LE MOMENT DECISIF
On retrouve difficilement l'instant favorable quand on l'a perdu; c'est à nous d'en profiter quand il se présente. Il n'est personne qui n'ait manqué sa fortune plusieurs fois dans le cours de sa vie, s'il eût su profiter de la chance qui se présentoit, je ne dirai pas d'elle-même, mais par les rapports des circonstances. Qu'est-ce qui nous empêche de saisir l'instant? Oh ! bien des choses. D'abord, vis-à-vis de ceux qui disposent de la fortune des autres, on est trop haut ou trop bas, on fait trop ou pas assez d'efforts pour fixer leur attention, on ne saisit pas le moment où ils ont besoin de tout le monde. Si l'on va trop à court, on devient « le visage de tous les jours » ; si l'on n'y va pas, il est juste qu'on vous oublie... Il faut donc saisir le point juste entre ces positions morales et ne pas se plaindre de ses propos mal adressés. Si, par esprit d'indépendance, on néglige, on dédaigne de s'assujettir aux rubriques du courtisan, cette indépendance doit nous indemniser. Si on est gauche, maladroit, déplaisant, ceux-là doivent le dire.
La faute en est aux Dieux, qui nous firent si bêtes.
C'est l'amour-propre qui déroute le plus souvent du chemin de la fortune. Il est des gens qui, par fierté, ne demandent rien
quand tout est à donner, par quelque mouvement révolutionnaire dans l'Etat, et qui demandent quand il n'y a plus rien. Pour eux, dans le premier cas, obtenir étoit trop aisé, il leur faut l'impossible. Les caractères dont je parle prennent volontiers les choses à rebours ; ils sont trop fiers avec les plus grands qu'eux, bons et familiers avec les petits; leur conduite seroit humaine et conséquente s'ils ne demandoient rien, mais ils demandent, n'obtiennent point et se plaignent, à tort, de l'injustice des gouvernans. Dans les affaires, le moment heureux et décisif tient à ceci : si vous demandez pour vous seul, ou pour l'amour de Dieu, vous n'obtenez qu'une obole, mais^si, de quelque manière que ce soit, vous avez l'adresse de lier, d'intéresser à votre sort celui qui donne, votre succès est certain. Ne répétons donc pas tant le mot de bonne ou de mauvaise fortune; la bonne est dans les rapports utiles qui se trouvent entre celui qui donne et celui qui reçoit, la mauvaise a aussi ses causes physiques et morales. L'homme d'esprit qui est en droit de donner favorise ses semblables ; si c'est souvent une bête qui donne, c'est souvent une bête qui reçoit. Le proverbe l'a dit : tel maître, tel valet. Le hasard, ou plutôt une rencontre heureuse, décide quelquefois du sort des hommes, j'en conviens. Par exemple, un prince s'est égaré la nuit dans une forêt ; il reçoit de nous des secours et peut-être la vie; il nous récompense, cela est juste. Mais, je le demande, y a-t-il plus de raison de s'enfler d'un tel succès que d'un bon billet à la loterie ? Il faut cependant faire quelques pas en avant pour rencontrer la fortune. L'homme vertueux ou à grands talens reste chez lui, attend qu'on l'appelle; il est assez heureux de son aplomb, de sa vertu et de la conscience de son mérite. Est-ce assez pour arriver aux places éminentes? Non, pour être vu, il faut se montrer. L'homme médiocre, tourmenté par la fièvre des désirs, court en avant, se plie, se replie et obtient souvent ce que l'autre méritoit, s'il eût fait les démarches nécessaires.
Ce qui manque à presque tous les hommes, c'est de ne pas savoir ce qu'ils veulent et ce qui leur convient (1). Celui qui le
(i) Gœthe avait écrit de même quelques années auparavant :« Je respecte l'homme qui sait exactement ce qu'il veut, travaille sans relâche à atteindre ce but et sait discerner et appliquer les moyens propres à l'atteindre... Croyez-moi, la plus grande partie de ce que nous
sait a tout avantage, et il est au comble s'il sait faire, au juste, ce qu'il faut pour avoir ce qu'il veut. Le marinier d'eau douce (1) suit le courant; l'expert pilote se dirige; pour aller à son but, l'un a sa marche tracée, l'autre se la fraye à travers les vents et les écueils. De même, l'homme médiocre suit le courant, l'homme de tête dirige sa course.
C'est surtout quand l'inspiration du génie s'empare de nous (dans quelle que science que ce soit) que le moment décide. Ce moment dépend-il de nous, est-il calculable? Oui, quand l'homme est bien né; il l'est plus qu'on ne croit; c'est à nous de le saisir et d'en profiter ; c'est à nous à remarquer quels sont les voies, les accidens, les incidens qui nous y conduisent ou nous en éloignent. Pendant les heures de travail, dans un de ces momens où la nature nous favorise, il n'est nul homme de talent qui n'ait regretté d'avoir été distrait par quelqu'importunité. Que de traits de chant on m'a fait perdre avec un cruel : « Comment vous portez- vous? » Tôt ou tard, le trait revient à la mémoire ; mais est-il aussi avantageusement placé que la première fois? Il reste toujours des doutes soucieux dans l'âme de l'artiste. Il semble que plus un trait appartient à l'inspiration, moins il est nôtre et plus il est ce qu'on appelle métaphysique, abstrait. Oui, il faut, pour ainsi dire, faire abstraction de l'être commun pour participer à cette autre existence surnaturelle qui prouveroit seule qu'il est une région spirituelle à laquelle nous participons déjà sur cette terre. Pour inventer, pour composer, nous n'avons que la faculté de nous donner la fièvre d'où découlent d'autres facultés, mais c'est la fièvre musicale qu'il faut pour faire de la musique, et non celle de l'amour, ni de l'amour-propre, quoique de cette dernière il en entre un grain pour fomenter nos conceptions. Si l'amour-propre, l'amour du sexe ou toute autre passion suffisoient, tout homme seroit un prodige. Mais non, outre la fièvre qu'on peut provoquer, il faut que l'organisation individuelle nous conduise au but; on écrit alors sous la dictée de l'inspiration, on se fouette les sens
appelons la mauvaise fortune provient simplement de ce que les hommes ne se donnent pas la peine de discerner le but auquel chacun doit tendre et, 1m qu'ils le reconnaissent, pour travailler sérieusement à l'atteindre. » (Les Années d'apprentissage de Wilhehn Meister, 2e partie, livre VI.) Maeterlinck reprendra la même idée dans La Sagesse et la Destinée. (1) C'est ainsi que par dérision les marins appellent nos hommes de rivière. (G.)
comme le prêtre d'Apollon fouettait la Sybille jusqu'à ce qu'elle eût parlé. Pour arriver à la région du génie, faut-il s'enivrer, comme on enivroit la Sybille de vapeurs métalliques, d'encens ou de liqueurs spiritueuses ? C'est selon : pour s'exciter, l'homme du Nord boit du vin, le François danse, l'Italien n'a besoin ni de l'un ni de l'autre de ces moyens. Je suis assez Italien de ce côté ; j'ai plutôt besoin de tempérans que d'excitans.
C'est surtout dans les liaisons amoureuses que l'instant perdu ne se retrouve pas souvent. C'est là véritablement que les momens sont précieux et qu'une seule démarche, un rien, décide. Chez la femme respectivement à nous, tantôt c'est la manière dont elle se pare, l'air de son visage, c'est quelque bizarrerie dans sa coiffure, c'est un mot qu'elle dit à propos, c'est la manière dont sa figure se trouve éclairée, c'est un sourire flatteur qu'elle vous lance en pensant plus à elle qu'à vous, c'est un trait de mélodie qui vous frappe dans la sonate qu'elle exécute, c'est une note expressive dans son chant, c'est plus que tout cela, c'est une jolie femme qui n'a besoin que d'elle-même pour plaire. Mais si l'homme d'une belle santé est facile à séduire ou, plutôt, s'il ne faut à l'homme foible qu'un instant pour être vaincu, il est de beaux fils surannés, fatigués, qu'un rien dégoûte. Pour eux, la nomenclature que je viens de faire des attraits féminins sont autant de sujets de critique et d'épigramme ; et c'est souvent, aujourd'hui, pour les plus méchans, les plus mordans, les plus difficiles à subjuguer que les femmes galantes employent leur tactique. Celui-là est moi, disent-elles, passons à un autre. Mais est-ce pour tout de bon que messieurs les blasés méprisent les jolies femmes? Eh non, c'est aussi leur tactique qu'ils opposent à la coquetterie. Rebutes, méprisés, ils sont aussi décontenancés que le provincial trompe par nos belles séductrices. La recherche du moment décisif est telle à Paris parmi les roués et les rouées, qu'elle a gagné jusqu'aux filles élégantes des maisons publiques. 11 est vrai que, pour elles, ce moment consiste à vider adroitement la bourse de ceux qui les approchent. Fort attachées et fort généreuses, à ce qu'on dit, envers celui qu'elles aiment, elles sont sans pitié et sans sentiment pour tout autre, fût-il un Adonis. Voici leur tactique
galante, qui peut servir de préservatif à ceux qui craignent leurs embûches, aussi funestes au talent, à la réputation, à la bourse qu'à la santé. Pour attirer les hommes dans leurs filets, elles ne se montrent que bien parées, arrivent tard à la promenade et n'y restent pas longtemps. Quand elles voient quelqu'un qui les suit, elles l'évitent et reviennent sur leurs pas. Si on leur parle d'un rendez-vous, elles ne répondent que par un sourire malin et souvent vous fourrent un gros bouquet sous le nez, en s'éloignant encore. Ce bouquet, naturel en été, artificiel en hiver, est très parfumé ; c'est un attrait de plus pour se faire suivre. Il y en a même qui disent des impertinences qui réussissent auprès de certains hommes assez bêtes pour se piquer, se croire humiliés par l'être le plus abject. Enfin, on parle finance et il n'est guère possible d'offrir peu à une si belle dame qui fait ainsi la renchérie. «J'espère, disoit l'une d'elles, que monsieur ne me prend pas pour une femme à douze francs ?» — « Non, Madame, répond-il, je vois bien que vous êtes femme d'un louis. » — « A la bonne heure, vous me rendez justice. » Un jeune homme me disoit l'autre jour au spectacle : « Voilà une charmante coquine qui refuse de me recevoir, mais, dût-il m'en coûter cent louis, j'irai chez elle pour l'étriller de la belle manière. — Vous l'aimez à la rage, lui dis-je; prenez garde d'être le seul étrillé. »
Après nos conquêtes guerrières, il doit être et il est en effet beaucoup de nouveaux riches à Paris. Leur bourse est un objet de spéculation pour les prêtresses de Vénus, qui ont établi des maisons d'une somptueuse débauche. Là, les plus belles filles ont un ton excellent : on se croit à Athènes ou dans un sérail du Levant. Des professeurs de musique, qui y donnent des leçons, m'ont dit qu'il y règne la même décence que chez le citoyen riche le plus honorable. C'est une Agnès ou une dégourdie qu'on trouve là, après un souper splendide où toutes les belles se sont disputé adroitement votre conquête. Jadis, la débauche grossière de ces maisons avoit quelque chose de repoussant pour l'homme délicat ; on y a établi le luxe et une apparente honnêteté; il ne reste plus à la vertu... que la vertu.
Il semble que tout soit piège en amour, et que la nature
l'ordonne ainsi pour perpétuer les êtres sentans, chez les êtres raisonnables et raisonnant.
Chacun, pour hâter le moment décisif, cache soigneusement ses défectuosités, et ne montre que ce qu'il a de mieux. Des mots sont substitués aux mots de la chose; cœur, âme et sentiment remplacent tout un dictionnaire physico-moral ; le sourire remplace la dureté, la libéralité remplace l'avarice, la bêtise n'est plus que soumission, le bavard sait se taire, l'imbécile sait s'exprimer, le lâche est courageux, le dévot devient luxurieux, patelin et Tartufe, l'impie croit à celle qu'il désire et qu'il adore, le monarque se fait berger, la plus grande reine pleure comme une femmelette, Hercule apprend à filer, la courtisane devient pudique... C'est un monde illusoire qui remplace le monde réel et qui modifie tout ce que la nature a de trop matériel en fictions, que les désirs embellissent et qui s'évanouissent dans la réalité, quand la passion cesse. Ne nous plaignons pas de cette séduction, de cette tromperie sensuelle; elle est la plus grande consolation des mortels, comme elle est de première nécessité pour la reproduction des êtres. La nature, dira-t-on, ne pouvoitelle pas nous rendre heureux sans nous tromper? Demandezlui. Peut-être existe-t-il un séjour de réalité; mais ici-bas, l'illusion règne en tout et pour tout, hors quelques besoins physiques, que nous avons encore l'insolence de nommer grossiers, ou de revêtir d'un apparat poétique pour les rendre illusoires autant que possible.