‹ Réflexions d'un solitaire (volume 5)Chapitre 29 sur 97 · SUPPLÉMENT A CE QUI PRÉCÈDE · texte numérisé non relu

SUPPLÉMENT A CE QUI PRÉCÈDE

En toutes choses, il est dangereux d'arracher à la nature les secrets qu'elle éloigne de notre conception et dont nous n'approchons qu'avec effort. — Parler ainsi, c'est, dira-t-on, convier les hommes à une négligence qui doit nuire à la perfectibilité des choses. Ne craignons rien et laissons faire ceux

qui ont reçu les dispositions requises pour faire telle ou telle chose; ceux-là ne se découragent point, quoiqu'on dise et qu'on fasse. Il est aussi des êtres sans dispositions pour la chose dans laquelle ils veulent de force s'initier, qui ont une patience obstinée, qui désespèrent ceux qui les voyent, sans que jamais ils se désespèrent eux-mêmes. Cette lutte entre leur amourpropre et la nature qu'ils veulent vaincre, est la plus folle manie de l'homme. Tantôt c'est un vieillard ou une vieille coquette qui veut plaire; c'est un lourdeau qui fait le gentil; c'est un pédant qui prétend à la finesse d'esprit; c'est un savant musicien qui n'a point de chant... Hélas! Ils ont beau lutter! Leurs productions forcées sont des péchés contre nature. En vain elle leur refuse ses faveurs; les malheureux! ils osent la violer, et n'obtiennent d'elle que des enfans bâtards, que des refus repoussans et sa malédiction éternelle.

Pourquoi la paresse et l'indolence se trouvent-elles souvent

dans ceux qui sont doués de facultés pour faire, et l'activité obstinée dans ceux à qui tout est refusé? C'est que les uns ont la certitude et la confiance du pouvoir, et les autres la crainte de l'impuissance qui les stimule au travail.

On ne fléchit pas la nature, parce qu'elle agit toujours directement et jamais indirectement. On fléchit aisément la femme qui nous aime, tandis que l'indifférente résiste à l'amour qu'elle ne partage point ; trop heureuse si la passion obstinée de l'un n'engendre pas la haine de l'autre. Et, pour dire la chose plus clairement : on néglige la femme qui est à soi, et on supplie celle qui ne montre que des rigueurs. Dans les sciences et les arts, tous imitateurs de la nature, on associe difficilement les facultés différentes et les passions opposées; c'est là où l'habile artiste brille par les contrastes qui plaisent, et où l'artiste inhabile montre ses vaines prétentions. Procédons à l'expérience.

En chimie.

La combinaison des métaux, des substances, offre mille périls que l'homme brave pour retourner à l'origine des êtres. Plus de la moitié des maniaques sont tels par l'effet du mercure mal administré et, je l'ai déjà dit, Swedenbourg fut longtemps inspecteur des mines avant d'être possédé de sa céleste manie; l'or, les pierres précieuses se trouvent au sein de la terre. L'un a corrompu les mœurs par la facilité de son échange contre tout ce qu'on peut désirer et par les crimes qu'il fait commettre pour se le procurer. Les pierres précieuses sont l'enseigne de la vanité puérile ; la nature les avoit enfouies, nous les apportons au jour à grands frais et avec des travaux inouïs. C'est par divers mélanges que le chimiste voit sous ses yeux s'opérer des créations partielles. La chimie est la plus attrayante des sciences; elle est plus près de la nature que la musique et la poésie, qui ont tant d'attraits. Le chimiste ne prétend pas changer la nature des êtres créés; il les sépare, les assemble différemment et observe ce qui s'opère. Il sait aussi que la nature, quoique puissante, a ses limites; si elle n'en avoit pas, nos facultés seroient plus étendues. Il sait que la force desélémens, quoique terrible, a son terme; sans cette fixité, l'empire de l'un envahiroit l'empire de l'autre, tout viseroit au chaos. Il n'est pas, je

crois, de force élémentaire plus puissante que celle de l'évaporation subite ; c'est la rage de deux élémens contraires, le feu et l'eau ; cette puissance et celle du levier soulèvent le monde.

Mathématique.

Je ne suis pas plus en état d'en parler (ignorant que je suis) que les mathématiciens ne peuvent, je crois, calculer les effets de la musique sur nos sens. Nos sensations infinies échappent aux calculs, les organes du sentiment les reçoivent. L'âme seule les ressent et les compare. La quadrature du cercle a, dit-on, fatigué inutilement bien des têtes. Il en est de même pour tous les arts : il est des points incalculables qu'on ne peut franchir.

Musique,

Elle a aussi sa quadrature. Par exemple, pourquoi, en montant de quinte juste en quinte juste, cesse-t-on d'être juste (1)? A-t-on, auditivement et non numériquement, essayé de descendre par quinte au lieu de monter (2)? Je crois alors que le comma seroit oblitéré, et gare qu'on ne descendît trop ! Pourquoi? parce que en descendant on descend, et qu'en montant on monte. Pourquoi encore? c'est que l'homme exagère un peu tout ce qu'il fait machinalement. L'enharmonie, les combinaisons de sons trop scientifiques nous éloignent du sentiment vrai, et surtout de la magie de la simplicité.

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