‹ Réflexions d'un solitaire (volume 4)Chapitre 89 sur 98 · L ATRABILAIRE · texte numérisé non relu

L ATRABILAIRE

Quoi, Monsieur, quand on a perdu le bonheur, il n'est pas permis de le regretter? Il faut vivre dans un monde où l'on ne peut être heureux que par hasard, et à moins qu'on ne se voue à l'insensibilité?

l'interlocuteur.

Il est encore des terres inhabitées, Monsieur; passez les mers, et vivez, si vous le voulez, à la manière de Robinson.

l'atrabilaire.

Non, Monsieur, je veux vivre en France, et vous dire ce que je pense des préceptes de Jean-Jacques, du prince des philosophes, n'en déplaise au divin Platon.

l'interlocuteur.

Eh bien. Monsieur, parlez, nous vous écoutons.

l'atrabilaire.

Je le répète, je pense, avec Rousseau, que la nature a tout fait pour le mieux; c'est d'elle que doit découler l'éducation, telle que celle d'Emile, autrement il faut autant d'éducations qu'il y a de classes différentes parmi les citoyens, et je dis plus, autant qu'il y a d'hommes et de femmes. Et comment concevoir la possibilité de faire entendre au riche que le pauvre est son frère ? Et comment contraindre le pauvre d'endurer sans murmure le faste et l'insolence du riche ? Jamais on n'y parviendra; les efforts moraux que l'on fait pour séparer l'homme de l'homme ne servent qu'à encombrer les tribunaux de plaideurs, à engraisser la chicane, à peupler les galères et à élever des fourches patibulaires. En somme, la société n'est qu'un repaire de loups; les hommes et les femmes y vivent comme chiens et chats. Voici le tableau du monde en raccourci : il n'est rempli que de folie, de haine, d'envie, d'orgueil et d'ingratitude.

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