‹ Réflexions d'un solitaire (volume 5)Chapitre 38 sur 97 · DIVERSES REMARQUES SUR CE LIVRE · texte numérisé non relu

DIVERSES REMARQUES SUR CE LIVRE

Après avoir lu quelques chapitres de cet ouvrage, un savant n'a pas trouvé mon épigraphe bien adaptée à la matière du livre. « Ce sont rêveries » ou « Esprit désirant et non pas enseignant »,ai-jedit. « Les mots ce sont rêveries conviennent, disoit-il, à un tout autre ouvrage que celui-ci, qui est philosophique et moral. » Voici donc l'épigraphe qu'il m'a conseillé d'adopter, et que je n'adopte pas, parce que si la sienne convient mieux à l'ouvrage, la mienne a plus de rapports avec l'auteur du livre :

Quid verum atque decens, euro et rogo, et omnis in hoc sum.

(Horatius, Ep. li. I.)

(Je recherche, je désire ce qui est vrai, ce qui est honnête, c'est toute mon étude.)

IEn commençant cet ouvrage, en l'an 1801, c'est-à-dire avec notre dix-neuvième siècle, mon intention étoit, comme l'annonce son intitulé, d'écrire mes réflexions sur divers sujets à mesure qu'elles se présenteroient à mon imagination. Mais en remarquant que, pendant sept années de travail, le même sentiment a guidé constamment et forcément mes idées vers un même but,

il semble que le vrai titre de l'ouvrage seroit : Rapport entre le physique et le moral des choses. Mes lecteurs lui donneront ce titre, s'ils veulent; pour moi, je m'en tiens au vieil intitulé, comme moins fastueux, et qui convient mieux au scepticisme raisonnable d'un homme qui doute en espérant, qui écrit des réflexions plutôt que des préceptes, et qui ne perd le ton affirmatif que pour appuyer la morale des gens de bien. Au reste, cet ouvrage, tel qu'il soit et tel qu'il devienne par la suite, étoit difficile à faire, même impossible à ceux qui n'ont que l'érudition des choses naturelles, sans en avoir le sentiment intime. Eh ! qui ne l'a pas, ce sentiment, dira-t-on? Quel est celui qui n'est pas content de sa perspicacité morale? Oui, mais contente-t-il les autres, quand il écrit, autant qu'il est de lui-même satisfait? Si le tact qui pressent le moral dans le physique antérieur, dans l'action morale actuelle, étoit commun, y auroit-il tant de gens trompés dans leurs jugemens, tant d'imbéciles à prétentions, tant de fous qui se croyent sages, tant de lourdeaux qui se croyent fins, tant de petits talons qui se croyent importants? C'est, à coup sûr, faute de tact que tant de misérables se pavanent dans leur nullité. Tel que le fou d'Athènes, ils possèdent les richesses du Pirée; gare la raison! Elle détruiroit leur fortune. C'est donc la dissection du coeur humain, et non celle du corps qu'on trouve ici. Développer les plis et replis des passions, leurs détours, leurs actions... sont plus choses d'instinct que d'étude. Communément on étudie la nature avant de connoître sa nature; et, en morale, on apprend à connoître les autres avant de se connoître soi-même. Où sont alors les rapports justes qu'on peut former entre les autres et soi ? Si le type, qui est nous, est faux, foible ou abstrait, quel fond peut-on faire sur l'objet qui lui est comparé? Car nous partons toujours de nous pour aller aux autres. Pas toujours, dira-t-on; nous reconnoissons de vastes connoissances dans certains hommes que nous savons très bien ne pas posséder. Oui, mais il est quelqu'endroit dans lequel nous nous sentons, ou croyons nous sentir plus aptes qu'eux.

Si le tact naturel est nécessaire, dira-t-on encore, l'étude approfondie de la nature l'est-elle moins? Etes-vous assez physicien, anatomiste, versé dans l'histoire naturelle pour oser

rapprocher le physique scientifique que vous connoissez peu du moral et du physique que vous devinez par instinct? Non, je l'avoue, je n'ai pas les connoissances de beaucoup d'habiles gens dont j'envie la science; mais je puis les lire, je les lis, les étudie, je m'en rapporte à leur doctrine, et je pars de là. Je les défie de pressentir, de même, le cœur humain par l'étude, si l'instinct ne les y porte, si la nature ne les conduit comme par la main. Sans refuser aux savans le sentiment moral au premier chef, j'oserois dire qu'une de ces choses s'apprend et que l'autre ne s'apprend pas; on la possède d'instinct, auquel peut-être beaucoup de science peut nuire, comme en musique oblitérer le chant ou la mélodie (1)

J'ai dit que cet ouvrage m'occupe depuis sept ans, et qu'il n'étoit pas fini. Comment, dira-t-on encore, comment sur un même sujet ne pas répéter cent fois la même chose? Je répons qu'il est ici question de la nature entière. Le physique, n'est ce pas tout ce qui est existant? Et le moral, l'emploi de tout ce qui existe, et qui se trouve à notre convenance? Epuiser un tel sujet, également intéressant sous ses deux faces, est impossible. Tout est là, c'est l'œuf des initiés d'Egypte (2), c'est le feu de Prométhée, c'est la nature enfin et ses résultats moraux. Dieu lui-même entre dans ce vaste cadre, et malheur (et ennui) à celui qui ne l'y fait pas entrer ! Il est sans appui dans la physique et dans la

I morale ; c'est un être isolé, il croit au hazard, qui ne peut exister. Tout a une cause ; tant pis pour nous si nous ne l'apercevons pas. Tant pis pour nous si nous ne sentons pas la cause de l'effet. Nous voulons trop souvent mettre notre ignorance à la place de la sagesse qui nous manque. Tout a une cause, dis-je, soit qu'il brûle qu'il en soit ainsi pour que les choses existent, ou que quelqu'un ordonne qu'ainsi soit.

Quant au style de cet ouvrage, il est bon s'il est clair.

ILa métaphysique, douteuse ou inintelligible, est nuisible au progrès des sciences, autant qu'elle est dangereuse en matière —

(1) Dans les Réflexions d'un solitaire comme dans les Essais sur la musique, Grétrv revient avec insistance sur les inconvénients d'une harmonie « savante » : l'examen de ses partitions suffit à nous prouver que cette insistance n'est pas tout-à-iait désintéressée.

(2) En Egypte, comme ailleurs, l'œuf revêtait une signification symbolique. Le dieu Phtah était sorti d'un reuf produit par Cneph, devenu plus tard le dieu Ammon.

orthodoxe pour les uns et débattue par les autres, a suffi pour faire couler le sang humain en abondance; et les disputes scientifiques, quoique moins dangereuses, nous tiennent in statu quo; c'est du temps perdu, c'est la perte de ce que l'homme a de plus précieux ; car tout est dans le temps. Ce n'est pas absolument la question équivoque qui est la cause des dissensions qui la suivent, c'est l'amour-propre des disputeurs qui est compromis et qui veut soutenir ce qu'il a annoncé; c'est lui qui veut comprendre ce qui ne peut être compris de personne.

On sent mieux que jadis aujourd'hui la convenance des styles différens qui appartiennent à tel ou tel genre d'ouvrages. Il est reçu qu'on peut et qu'on doit être poétique, exalté partout où il y a fiction convenue, noble, en tout ce qui doit inspirer le respect, mais clair en tout et partout. Le style apocalyptique n'est utile qu'aux hardis-poltrons et aux imposteurs qui voudroient nous faire croire qu'ils sont plus habiles que nous. Je distingue l'apologue qui ne parle en sens détournés que parce qu'il n'est pas alors permis de s'exprimer autrement. D'ailleurs, la fable qu'il faut deviner et qu'on devine fait plus de plaisir ; c'est une petite part d'auteur qu'on se donne dans l'ouvrage d'un autre.

On ose dire aujourd'hui qu'il y a de belles pages dans l'ouvrage de Buffon. Est-ce parce qu'il s'élève et s'abaisse avec son sujet? C'est un mérite. 11 est bien question de belles pages; dites qu'il est vrai, qu'il est clair, qu'il est utile, ou vous n'avez rien dit. A-t-on jamais parlé des belles pages de Montaigne ? On dit qu'il est plein d'idées vraies et originales. C'est un livre qu'on peut relire toute sa vie en y découvrant toujours quelque chose ; et ce qu'on n'avoit pas oublié se retrouve encore avec plaisir. L'ensemble est peu lié, dit-on : Montaigne donne un intitulé de chapitre qu'il ne remplit pas. Eh bien ! soit ; c'est un voyageur qui s'égare parce qu'il voit trop de choses à la fois. Il aperçoit un objet ; il y court ; chemin faisant il en rencontre un autre, il s'y arrête, et vous seriez, lecteur, bien fâché qu'il s'y fût pas arrêté. Comment l'auteur (ou plutôt l'écrivain) qui n'a que des mots à nous transmettre pourrait-il s'égarer? N'ayant point d'idées, il ne peut se méprendre dans leurs liaisons et leurs combinaisons. Si un homme tel que Condillac (l'homme

le moins décousu que je connoisse) avoit entrepris d'interposer quelques lignes pour joindre davantage les paragraphes de Montaigne, c'eût été une bonne œuvre. Si un Lacépède (qui a autant de goût que de science) vouloit, après moi, me rendre le même service, j'aurois encore plus besoin de ce secours que Montaigne. Au reste, si cet ouvrage-ci manque de liaison, qu'on songe que je suis musicien, et que je laboure une terre étrangère. Lorsque mes Essais sur la musique parurent, le peintre David me dit que je disois beaucoup, mais pas encore assez. Je dirai morr reste, lui répondis-je, dans quelqu'autre ouvrage ; ce que je dis ici suffit pour le jeune musicien.

Voilà les remarques que je puis faire, au premier coupd'œil, sur l'ouvrage qui m'occupe. S'il paroit de mon vivant ou après moi, ce que j'ignore encore, les journalistes qui, pour être piquans, ont plus besoin des défauts d'un ouvrage que de ses qualités, diront le reste, et trouveront ici ample matière à leurs critiques. J'espère au moins qu'on ne dira pas : Cui bono ? à quoi cela est-il bon? Ceci est ouvrage d'instinct, la nouveauté et l'antiquité ne me font rien : je suis l'impulsion de mon âme.

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