‹ Réflexions d'un solitaire (volume 5)Chapitre 13 sur 97 · LA VOLUPTÉ · texte numérisé non relu

LA VOLUPTÉ

Eh! oui, mes amis, c'est moi qui suis vous; et vous tous, dans votre doux pèlerinage, vous ne cherchez que le temple où je réside. Eh bien! mon temple est ici; ici il n'est pas un atome qui ne soit moi. Depuis le sceptre jusqu'à la houlette, tout y parle d'amour :

Et jusqu'à « Je vous hais », tout s'y dit tendrement.

Si le noir soupçon, le noir chagrin, les tempêtes, les furies y paroissent, c'est pour rendre mes faveurs plus précieuses, plus enivrantes encore. Il est vrai qu'ici comme partout, tout se fait par vous, mais pour moi. Vous êtes les agens dont je suis l'objet; nous agissons de concert, vous pour moi, moi par les acteurs, eux sur les spectateurs. Ici, tout s'entend, tout agit l'un par l'autre et l'un pour l'autre, tous par vous, tous pour moi, et moi pour tous. Contribuons donc ensemble à la consolation des mortels. Hélas! ils en ont tant besoin! Quel plus digne emploi de nos facultés que de leur faire oublier les peines attachées à leur existence? Car il n'est pas une fibre de leur corps qui ne passe du plaisir à la douleur. Ils se croient participans aux délices des dieux quand ils me possèdent. Embellissons leur court passage sur la terre, flattons-les, l'espérance, ma sœur, vous et moi, jusqu'à la dernière heure. Tous leurs vœux sont pour nous, comme leur aversion est pour la peine; soyons leur propices et, dussions-nous les tromper, trompons-les, et qu'ils soient heureux... Mais que vois-je ici? Fuyons, fuyons, c'est la Vertu !

LA VERTU

Arrêtez, mes amis! Je ne viens pas près de vous solliciter le malheur de l'homme; au contraire, je veux, s'il m'est possible, ajouter à vos bienfaits.

LES SENS

Toi, notre ennemie, toujours disposée à mêler la crainte au plaisir que nous lui offrons; toi qui fais suivre chacune de ses jouissances du triste cortège des remords...

LA VERTU

Les remords suivent les excès; je ne les connus jamais. Est-ce jouir que de se préparer un repentir? Un plaisir doux, constant, n'est-il pas préférable à la fièvre qui tue? Ah ! laissezmoi dire à l'homme : — Jouissez des dons précieux que la nature vous accorde par l'organe des sens. Les sens sont vos meilleurs amis, mais jouissez modérément, ménagez vos sensations en raison inverse de la fougue de vos désirs. Voyez l'homme

consterné, abattu de tristesse après trop de jouissance; voyez celui qui, toujours tempérant, file sa douce vie comme un fil d'or qui descend du soleil et qui remonte aux cieux; l'aspect de ces deux êtres suffit pour vous décider. On a souvent recours à moi après les excès, jamais on ne me quitte pour retourner à eux.

LES SENS

Fuyons, fuyons, vous dis-je, elle nous séduiroit.

LA VERTU

Eh bien! laissez-vous séduire, puisque c'est pour perpétuer votre règne et pour assurer le bien de l'humanité. Je ne puis rien sans vous, je le confesse ; sans une force préexistante, la force contraire est inutile. Ah ! que l'homme seroit heureux, si nous pouvions nous entendre, si...

LES SENS

Fuyons, vous dis-je, ne l'écoutons plus. (Ils fuyent.)

LA VERTU

Les cruels! ils m'abandonnent. J'aurai donc toujours à combattre ces puissans ennemis! Aiguillonné par eux, l'homme me fuira et restera sans cesse en proie aux plaisirs mêlés de tourmens. Vous m'appellerez ingrat ; mais c'est dans ce puits, où je vais descendre, qu'après bien des recherches vous viendrez me supplier.

LA VÉRITÉ

Arrête, ma bonne sœur, ne te désespère pas. Nous avons

pour nous l'expérience, l'évidence, le temps, ce grand maître,

et les remords qui accablent ceux qui nous méprisent. De plus

en plus l'homme s'instruit; le temps, qui mûrit tout, saura le

convaincre qu'il faut nous suivre pour être heureux. Un peu

plus tôt, un peu plus tard, j'en conviens. Mais enfin, notre

triomphe est sûr. Allons, ma bonne sœur, embrasse-moi, et

partons ensemble; allons nous consoler quelques instants dans

les cieux.

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