‹ Réflexions d'un solitaire (volume 5)Chapitre 44 sur 97 · DU DIFFERENT ESPRIT DES NATIONS · texte numérisé non relu

DU DIFFERENT ESPRIT DES NATIONS

Les hommes instruits de toutes les nations composent un corps respectable, dont les lumières descendent sur le monde. Comme les rayons du soleil, les préjugés, les habitudes qu'engendrent les climats, les religions, les gouvernemens divers se rectifient quand Apollon et Minerve régnent dans le cœur et la tête des élus. Il ne faut pas d'autres preuves pour s'assurer que l'instruction véritable peut seule changer une horde d'hommes féroces en une société d'amis. Qu'est-ce qui désunit les hommes? Les intérêts, les opinions diverses. Car, s'ils n'ont qu'un vœu, si la nature est leur seule étude, si l'unité de la pensée les enchaîne, ils sont en harmonie. Mais, dira-t-on, la rivalité des talens n'est-elle pas un obstacle insurmontable à cette précieuse unité? Oui, elle existe, cette rivalité, mais individuellement, d'homme à homme, et jamais elle ne s'étend sur la masse. Tel savant qui envie, qui critique, même par écrit, tel autre savant, jouit au fond du cœur des progrès de la lumière que son rival vient de propager. Son émulation porte plutôt sur le désir de le surpasser que sur l'envie de lui ôter l'initiative d'une précieuse découverte. Jamais l'homme instruit n'eut la force malheureuse de vouloir qu'un procédé utile n'eût pas été trouvé par qui que ce fût, rival ou non. Augmenter la somme

des connoissances est le principe de son émulation. Il jouit par esprit de corps, en ambitionnant la gloire de l'inventeur; il profite, dans les occasions solennelles, du bonheur d'être son confrère; c'est un tel, dit-il à l'homme en place, que je vous présente, et qui s'intéresse à ma demande. Voilà de quelle manière l'amour-propre est forcé de céder et de pâlir devant la vérité. Nous avons tous une voix secrète, celle de la conscience, qui nous arrête dans nos incursions trop égoïstes. D'ailleurs, quelqu'un se charge volontiers de nous avertir de nos écarts trop exaltés. Diogène, chez les anciens Grecs, étoit le frondeur des mœurs et des talens. Chez nous, Mercier (1) s'est revêtu du même emploi ; il marche, comme à Rome l'ancienne, derrière le char du triomphateur pour lui rappeler ses fautes, en même temps que le peuple l'accable de louanges. Ce bon Mercier me dit quelquefois : « Soyez sans inquiétude, je n'attaquerai point la musique, c'est le langage des dieux. » Je ne crois pas à ce qu'il me dit, car si les musiciens vouloient usurper la suprématie dans les arts, il les couvriroit de sarcasmes comme les autres, et il auroit raison.

Nous avons, ai-je dit, une voix secrète, celle de la conscience, qui nous arrête dans nos incursions trop égoïstes. Quand, après quelque succès, j'éprouvois un peu de fluxion vaniteuse, je me disois : « Si l'on chantoit ton opéra à Pékin ou à Constantinople, on ne t'entend roit pas. » C'est donc avec peu de raison que nous laissons s'exaspérer notre amour-propre, quand le bruit que nous faisons décrit un cercle si exigu. Quand je vais au théâtre, j'observe la mine des auteurs comme, sans doute, ils examinent la mienne. On voit, à l'air rayonnant de celui-ci, qu'il est sur le trottoir, que celui-là est négligé et malheureux. Il y a beaucoup de franchise dans l'amour-propre des auteurs; ce n'est pas comme chez le négociant qui donne

(1) Louis-Sébastien Mercier (1740-1814), auteur de nombreux drames bourgeois, assez médiocres, et d'une quantité considérable d'écrits satiriques, politiques, philosophiques et littéraires, remplis d'idées originales et de paradoxes. Mercier fut tour-à-tour républicain sous la' Royauté, réactionnaire sous la Révolution et révolutionnaire sous l'Empire. Son ouvrage le plus célèbre est le Tableau de Paris, publié de 1781 à 178g, en 12 vol. in-8°, et auquel il donna une suite sous le titre du Nouveau Paris, 1797, 6 vol. in-8°, et 1800, 6 vol. in-ia. L'auteur y peint, dans un style vivant et bourré de néologismes, les mœurs, les abus, les vices et les excentricités de la haute société et de la bourgeoisie françaises de son temps.

des fêtes anti-banqueroutières. Notre crédit à nous provient de nos succès, et c'est le public en personne qui le constate et nous juge. Quand notre succès n'appartient ni au drame, ni à la musique, mais à quelque circonstance d'acteur, décorateur ou danseur, c'est le feu de paille qui ne brille que momentanément.

11 est aussi aisé de juger du bien-être ou du mal -être des jeunes femmes honnêtes que de celui des auteurs. La femme heureuse est celle dont le mari aimable est homme dans toute la force du mot ; toutes les fatigues du ménage et de la maternité se supportent par elle avec joye, quand le maître n'usurpe pas le droit du commandement. La physionomie de presque toutes les femmes annonce le bonheur d'être bien partagées ou le chagrin de la viduité au sein du mariage. Les filles savent mieux composer leur figure ; elles savent que, pour trouver un mari, il ne faut pas avoir l'air de le chercher, mais trop de santé souvent annonce leur besoin; l'abondance annonce la disette.

Nos femmes, à nous autres artistes, vivent de notre réputation ; nous sommes gens de tête et voilà tout ; il faut que nos femmes aillent en ville pour apprendre ce que nous valons. Dans nos logis, on n'entend parler que de problèmes, d'abstractions, de poésie, d'histoire, de musique, de tableaux... Tout cela n'est que le superflu du bonheur des femmes. Une chaumière et mon amant ! disent les amoureuses. Cela veut dire qu'il ne faut rien de plus quand on a tout. Mais quand l'amour aura brûlé et déserté la chaumière, vous aurez recours au superflu précité, n'est-ce pas, chères petites ? Nous épousons nos femmes par amour et jamais par intérêt; c'est donc le printemps de notre vie que nous leur consacrons. 11 faut ensuite fonder notre réputation, et le feu du génie ne s'allume et ne s'entretient que des épargnes de l'amour : la couronne de myrthe se change en lauriers. Malheur à l'artiste qui partage également ses élans entre l'amour et la gloire; il ne peut donner à ses œuvres que la moitié d'une âme. L'amour, en lui, ne doit être que le véhicule d'une autre force, une force centripète, qui ne s'exerce que pour la centrifuge. Femmes d'artistes, êtes-vous donc si malheureuses quand, à chaque pas que vous faites dans le monde, vous entendez dire : — Voilà celle qui inspire tant de chefs-d'œuvre à son époux! — Oui, c'est une jouissance, mais...

— Point de mais; il faut opter entre l'homme d'esprit ou le manant; nos loix ne nous accordent que l'un des deux. Le métis de ces deux-là ne vous plairoit pas, croyez-moi; vous envieriez la gloire de celle qui possède l'homme supérieur au vôtre. Croyez donc que, d'abord amante adorée dans vos beaux jours, mère tendre dans l'été de votre âge, et compagne d'un grand homme quand l'amour devient fugitif, est un sort bien digne d'envie. Croyez que, dotées ainsi aux trois époques principales de l'existence, passer ainsi sa vie entre l'amour et la gloire, est le sort le plus doux d'une mortelle. Partout dans la mythologie, on voit Apollon chéri des belles ; et, métamorphosées en fleurs, elles lui sont encore fidelles. et n'ouvrent qu'à ses rayons divins leur sein odoriférant.

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