‹ Réflexions d'un solitaire (volume 4)Chapitre 85 sur 98 · EST LE PLUS FUNESTE A LA SOCIÉTÉ · texte numérisé non relu

EST LE PLUS FUNESTE A LA SOCIÉTÉ

L'homme sans esprit, et la femme sans charmes ni beauté, sont deux êtres auxquels il manque la principale faculté, et qui peuvent être rangés sur la même ligne ; ils ne sont, ni l'un ni l'autre, assez importans pour nuire, ni assez compétans pour favoriser la société. Mais, dira-t-on, une femme d'esprit, sans la beauté, n'est pas sans influence. Non, sans doute; d'autant que l'homme de moyenne force s'attache à son char, parce que deux moitiés font un entier, et que tel homme aime à jouir amplement du préjugé qui ne veut pas qu'une femme puisse rien toute seule. Ajoutons qu'une femme d'esprit, comptant sur l'indulgence que son sexe inspire, sera plus hardie que l'homme de sa force dans certaines matières ; mettant d'ailleurs plus de finesse dans ses pensées, elle osera passer les bornes que l'homme prudent se croit obligé de respecter. Ajoutons encore que son esprit la rend plus désirable qu'une belle statue qui n'a que sa figure, qui est pour la société ce que est le bel homme sans talent. Eux deux, je le présume, composeront un attelage productible en belles formes ; mais il est plus que douteux qu'ils puissent transmettre à leur progéniture l'esprit dont eux-mêmes sont privés.

Il est singulier qu'arrivés au point où nous sommes de nos connoissances, nous n'ayions pas encore remarqué et constaté si deux bêtes humaines mâle et femelle ont jamais produit un être spirituel. Pourquoi pas? La nature s'est rectifiée dans l'opération. Je croirois aussi aisément qu'un père et une mère doués des dons de l'esprit peuvent produire un enfant bête et insusceptible d'éducation ; alors, on peut soupçonner quelques défauts de conformation dans l'individu en tiers. Comme dans certaines opérations chimiques, il est dans la conception et le développement du fœtus tant de chances inappréciables qu'il est impossible d'en connoître toutes les causes. La nature semble avoir voulu rendre ce sanctuaire impénétrable à la raison : là domine l'instinct impérieux; là sont les portes du ciel et celles des enfers. Mais rappelons notre question, savoir : lequel de l'homme ou de la femme sans principes est le plus funeste à la société? Dans le sens que nous donnons à cette proposition, être sans principes ne veut pas dire être stupide, mais avoir de mauvais principes, ce qui suppose de l'activité d'âme jointe à un mauvais esprit, fruit ordinaire d'une éducation négligée. Or, je crois que l'individu ainsi fait est plus pernicieux à la société chez le sexe féminin que dans le masculin, parce que l'éducation du sexe est plus négligée, et que, vu son charme attractif, il y a là plus que chez nous puissance sans principes. Mais d'abord, parlons de l'homme.

Surveillé par une police exacte, que peut l'homme sans principes? Escroquer au tapis vert, et à la bourse. Tant pis pour ses dupes si elles se laissent tromper, sans pouvoir recourir contre le fripon qui a sçu par astuce se mettre à l'abri des loix. Plaignons l'honnête homme, si confiant, si aisé à tromper ; et malédiction à l'âme de boue qui a le courage d'en abuser et d'égorger, pour ainsi dire, l'enfant à la mamelle. Mais le plathomme sans esprit, sans connoissance de la chose qu'il traite, qui dans son amour-propre, bête comme lui, est dévoré de l'amour du gain et de l'envie de paroître : celui-là n'a que ce qu'il mérite quand il est dupe d'un coquin aussi dégourdi que lui est bonasse; et si un sot à prétention intéresse si peu, qu'est-ce donc qu'une bête de naissance qui déshonore ses ayeux? Qu'est-ce qu'un parvenu par bassesses, et revêtu de

places éminentes? Il ressemble à ces gros nuages dorés qui succèdent à la pluie : de loin ils sont imposans, de près ce n'est que vapeur.

Ne dissimulons pas cependant que l'homme d'esprit sans principes (et malheureusement il y en a) est le fléau destructeur de tout bien. Il manque un sens à cet homme d'esprit, c'est le sens commun; il veut tout à la fois jouir des avantages sociaux et des droits de l'homme livré à la nature et à lui-même. L'état social, à commencer par le mariage, est un état de vertu et de sacrifices réciproques ; celui qui ne veut pas s'y soumettre ne mérite pas d'indulgence. L'homme aussi adroit que spirituel, qui, malgré ses immoralités, a l'art de modifier son amour-propre au point de séduire les gens d'esprit par son esprit et de captiver les sots par sa richesse et sa puissance, obtient tout de nous, hors notre estime. Tout nous plaît en lui, mais qu'il n'exige pas nos respects intérieurs. Il a toutes les qualités de l'esprit, mais il est souvent nul en celles de l'âme : tel que la belle fleur d'automne, il reste inodore. Parlons maintenant de la femme.

Il est reconnu que l'influence d'un sexe sur l'autre est triple du côté féminin. La nature veut que sans cesse l'up supplie et que l'autre accorde : les conditions sont donc à la puissance du dernier. N'en abusera-t-il jamais? La force, il est vrai, renoît dans l'homme après sa chute; mais souvent il est trop tard, le mal est fait. Adam aussi fut repentant après s'être laissé séduire par sa chère Eve.

Ce premier tableau symbolique et moral de la société naissante nous retrace ce qui fut, nous annonce ce qui est et ce qui sera dans tous les siècles, tant que subsistera la race humaine ; la femme séduira l'homme, puis il pleurera, se sentant dépouillé de sa force originelle. Par suite du même symbole, le premier fruit d'un couple rebellé et désobéissant, le premier fruit provenant d'un germe pervers, devoit être monstrueux et funeste ; aussi Caïn fut le meurtier de son frère Abel. Cette allégorie milite pour nous quand nous croyons que tel germe, tel arbre, et tel arbre, tel fruit.

Autres considérations.

L'homme, outre les punitions légales, voit sans cesse dans l'épée que porte celui avec lequel il est en contestation, un frein

qui lui impose. La femme, affranchie de cette vindicte toujours subsistante, donne l'essor à sa passion loquarde (i), sans autre risque que de s'enrouer. Ce n'est pas que les méfaits du sexe ne soient justiciables; mais il est tant de crimes qui restent impunis, ensevelis dans l'obscurité; il est tant de crimes dont l'homme se rend coupable par l'instigation de la femme, sans qu'il ose, par fierté, s'en récuser ! Il est tant de légèretés féminines dont les fruits sont funestes pour l'homme, et qui affectent moins certaines femmes qu'une tache sur leurs vêtements ; il est tant de coquetteries qui semblent aussi inconséquentes qu'insignifiantes et qui néanmoins ont les plus funestes issues !

Les Orientaux agissent prudemment quand ils enferment leurs femmes ; le sang humain couleroit par torrens dans ces régions solaires, si elles y jouissoient de la même liberté que nos belles. Si elles y étoient libres, notre sexe y seroit sans cesse victime de Vénus et de Mars. Notre température mixte nous sauve, en partie, des influences terribles de ces deux divinités; mais, malgré la douceur de notre climat et de nos mœurs, nos galanteries se terminent presque toujours par des combats sanglans.

La femme sans principes, néanmoins douée de tant de charmes, est donc plus dangereuse encore que l'homme fort, mais toujours foible auprès d'elle, par le besoin qu'il ressent de ses faveurs. Donner à la femme des principes solides et sûrs, c'est prendre l'éducation à sa source ; c'est dompter l'homme dans ses passions antisociales : après avoir tout fait pa?- elle dans son enfance, il fait tout pour elle le reste de sa vie. Il vaudroit mieux isoler les femmes tout à fait que de les rendre passives en apparence, avec la faculté de tout faire par subterfuges. Les Chinois n'ont conservé leurs mœurs antiques qu'en isolant leurs femmes ; et, quoique renfermées, elles ont encore, dans tous les pays orientaux, une grande part dans les révolutions.

Nous devons sans doute au sexe notre félicité, mais aussi presque tous nos maux peuvent lui être attribués. Qu'on observe de près nos débats de ménage, nos procès, nos banqueroutes, nos duels, et même la chute des trônes... Tous ces désastres sont, pour les deux tiers de la totalité, le résultat des suggestions

(i) A son bavardage.

femelles. Aussi regarde-t-on l'homme puissant qui résiste aux attraits du sexe, comme le phénix de l'empire amoureux, tant cette force paroît surhumaine; mais crois-moi, phénix, ne te joue pas des flèches de l'amour; athlète triomphant, ne sois pas vain de tes succès, car ce n'est que pour un temps que tu es invulnérable. Les eaux du Styx n'ont pas aspergé ton individu tout entier : si ce n'est le talon, tu portes aussi quelque partie foible par où l'ennemi de ta force saura t'atteindre. C'est par un penchant contraire à la sensibilité commune que tu résistes maintenant, et demain peut-être ton cœur s'embrasera des feux dévorans qui t'apprendront que jamais on ne brava l'amour avec impunité.

Dans l'état social, l'homme n'a que l'apparence du pouvoir, et la femme la réalité. Il n'en seroit pas de même dans l'état de nature : l'homme domineroit en tous points, mais il a perdu ses droits à la domination réelle en se logeant sous le toit d'une compagne séduisante. C'est par sa douceur qu'elle s'empare du pouvoir domestique ; ses enfans sont les garans de sa puissance dissimulée, tandis que l'homme reste seul avec sa force d'inertie, dont la femme dispose à son gré : on diroit qu'elle laisse ses forces en réserve pour des momens plus précieux.

Ce n'est que dans les grandes occasions, les momens critiques, qu'un cri unanime de la famille réclame l'autorité virile : alors, tous sentent que l'homme est l'homme; mais après l'événement, on travaille de nouveau à le faire fléchir par tendresse et séduction. Il est touchant de voir ainsi la force se soumettre à la foiblesse ; mais il est singulier, et presque ridicule, de voir la foiblesse dominante (i). Cela est pourtant ainsi ; la nature veut que la force et la ruse se combattent pour se maintenir à peu près en équilibre. Samson fut captivé par Dalila, Hercule fila aux pieds d'Omphale, Renaud fut paré de fleurs par les mains d'Armide ; mais tous ces terribles héros s'enfuirent avec leur courte honte, comme Adam du paradis terrestre, et leurs séductrices virent que leur force unique est dans notre foiblesse.

(i) La peinture Irouveroit là des sujets aussi piquans que moraux, tout autres que celui d'Omphale et d'flercule. (G.)

Au physique comme au moral, le foible triomphe du fort: les infiniment petits réduisent les infiniment grands; et je crois qu'en tout notre moral n'est qu'une suite forcée des loix physiques.

La femme à l'égard de l'homme est comme l'eau souterraine qui mine tous les élémens, et qui même éteint le feu. De même que l'eau, elle suit sa pente naturelle sans s'arrêter. Si elle trouve un obstacle, elle l'amollit, le mine et continue sa route renfermée dans un tube ; on la croit captive : non, elle jaillit vers son niveau dès qu'elle est libre.

Congelée par le froid est, dit-on, son état naturel; mais le feu lui rend son active fluidité. De même la femme n'est que masse sans l'homme, et l'homme se calcinerait de son propre feu si la femme ne le rafraîchissoit en lui ravissant une partie de sa chaleur et de sa force combustible. L'un est à l'autre autant nécessaire que le feu l'est à l'eau et que l'humide l'est à la combustion.

Physique et moral, moral et physique ne sont qu'un même être sous deux rapports. L'un mène à l'autre immanquablement; le temps qui les sépare est limité : et qu'est-ce que des limites pour l'immensité ? Qu'est-ce qu'un temps prescrit pour l'éternité ?

La philosophie est à la morale ce qu'est le physique au moral. Sans philosophie ou sans raison, nous sommes les derniers des êtres. La nature nous devoit un instinct inviolable, si elle ne nous eût donné la faculté de raisonner ; et renoncer à sa raison, par les excès, sans instinct conducteur, c'est voguer dans le vide. Mais dans tous les temps la philosophie a été paucis contenta judicibiis, « le partage de peu d'hommes ». La philosophie seule mène à la vertu, et la plus forte preuve que les grandes sociétés sont contre nature, c'est que la vertu y est honorée.

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