QUE NOUS AIMONS CHAQUE CHOSE DIFFÉREMMENT
J'ai dit, dans le chapitre XVI de ce volume, que tous nos sentimens d'amour ont rapport à nous ; mais il se mêle des sensations doubles et opposées dans le sentiment qui nous fait aimer quoi que ce soit. Il semble (1) que dans ce monde il n'est rien de pur, rien sans mélange ; il faut toujours plusieurs choses pour en faire une.
Qu'est-ce que l'amour ? C'est un être physique et métaphysique qui ment toujours et ne croit jamais mentir. C'est un besoin, un délire, une folie, une magie inconcevable; lui seul, à force d'imagination, a le pouvoir de changer les défauts en qualités et l'impur en délice.
Qu'est-ce que l'amour-propre d'auteur? C'est sa vie; il vit de miel comme l'abeille, comme il prend partout où il trouve à butiner pour faire son miel.
(i) Voyez le chapitre intitulé : Des sensations doubles, chapitre XIII de ce volume. (G.)
Dans la bouche des autres, aime-t-on la vérité qui nous blesse? Non : c'est là qu'une logique douce et persuasive est nécessaire. Nous n'ignorons pas nos défauts; ils nous blessent chaque jour ; mais la nature contrariée par la société et l'habitude nous entraînent. On ne nous apprend rien en nous les rappelant, et celui qui nous les reproche n'est pas plus que nous exempt de faiblesses. Il te sied bien de m'appeler bossu, toi qui es borgne ! Il faut donc toucher si délicatement cette matière que celui à qui on adresse un reproche se persuade que l'amitié seule provoque la censure. Je connois un adroit, un aimable coquin qui, dans la logique, aussi douce que mielleuse, commence toujours par trouver une face gaie, aimable, originale dans le défaut qu'il va vous reprocher, et qui ensuite, à force de mais et de sif vous le montre (clair comme dans une glace), un défaut des mieux conditionné. Voilà ce qui s'appelle être adroit. C'est le pêcheur qui couvre l'hameçon d'un appât, c'est l'idiome diplomatique ; c'est ainsi que se parlent les princes qui ont égalité de gros calibres.
Aime-t-on les princes ? A peu près comme les âmes foibles aiment leur arracheur de dents.
Une jolie femme avoue-t-elle plutôt son accoucheur que son dentiste ? Question embarrassante. L'un et l'autre, lorsque criant, grimaçant (î), ils savent qu'à travers la toilette la plus recherchée elle a quelqu'imperfection physique. Qui n'en n'a pas? L'Apollon, parce qu'il est de pierre. Les femmes ont l'adresse de se donner des ridicules qu'elles savent mettre à la mode pour nous occuper d'elles et nous dérouter sur leurs défauts véritables; leur adresse est extrême en cela et prouve leur amabilité incontestable ; car « je ne veux déplaire à personne » veut dire : « je veux plaire à tout le monde. » S'il faut absolument que la chambrière, l'accoucheur et le dentiste soient dans les arrière-
(i) Lorsqu'elle crie, grimace...
secrets d'une belle, c'est de force, il faut se soumettre. Mais les aime-t-elle? La femme de chambre est l'amie intime de sa maîtresse; elle a soin de lui faire la longue énumération des défauts occultes de ses rivales, mais la maîtresse fine et délicate la tient derrière le rideau, et ne laisse pénétrer cette chère complice que dans les petits appartemens.
Craint-elle plus de rencontrer dans le monde son accoucheur que son dentiste? C'est le dentiste qu'elle redoute; il reste des souvenirs consolans après l'accouchement, rien après l'opération de l'arracheur de dents. Il a fait cesser le mal. D'accord, mais qu'est-ce que le mal physique pour la coquetterie? Pour la belle jeunesse, surtout féminine? Mourir n'est rien, plaire c'est la vie, déplaire c'est pis que la mort. Revenons. L'accoucheur a vu la femme défigurée, mais tout est réparé ; le désastre que cause le dentiste quand il arrache ne se répare pas, même par de fausses dents. On dit avec plaisir à l'un : « Monsieur, je crois que je suis encore grosse. » On ne dit pas de même à l'autre : « Je crois que j'ai encore une dent gâtée. » L'un est un arrière-agent d'amour; l'autre annonce une décadence partielle. Une femme grosse, qui n'est plus jeune, montre son embonpoint avec ostentation ; on ferme sa bouche quand on a une mauvaise dent. L'accoucheur ose faire de douces plaisanteries sur le plaisir délicieux qui précède et qui suivra son opération; l'autre n'a rien à dire, il arrache et s'en va ; il est rare qu'on le remercie, ou le remerciement est d'un genre tout particulier. L'un invite à la récidive, l'autre donne des préservatifs. Une femme dit : « C'est mon accoucheur, » et ne dit pas volontiers : « C'est mon dentiste.» Elle est flère de l'un, elle rougit de l'autre; l'opération de l'un a été précédée de mille baisers ; celle de l'autre de cent douleurs; celui-ci n'est qu'officier de la bouche, celui-là est le secrétaire intime de ce qu'on a de plus précieux. Ces artistes ont peu de rapports entre eux, leurs départemens sont trop distans. On dit à l'un: «Voilà mon fils, vous souvenez- vous ?.. » — «Oui, madame, c'est un enfant charmant, je l'ai jugé tel quand... » — « Ne parlons point de cela, je vous en prie. » Et on en parle encore.
Retournons la médaille. Le mari de la dame, s'il est amoureux d'elle, aime-t-il son accoucheur? Pas trop. Malgré lui, il roule dans sa tête des idées de jalousie... Il l'étrangleroit s'il
était sûr qu'il eût éprouvé ou qu'il éprouvât d'autres sensations que celles de son ministère. Le dentiste est moins suspect au mari, et, s'il est jaloux de sa femme, il n'est pas fâché qu'elle ait une dent de moins et quelques adorateurs aussi.
Oh ! les vilains hommes que les maris, disent les femmes, ils ne songent qu'à nous humilier. Belles, ils nous tyrannisent, nous flétrissent; laides, ils jouissent de notre désastre; leur amour pour nous n'est qu'amour-propre déguisé. Jupiter même abandonnoit ses conquêtes et ne les défendoit pas des fureurs de sa Junon. Tous les hommes sont les mêmes; ils nous prient, ils s'humilient pour nous humilier, nous écraser, nous flétrir et nous abandonner. Avons-nous tort (quand il en est temps encore) de les désespérer ? Non, nous n'avons pour nous que les apprêts du festin, les traîtres jouissent au dessert. Ah ! si les femmes pouvoient s'entendre sans rivalité, nous les soumettrions tous à notre empire; on n'entendroit que leurs soupirs, leurs gémissemens et leurs cris désespérés; cette tragi-comédie nous oflfriroit un spectacle délicieux. Mais que faire ? Il est tant de femmes foibles qui nous devanceroient et riroient de notre solitude, qu'il faut bien se résigner. — Oui, belles et bonnes âmes, résignez-vous; depuis Eve, votre arrière-grand-maman, jusqu'à vous, toutes les belles se sont résignées.
L'amour, ce cher tyran des cœurs, sait associer les douleurs aux plus délicieux plaisirs ; c'est là sa tactique, sa magie ; il règne, il est dieu, vous n'êtes que les prêtresses de son temple ; obéissez donc, résignez- vous. Sans votre soumission à ces.ordres divins, que feriez-vous ? Où serions-nous ? Que seroit le monde? Un soleil vivifiant échauffe la terre productive ; vous êtes notre soleil moral, les régénératrices du premier être terrestre. L'amour vous choisit; il fit de vous l'instrument de nos joies et de nos peines; nous vous aimons et vous régnez sur nous. Peuplez donc l'empire qui vous est soumis : en multipliant vos sujets, vous augmentez le monde de vos adorateurs.