, demande à parler. « Tu n'as plus la parole. » — « Un seul mot, citoyens juges. » — Eh bien ! parle. « — « Dans la situation où je suis, ne puis-je pas me faire l'emplacer? (1) »

Dans un moment décisif, on dit que Bonaparte a tenu ce propos énergique à ses soldats : «Allons, mes amis! Il vaut mieux être enterré ici qu'au pied de Montmartre, à côté d'un procureur ou d'une p !»

(i) Ce mot étoit alors fort commun lorsqu'on étoit appelé à monter la garde. Cette insouciance seule prouveroit combien peu le Français est attaché à la chose publique. (G .

. J xôx<<5:xc-x=y<=ix^x-- xo/oiSg^^

Page 1