‹ Réflexions d'un solitaire (volume 5)Chapitre 41 sur 97 · DE LA PAROLE · texte numérisé non relu

DE LA PAROLE

Dans l'homme, la contexture des organes gutturaux et pectoraux ne diffère pas beaucoup de celle de certains animaux, à ce que disent les anatomistes. Donc, sans intelligence point de parlage (1), autre que celui des bêtes; et sans la parole, nous n'avons que les dons de l'instinct. Les sourds et muets expliquent cette question : ils ont les facultés intellectuelles non développées; c'est avec art qu'on les rend intelligens, mais c'est un homme pensant et parlant qui les instruit par signes; sans ce secours ils resteroient bruts, même plus bruts que les bêtes. Il ne faut donc plus demander si le don de la parole provient de notre intelligence, ou si l'intelligence provient de la parole : oui, l'intelligence donne la parole, et la parole perfectionne l'intelligence. Les bêtes qui ont le plus d'instinct et d'intelligence ne parlent point, tandis que l'homme le plus borné du côté de l'esprit s'explique d'une manière telle et quelle par la parole. Je crois cependant que les bêtes parlent, mais qu'il nous est impossible de comprendre toute leur locution. A coup sûr, elle ne disent pas : J'ai faim, comme : J'ai besoin de me reproduire. Elles n'expriment pas leurs douleurs comme leurs plaisirs. La douleur d'une blessure que leur fait le chasseur n'est pas

(1) Point de langage.

exprimée par elles comme celle qui dit : « Je pleure mes enfans qu'on m'a emportés. » Les animaux ont l'accent propre à chaque sensation qu'ils éprouvent, sans avoir le mot qui la désigne. Et qu'est-ce que cet accent? C'est une langue naturelle et universelle pour tout ce qui a vie (1), une langue susceptible d'être notée, mais différente dans chaque espèce d'animaux, comme nous différons de langage d'un pays à l'autre, et même d'un quartier à l'autre de la même ville. Quoique le chien n'ait nullement le langage des oiseaux, l'homme distingue cependant si le cri de l'animal quelconque appartient au plaisir, ou à la douleur, ou à la colère; et la grande habitude des sons, que le musicien possède plus que tout autre, doit faciliter beaucoup à l'intelligence de cette langue universelle, qui n'indique néanmoins ni les dates, ni les lieux; c'est, comme j'ai dit ailleurs, une grammaire simple des verbes à l'infinitif; ce sont des accens variés pour chaque sensation, dont la nomenclature seroit divisible, subdivisible par ordre et par classes, si chaque espèce d'animaux n'avoit pas différens cris significatifs pour exprimer le même besoin, le même plaisir. Quelle différence en effet entre le lion et la tourterelle dans leurs expressions amoureuses!

Une chose qui prouveroit que l'homme participe aux divers caractères de tous les animaux, c'est la multiplicité de nos langues, de nos idiomes. Quand les hommes n'auront qu'un Dieu, un poids, une mesure et un langage, ils seront infiniment plus unis qu'à présent. C'est la diversité en toutes ces choses qui leur donne des opinions antifraternelles.

En observant certains animaux auxquels on apprend à prononcer des mots, à chanter des airs, sans qu'on soit jamais parvenu à leur faire placer, ad rem, un oui, un non, ou une intonation; de plus, quand on observe que la pensée et la parole ont toujours marché ensemble vers leur perfectionnement, on assure que la raison et l'intelligence seules nous ont donné la parole. Les savans ont assez discouru sur la formation des langues. Les besoins ont fait trouver les mots qui les expriment, et l'homme instruit a fait les grammaires. Si je voulois comparer

(i) Les petits insectes parlent-ils/ Je crois que le ciron, la puce s'expliquent avec ceux de leur espèce, mais que nous ne pouvons les entendre. Il y a dans les sons et les bruits, comme en toute chose, des infiniment petits qui ne peuvent parvenir à nos sens. (G.)

le langage parlé au langage musical, je dirois : les voyelles sont comme notre corps sonore; les substantifs et les verbes sont des phrases abrégées; les adjectifs, les pronoms, les particules, les tropes, etc. etc., sont comme les agrémens, les notes de passage que nous ajoutons, intercalons dans les phrases simples de musique. Mais, dans l'un et l'autre langage, se servir de l'expression qui rend au juste notre idée, et une idée bonne, c'est le secret du génie.

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