DU MÉPRIS DE LA MORT
J'ai dit au chapitre IV du troisième volume de cet ouvrage (i) qu'il ne falloit pas jouer avec les morts et j'ai rapporté deux faits assez tragiques qui prouvent cette vérité. Je me suis depuis rappelé la fantaisie d'un homme non philosophe, mais très plaisant par caractère (c'est une sorte de philosophie que cette manière d'être), d'un homme, dis-je, dont l'amusement étoit de préparer en détail l'ordre et tous les objets propres à former le cortège de son enterrement, auquel, dit-on, il ne pensoit jamais sans éclater de rire.
C'est par ce fait bizarre que nous finirons ce chapitre. Disons maintenant quelque chose de plus général sur le mépris de la mort. « Aime-t-on la vie? » ai-je encore demandé au chapitre XXVII du troisième volume de cet ouvrage (2), et il n'étoit pas difficile de nombrer les preuves de cette proposition. Oui, sans doute, on aime la vie. C'est une maladie physique, si ce n'est pas la pire des maladies morales (l'amour-propre) qui portent l'homme à se détruire. Une douce philosophie nous apprend à vivre de peu, et à mourir résigné. Une belle mort suppose une belle vie, comme la retraite honorable du négociant prouve sa longue exactitude et sa probité constante. Nous
(1) Ce chapitre manque.
(2) Le tome II de la présente édition était publié lorsque le hasard nous a fait découvrir l'existence du manuscrit de ce chapitre, que l'on croyait perdu. Nous le publierons à la fin de l'ouvrage, avec d'autres fragments épars, non classés.
sommes morts-nés, pourquoi nous étonner de la mort ? De plus, la mort nous rend tous égaux; quand on nous envoyé une momie d'Egypte, demandons-nous si c'est une princesse ou une catin? Non.
Une philosophie non exagérée nous apprend à apprécier au juste les choses d'ici-bas, qui ne méritent pas plus d'attachement de notre part que la nature ne met d'importance à notre création, à notre changement d'être que nous nommons abusivement destruction, tandis que ce n'est que changement de domicile. Néanmoins, quel grand œuvre que celui du Créateur! Ne semble-t-il pas avoir dit : « Que chaque monde répandu dans l'univers soit un polype vivifié dans toutes ses parties, dont chaque fraction visible soit un être doué des facultés de sa substance. » Dans cette hypothèse, qu'importe au polype qui n'a ni queue ni tête, parce qu'il est partout le même, queue, tête et milieu, de changer de place et d'être morcelé dans ses parties, puisque nulle fraction ni fracture ne peut l'anéantir? Comme le philosophe doit sourire en considérant l'anxiété des passions animales, surtout dans l'homme brûlé d'amour, maudissant son existence qu'il veut communiquer à un autre, voulant terminer sa vie! Et pourquoi? Parce qu'une mince partie du même polype qu'il nomma femme lui résiste. Quelle rage de se reproduire, quand on ne reproduit rien que ce qui fut, qui est et sera de toute éternité sous diverses formes! Et que reproduit-il ? Un petit égoïste qui fera tout pour lui, comme nous faisons tout pour nous. Mais ainsi le veut la nature, c'est à nous d'obéir. En voyant l'homme prosterné aux pieds de son idole, et connoissant son égoïsme. son inconstance, on croit lui entendre dire : « O femme! objet de mes voeux daigne éteindre la flamme qui me consume, dussé-je, après l'instant de la jouissance, te regarder comme le gourmand voit les débris du festin dont il vient de se gorger. Chère moitié de moi-même, chère parcelle du polype dont tous nous sommes fajts, daigne permettre que de toi et moi nous fassions un troisième. Ne me repousse pas, ou crains que le désespoir ne me fasse trouver un autre morceau du grand polype qui me sera plus favorable que toi, monstre de cruauté! »
On doit s'étonner que l'homme fort de caractère se serve
de l'amour comme d'un palliatif nécessaire pour extraire en partie, de son imagination, le terrible et pusillanime enfant de Cythère comme l'ennemi de sa raison. Nulle passion ne prête au ridicule de la parade comme l'amour ; les déclarations, les tourmens des Cassandres, des Gilles, des Colombines nous font rire, et ce n'est pas sans raison. Nous nous reconnaissons en eux et, de sang-froid, nous rougissons de nos exagérations amoureuses. Je sens qu'à 40, ni même à 5o ans je n'eusse pas fait une telle descr ption de l'amour, mais à 66... les illusions cessent. Les illusions, c'est la vie; la vérité annonce la mort. Voici le court itinéraire du voyage de notre vie : jusqu'à 25 ans on mange son superflu; de 25 à 5o son revenu, et passé 5o ans on mange son fond.
Qui s'est plus moqué des passions mondaines que Rabelais? De quel ridicule mordant il les habille! Qui les a mieux analysées, disséquées que Montaigne? Lui seul analyse la vie, parle du mépris de la mort en vrai philosophe. Un de mes souhaits seroit de connoître les particularités de la mort de Montaigne; sa fin étoit si intéressante et n'a peut-être pas mérité l'attention des spectateurs qui entouroient le lit de mort de ce grand scrutateur du cœur humain, puisque nul n'en parle. Il nous a révélé ses opinions vivantes, mais il n'a pu nous transmettre ses derniers mots, la dernière idée qui occupa son esprit vaste comme la nature (1). Un journal anglais (le Spectateur) critique beaucoup Montaigne qu'il nous peint comme l'égoïste le plus achevé. On voit encore là combien l'Angleterre rivalise avec la France. Sa jalousie ne porte pas seulement sur nos productions territoriales et sur notre hilarité, qui dépose son amour-propre rembruni, elle voudroit encore jeter du ridicule sur nos plus grands peintres de mœurs. Combien l'on dessèche l'âme humaine ! Que cette matière vile et de convention fait descendre l'homme de son apogée (2) ! Au fond, ne sommes-nous pas tous égoïstes comme Montaigne, si nous ne voulons pas être
(t) Un homme à qui je lis ceci m'assure que par tradition orale, on sait que Montaigne est mort de la pierre ; que, le dernier jour de sa vie, il fit dire une messe dans sa chambre et que pendant le sacrifice, se sentant mourir, il dit : Voilà l'homme. (G )
(2) Si, envers nous, l'Angleterre a des motifs de jalousie, nous en aurions peut-être plus qu'elle, si nous savions être jaloux. Ne disons donc pas trop de mal d'une nation où tout est calculé pour le bénéfice de tous, où l'esprit national est unique, où l'on ne mange
hypocrites comme le théologal (1)? Nous sommes tout nous, même en aimant les autres; que sommes-nous donc en leur portant envie? Nous dissimulons sans cesse le moi qui nous possède, qui nous sort par les yeux, le nez, et encore ailleurs. Il n'est que notre bouche «qui sache mentir avec quelqu'effronterie, mais enfin, c'est toujours quatre sens qui déposent contre un, sans compter le sixième. C'est un triste éloge que nous faisons de l'espèce raisonnante, qui ne raisonne que pour son intérêt particulier, et qui s'écrase elle-même en s'opposant au bien général. Homme, égoïste parfait, si tu pouvais emporter le monde sur tes épaules, tu le ferois. Vive moi! dirois-tu en tirant la langue, et succombant sous le poids énorme. « Tout pour moi, rien pour d'autres » est ton dicton favori. Ah! polype imbécile! Demain, que seras-tu? Peut-être l'insecte ou l'herbe qu'aujourd'hui tu foules à tes pieds. Vois ce cadavre infect dont chacun se détourne, c'est là ton sort après tes superbes élans.
— Il ne faut donc rien faire pour la gloire? dira quelqu'un. — Au contraire, tout pour la gloire qui tourne au profit de l'espèce et de sa perfectibilité.
Si je croyois que ce que j'écris ne sert qu'à m'amuser, je jetterois mes paperasses au feu. Ma récompense est de me dire : on ne trouvera dans ce recueil que des idées philanthropiques pour le bonheur de tous ; tant mieux si l'on dit, mais en seconde ligne : cet homme nous fait du bien, qu'il repose en paix, après avoir joui sur la terre de ses bonnes intentions. Résumons. Le mépris de la mort est l'effet de l 'amour-propre dans les uns, ou de la force du raisonnement dans les autres. Trop de pusillanimité sur notre fin inévitable est foiblesse avilissante. On s'habitue à l'idée de la mort en proportion qu'on apprécie la vie pour ce qu'elle est, et pour ce qu'elle vaut. C'est aux deux extrêmes de la société, chez l'homme instruit et chez l'ignorant, qu'on la redoute peu, l'un par raison, l'autre par ignorance. La classe intermédiaire, livrée à une vie factice, toujours occupée de projets fastueux, ou faisant son dieu de son or, ne
presque pas de pain parce qu'il faudrait l'acheter au dehors, où le gouvernement n'encourage que le commerce et ce qui y a du rapport, et laisse payer les grands artistes étrangers à ses riches citoyens. (G.)
(i) Le théologal étoit un chanoine institué dans le chapitre d'une cathédrale pour enseiguor la théologie et prêcher en certaines occasions
peut quitter de sang-froid des biens imaginaires. Néanmoins, le temps nous mine en tous sens, on s'aperçoit des déchets de la vie, et c'est avec des regrets insupportables que ceux dont je parle se résolvent à tout abandonner.
L'habitude de voir des morts et des mourans ne procure qu'une réaction précaire à ceux qui par état fréquentent les malades, les hôpitaux et les armées A l'égard de la mort, le moi et le toi sont pour eux à une distance telle que le point de réunion ne leur apparoît que comme un rêve.
Un officier de nos armées vient de me dire que lui et son ami avaient beaucoup ri en s'éveillant sur le champ de bataille d'Austerlitz (i), où ils avoient bivaqué après la victoire, et voici de quoi ils ont beaucoup ri : Leur domestique, n'ayant trouvé pas même une pierre pour exhausser leurs têtes, s'étoit avisé de donner à chacun de ces messieurs un cosaque mort qu'il avoit fourré dans des sacs, pour leur servir d'oreillers. Que diroient nos belles vaporeuses, si on leur faisoit ainsi passer une nuit la tête sur un cadavre?
J'ai promis de dire un mot concernant ce plaisant original qui non-seulement méprisoit la mort, mais qui jouissoit d'avance de la sienne, en songeant à l'effet que produiroit son enterrement. Cet homme aimoit singulièrement les contrastes pour se repaître d'une scène aussi tragi-comique. Riche, et s'amusant d'expériences de physique, il prépara un grand nombre de flambeaux tous remplis de fusées et de pétards dont l'explosion calculée devoit se faire au même instant ; et par son testament, il enjoignit à ses héritiers de se servir des dits flambeaux pour éclairer le cortège nocturne qui le conduiroit à l'endroit, indiqué, de sa sépulture. Ce drôle de corps voyoit d'avance son cadavre abandonné et son cortège mortuaire, prêtres, parens et amis, fuyant de toutes parts épouvantés. Un de ses regrets, sans doute, étoit de ne pas participera ce spectacle réjouissant; mais il se l'imaginoit et, de fait et en droit, d'avance, chaque fois qu'il rencontroit un enterrement somptueux et vaniteux sur son chemin. — Que trouvezvous de risible dans cette cérémonie, lui disoit-on? — Vous le saurez un jour, si vous vivez après moi, étoit sa réponse.
(i) Cette bataille avait eu lieu deux ans auparavant, le 2 décembre 1805.