‹ Réflexions d'un solitaire (volume 4)Chapitre 76 sur 98 · EXAMEN A FAIRE · texte numérisé non relu

EXAMEN A FAIRE

Examiner si les hommes nés à une même date, et, par conséquent, faits, projetés et conçus à une même époque rétrograde de neuf mois, n'ont pas entre eux des rapports remarquables dans la tournure de leur esprit, seroit une opération aussi facile que profitable pour l'espèce II faudroit, sans doute, séparer les diverses races; car l'homme né dans le Midi est autre que celui né dans le Nord. Mais en notant les hommes qui se sont distingués dans chaque pays, soit en Grèce, en Italie, en France ou au Septentrion, et qui sont nés, comme nous l'avons dit, à pareille date ou dans le même mois ou même saison, il seroit curieux de voir s'ils n'ont pas des ressemblances notoires de caractère et de naturel. Je suis né en février 1741 (mais en général l'année n'y fait rien) ; je suis né dans le même mois que Michel Montaigne, d'heureuse mémoire ; je ne sais si, comme enfans du mois de mai, à dater de notre conception à tous deux, je ne sais, dis-je, si je lui ressemble en quelque chose, mais le genre d'esprit de ce philosophe de la nature me plaît plus qu'aucun autre.

Je sens de même une vocation, une prédilection pour la musique de Pergolèse. Je ne sais dans quel mois est né ce musicien ; je voudrois le savoir ; s'il étoit né en février et conçu en mai, j'en serois aise, et je croirois, sans presque plus douter,

aux rapports d'hommes contemporains de rigueur (i). Je sais qu'en ceci l'éducation compte pour beaucoup, et, plus encore peut-être, la filiation des ayeux dont l'esprit fut cultivé ou inculte; mais je n'en crois pas moins qu'on ne peut éteindre les stigmates naturelles, et qu'il en reste assez pour être remarquables.

Il est, on ne peut en douter, des hommes qui ne se ressemblent pas plus que l'agneau et le lion, ou que le renard et le dindon.

Donc, s'il est une raison qui établisse ces dissemblances, il en est une pour les ressemblances, et l'homme instruit, patient et industrieux peut les trouver.

Il n'est pas une note de Pergolèse dont je ne sente le pourquoi. Je reconnois que, de même que moi, il a fait sa musique par inspiration, d'instinct, et point par un calcul réfléchi. De même que les fameux statuaires de la Grèce, il s'est contenté quelquefois de faire sa statue magnifique, en négligeant les accessoires, quand il étoit pressé par le temps, ou quand sa foible poitrine étoit oppressée ; je lui ressemble encore en cela du côté de la paresse et de la santé. Jamais, cependant, ma paresse ne s'est exercée sur l'objet capital de mon art. En cela j'ai ses défauts, mais ai-je ses qualités? Voilà le hic. Quant à l'ami Michel, je le redis, c'est pour moi l'homme incomparable en philosophie. Je l'aime autant dans mon âge avancé que j'aimois uniquement l'autre dans ma jeunesse. La Gascogne n'eût-elle produit que ce colosse, elle doit en être fière. Il n'est point de philosophe-moraliste qui approche d'aussi près que lui de la vérité, et qui ose, comme lui, la du'e tout entière. Les autres écornent les alentours de notre être; lui, va droit au cœur et c'est par le sien qu'il arrive au nôtre. Il se reproche souvent de parler de lui ; mais qu'y faire? Il n'a que ce chemin pour arriver à nous; il seroit muet s'il ne s'autorisoit à cette licence morale. Il a franchi le pas que l'amour-propre dissimule dans tous les hommes; il ose dire moi, avant de nommer les autres. O amour-propre, que peu de gens reconnoissent tes pièges ! Personne n'ose t'a vouer pour ami, et chacun te loge chez soi.

(i) Malheureusement pour Grétry et son étrange théorie, Pergolèse naquit en janvier,

Combien d'hommes nous auroient donné de bons documens sur notre nature s'ils avaient osé se prendre pour type !

— Mais l'égoïsme ? — Oui, c'est un défaut que chacun redoute d'autant plus qu'il en est plus atteint. Il n'est que les enfans, Montaigne et les bonnes gens, qui osent dire moi en première ligne (i). C'est une chose commune et malheureuse, que dans le monde on voye tant de bêtes honnêtes, et tant de fourbes gens d'esprit. Cependant, on dissimule mal cette gale humaine, et, au moment où on y pense le moins, les ongles se portent à l'endroit de la démangeaison. Je ne suis pas surpris que Montaigne nous dise qu'il est ignorant; c'est qu'il ne sait qu'une chose, la Nature, qui cependant comprend tout.

Je ne sais trop ce qu'étoient les femmes de son temps ; il en parle aussi peu que de la sienne propre. Je crois être plus fort que lui dans cette partie, et mes livres, à la suite de ses immortels Essais, compléteront davantage l'histoire des sexes, dont il a négligé la belle moitié. On ne peut dire de Montaigne qu'il a la vanité de la gloire; il roule sur lui-même, il s'amuse comme un petit enfant qui joue avec ses pieds ; il raconte naïvement ses mauvaises comme ses bonnes habitudes. Que lui importe? Il s'amuse en laissant couler sa plume, et ne sort de lui que pour dire que tel autre lui ressemble ou est l'opposé de lui, Michel. Je conseille fort à ceux qui n'ont rien à faire, et qui sont ennuyés de la vie, d'essayer de la recette de notre philosophe, qui, j'en suis sûr, ne s'ennuya jamais. Je leur conseille, dis-je, d'écrire leur histoire et je leur promets un amusement charnel fort joli, avec la cessation de leur ennui; et telle qu'ait été leur vie, fût-ce celle d'un Cartouche ou d'un Mandrin, ils y trouveront pâture à distraction de leur misanthropie. S'ils ont beaucoup de mal à dire d'eux (car je suppose que l'âme de celui qui s'ennuye n'est pas en bon état), n'importe, ils s'accuseront de manière à nous insinuer qu'ils n'ont pas fait tout le mal qu'ils auroient pu faire, et qu'ils ont encore été bons au milieu de leur cruelle méchanceté.

Avant de terminer ceci, il est bien que je dise une fois d'où provient la variété des matières traitées dans cet écrit : voici.

On reprochoit à quelqu'un d'abandonner la sociétc pour s'amuser avec des enfans : « Ils sont si honnêtes gens 1 » répondit-il. (G.)

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Une idée, un mot qui aujourd'hui échappent à quelqu'un dans la conversation, me donnent un chapitre à faire pour le lendemain. Hier, par exemple, 28 février 1809, je fus invité à un grand dîner où une vingtaine d'amis de Michel de Montaigne célèbrent chaque année, à pareil jour, l'anniversaire de la naissance de ce philosophe ; son buste présidoit l'assemblée, et il ne fut guère parlé pendant le repas et la soirée que de l'illustre patron de la fête, dont les associés respectables voulurent m'élire président pour l'année prochaine, ce que je fus obligé de refuser, n'ayant pu accepter la présidence de l'Institut, pour raison de santé. C'est après plus de deux siècles que Montaigne, cet homme rare, inspire un zèle pareil à ses admirateurs. Oh ! qu'il est grand d'avoir prouvé comme lui son amour pour l'humanité et pour la vérité !

Je dis donc que, rempli de son idée, et de celle du joyeux festin fait à sa gloire, il m'étoit impossible de ne pas m'occuper, aujourd'hui, du célèbre Montaigne, dans le chapitre qu'on vient de lire (1).

(1) C'est à M. Catalan fils qu'on doit cette association philosophique et annuelle des amis de Montaigne. M. Catalan n'a presque pas d'autre bibliothèque que diverses éditions du grand Michel; il le lit sans cesse, quoiqu'il le sache par cœur : il a raison, tout est là. Voici des vers que M. Catalan m'a envoyés, où son cher Montaigne est célébré, et où je me sens fier d'être accolé à un tel homme. (G.)

Les vers annoncés par Grétry ne figurent pas dans le manuscrit des Réflexions. L'auteur aura sans doute oublié de les y transcrire.

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