DES FABRIQUES
Je sors d'un atelier nombreux où j'observois l'œuvre et l'ouvrier; que de gens occupés d'une même chose dans tous ses détails ! Quel plaisir je trouvois à questionner, à m'instruire et à étudier le moral de tous ces hommes utiles !
L'ouvrier a sa réputation ; il y est attaché autant que le savant ou l'artiste l'est à la sienne. Dans l'atelier, au cabaret, on dit qu'il est le plus fort dans telle partie de son travail. S'il a de l'esprit, il profite de l'éloge, il lui donne l'envie de perfectionner de plus en plus son ouvrage. S'il est bête, il en fait un négligent, un fat de son espèce. Le savant et l'artiste n'ont de plus que lui que d'être célébrés dans un plus grand monde, oii la critique et l'envie éclatent autant que leur réputation. La classe ouvrière, quoique plus nombreuse, n'a point de jaloux parmi les gens instruits, parce que son œuvre est aussi modeste qu'utile. Nos productions soulèvent l'amour-propre parce qu'elles émanent de l'esprit, du sentiment, ou d'une érudition profonde : grande raison pour que chacun prétende à nous juger! Critiquer, n'est-ce pas dire qu'on feroit mieux si l'on exerçoit le même talent; il n'est pas même nécessaire de s'étendre sur des détails qu'on n'entend pas, il suffit d'un signe de réprobation pour annoncer sa suffisance. Les gens de goût, qui ne font rien que critiquer.
sont communs à Paris; il y en a mille qui font ce métier sur un d'entre eux qui s'avise de produire quelque chose; et, d'ordinaire, la production est nulle, ou d'une exiguïté complette.
Je me disois, en sortant de la manufacture qui me fait tracer ce chapitre, où j'avois vu l'octogénaire et l'enfant de sept ans remplir leur tâche, je me disois : oui, depuis l'astronome jusqu'au farceur des tréteaux, tous s'entre-aident sans exception. N'ai-je pas vu les hommes les plus graves, les plus abstraits de notre Institut se dilater la rate en écoutant Pierrot et Colombine, de la parade des boulevards ? Ce n'est pas une tragédie qu'il faut à ces hommes studieux, ce seroit une application de plus ; mais un amusement burlesque les sort de leur application habituelle, en leur procurant une diversion salutaire.
Et cette bonne et délectante musique qui plaît et convient à tous, qui fait frissonner de plaisir quand les nerfs sont d'accord entre eux, et qui y rétablit le calme quand ils sont en souffrance ! — « La musique me fait mal », me disoit une femme attaquée de maux de nerfs : « Laissez-la faire, lui dis-je, elle travaille à votre santé. »
Je ne sais quel effet peut faire la musique sur l'homme cruel et sanguinaire ; le même, je crois, que produit une action vertueuse sur l'âme du scélérat : elle lui arrache une larme qui est pour lui presqu'incompréhensible, puisqu'il retourne à son penchant. Mais telle que Teau qui perce le granit en tombant régulièrement sur lui goutte à goutte, faites-lui entendre souvent de la musique bien expressive, d'abord vigoureuse, et graduellement plus tendre et plus sensible : le tigre s'adoucira et deviendra mouton.
J'ai franchi tous les intermédiaires en disant que la parade et Polichinelle contribuoient au délassement de l'homme préoccupé de sciences; mais parcourez le tableau de Bacon (i) et notre Encyclopédie, bien plus complette, et si vous trouvez un talent, même le plus abject, qui ne tienne pas à plus ou moins de fils à tous les autres, dites qu'il est inutile ou monstrueux.
Depuis Dieu jusqu'à Dieu (distance incommensurable), il y a unité. Depuis la créature inanimée et animée jusqu'à l'homme,
(i) Optts )najus ad Clementem pontificem romanum, publié à Londres en lySS, en un volume in-folio, d'après un manuscrit de Roger Bacon (1214-1294) trouvé à Dublin.
de même ; depuis sa première pensée jusqu'à sa dernière conception, encore de même. En fait de rapports, c'est du plus ou du moins dans tous les genres, appartenant à une seule création : mais ces rapports sont modifiés selon la chose à laquelle ils sont appliqués. Chercher à perfectionner une chose, c'est chercher l'unité : la mal faire, c'est la briser.