‹ Réflexions d'un solitaire (volume 4)Chapitre 97 sur 98 · CE QUI FAIT AGIR L'HOMME · texte numérisé non relu

CE QUI FAIT AGIR L'HOMME

Il agit pressé par ses besoins ; poussé par l'amour-propre ; entraîné par l'exemple : tous interprètes de ses intérêts personnels.

On trouve difficilement l'homme d'un caractère unique : peut-être n'en est-il pas; il en possède malheureusement, et presque toujours, plusieurs qui s'entre-choquent ; alors, il est aisément conduit ou éconduit par ceux qui veulent le séduire. Flottant entre plusieurs volontés, restant comme suspendu, le moindre choc le détermine.

On remarque des hommes à la fois libérales (i) et fripons, qui aiment à prendre d'une main pour donner de l'autre: ils sont libérales (2) par amour-propre et fripons par nature. Sans l'éducation, presque tous les hommes seroient ainsi.

On remarque des femmes qui excusent tout, quand elles ont un amant qui leur plaît, c'est-à-dire quand elles sont heureuses ; et qui blâment tout, dès qu'elles sont abandonnées.

On voit des hommes qui possèdent de quoi faire envie. Sont-ils heureux? Point. Un enfant encore insensible, une ser-

(1 et 2). Sic. C'est bien intentionnellement que Grétry a écrit libérales au lieu de libéraux. Il est certain que les deux mots n'ont pas absolument le même sens. Tout au plus, pour rendre exactement sa pensée, aurait-il pu écrire : libérais, sans outrager davantage la grammaire.

vante, une fille de cabaret, le rebut d'un manant, enfin, une fille de rien, douée des grâces de son sexe, qu'ils veulent et ne peuvent séduire, troublent leur vie. Richarson sentoit bien ce point moral factice, lorsqu'il composoit Paméla (i) : c'est la nature aux prises avec le préjugé. Paméla mettoit-elle de l'art dans sa conduite pour se faire épouser? Je crois que non; en route, elle se fût trahie; elle agissoit et triomphoit tout bonnement par nature, la plus solide base de la vertu. Si les femmes savoient tirer parti de leur puissance magique et de notre foiblesse pour elles, elles nous rendroient complètement fous. Heureusement, elles manquent de tête quand elles ressentent trop d'amour; et, par instinct, nous croyons qu'elles manquent de sensibilité et d'amour quand elles ont beaucoup d'esprit. L'homme est-il donc assez bête, dira-t-on, pour ne pas apercevoir et ne pas déjouer la coquetterie de certaines femmes ! La déjouer ! Il s'en garde bien; il a trop besoin d'elles pour agir ainsi ; dans ce point seul, il sait maîtriser son amour-propre. Tant qu'une femme employé la coquetterie, il espère : il espère, puisqu'on l'attire; s'il lui dévoiloit ses artifices, on ne le tromperoit plus, on l'abandonneroit.

Il y a de la finesse chez l'homme à prendre pour argent comptant ce qu'il sait bien être de la fausse monnoie; ce sont pour lui des petits à-compte de bonheur; souvent il feint d'être transporté de peu, pour exciter la femme à lui accorder davantage; il ne veut qu'un cheveu de sa tête, mais ce cheveu veut dire toute la personne. D'autres petits fats feignent de compter pour rien les petites faveurs qu'ils ravissent ou qu'on leur accorde, pour arriver plus tôt aux grandes; mais la femme qui sait mener sa barque, retient ou excite l'amour dans le cœur de l'homme avec plus d'art que le pilote le plus exercé conduisant son navire Pas plus en amour qu'en aucune autre situation, le bonheur n'est au complet : tel, il est introuvable, ou ne dure qu'un instant; nous désirons de proche en proche, de plus en plus, jusqu'à ce que nous soyons le nez par terre. Sans passions, nous sommes des automates; passionnés, nous délirons. J'aime ce mot de Pitt, qui nous observoit pendant notre Révolution : « Les François, disoit-il, courent par élans après la liberté : ils

(0 Paméla, roman de Richardson. Voir ci-dessus, page iqo.

sauteront par-dessus" une autre fois. » Il dit que nous avions traversé la liberté.

L'homme est conduit par son intérêt ou ce qui l'intéresse, avons-nous dit en commençant ce chapitre ; cela est si vrai, que celui qui agit autrement et par pure humanité semble un automate de bonté : on compte tellement sur lui, qu'il ne mérite plus d'attention.

Généralement, il n'est pas un geste, une parole, un sourire qui ne porte en soi une intention intéressée. Cet homme est riche ou peut le devenir, car il a de l'esprit, donc il faut le ménager. Cette petite fille deviendra fort jolie, il faut la caresser. Voilà l'homme social, placé au centre de ses intérêts. Il en fait constamment la ronde, attirant d'une main tout ce qui lui est utile, et repoussant de l'autre tout ce qui peut lui nuire.

II est cependant encore un autre mobile qui le fait agir, et ce mobile est puissant : c'est l'habitude. On substitueroit ce mot à celui d'éducation sans qu'il y eût erreur de sens. Il faut que l'homme soit né type, archétype, pour ne pas se façonner d'après ce qu'on lui montre dans sa jeunesse, et surtout par l'exemple. L'éducation, qui différencie si considérablement l'homme de l'homme, prouve qu'il n'est rien, en possédant les facultés d'être tout ce qu'il veut, pourvu qu'il ne sorte pas de sa constitution. Mais ceci requiert un chapitre à part : voyez le suivant.

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