Mort
Le germe non fixé à sa destination est perdu pour l'espèce; c'est pourquoi nous ne lui donnons pas encore un droit actif et
positif à l'existence de l'être : c'est l'homme in partibus. Mais la gélatine est l'homme commencé; il n'a plus qu'à suivre sa formation naturelle. Cependant, tel germe, tel homme, à moins qu'on ne le dégrade par des excès ultérieurs (1). Si l'homme songeoit au bonheur ou au malheur de sa race, il regarderoit l'acte de sa reproduction comme le plus solennel de sa vie.
Le fœtus est le germe et la gélatine consolidés ; le cœur bat, le mouvement est donné, la mort seule peut l'arrêter. Qu'est-ce donc que la vie ? Le mouvement. Qu'est-ce donc que la mort? La cessation totale du mouvement. Où est le mouvement? Dans les esprits qui s'élèvent ; dans les solides qui pèsent et s'abaissent; dans les liquides qui s'insinuent. Où est le rapprochement ou l'éloignement des substances entre elles ? Dans leur affinité ou leur hétérogénéité physique. Qui a fait tout cela? Celui seul qui pouvoit le faire.
La naissance à terme est le fruit mûr qui se sépare de l'arbre. Si l'on hâte ou si l'on retarde sa maturité par des excès, il s'en détache avec effort; alors, nous accusons la nature de cruauté, tandis que le mal que nous éprouvons est notre ouvrage. Il semble d'ailleurs que la nature montre partout une compensation opposée entre ses actes : après le plaisir, la peine suit; après la peine, suit le plaisir; et puisque rien n'est durable dans les deux mondes physique et moral, il en doit être ainsi : continuité de peines, continuité de plaisirs, n'est pas une marche naturelle. J'ai souvent dit aux femmes grosses qui redoutent l'accouchement de ne pas croire être délivrées à chaque douleur qu'elles ressentent pendant le travail; il en faut autant qu'on a commis d'irrégularités ou d'excès antérieurs, leur disois-je : c'est la peine du talion.
La stérilité est un mystère pour nous, elle peut provenir des deux germes des époux, ou des organes génitaux qui ne sont point en rapports convenables. Tel homme et telle femme qui ont eu beaucoup d'enfans n'en ont aucun étant mariés. Tels époux restent dix ans sans postérité, après quoi elle paroît belle et forte ; l'âge des époux a changé leur tempérament ; ils n'étoient pas en rapports utiles, mais perfectibles ; ils y sont maintenant.
(i) Je ne pense pas qu'on puisse réparer de même les vices d'organisation provenant du germe de ses générateurs. (G.)
Dans toutes les choses de première nécessité, la nature produit au-delà du besoin ; elle compte sur les accidens. Si chaque désir, chaque acte d'amour étoit productif, le globe seroit trop petit ; si tous les enfans devenoient pères, la peste et la guerre régneroient de continuité sur la terre. Avant de finir ce paragraphe, disons que ce n'est pas assez d'arriver à terme, il faut des enfans bien constitués et disposés avantageusement du côté de l'esprit. Quant à la bonne constitution, c'est le rapport entre père et mère qui en décide; quant à l'esprit vif et pénétrant, quelque bon Allemand nous révélera quelque jour cet important secret. Passons à l'enfance.
L'enfance est l'âge du bonheur : c'est le court passage sur la terre où l'homme vit de concert avec les anges. Excepté la vertu proprement dite (car, à cet âge, on ne sait faire aucun sacrifice), excepté la vertu, l'enfance est douée de toutes qualités aimables, puisque c'est l'âge de la vérité. L'innocence qui supplie arrache notre assentiment : tous ses désirs sont subreptices. Pour peu qu'ils soient raisonnables, notre cœur se dilate en accordant à l'enfance ce qu'elle demande avec tant de grâce et d'ingénuité ; elle ordonne en suppliant ; deux baisers que nous prenons sur deux joues de roses suffisent pour notre dédommagement.
La puberté et l'adolescence sont presque confondus chez l'enfant qui appartient aux peuples instruits. Aujourd'hui que les méthodes d instruction sont perfectionnées, et se perfectionnent chaque jour, le pubère surveille, surpasse souvent en raison l'adolescent déjà dominé par ses passions. Je ne sais si Rousseau, dans son exil, a bien distingué ces deux âges, mais il me semble que c'est dans celui de la puberté qu'il faut donner à l'enfant l'initiative des sciences ou arts auxquels on le destine, sous peine d'être un jour un homme des bois, et non un citadin. Poussé d'une sève printanière, il peut tout dans cette prémice sentimentale; il faut profiter des avantages de cet âge d'autant qu'il passe rapidement et qu'à chaque instant l'enfant pubère peut devenir adolescent. Je me rappelle cet instant magique, sublime et presque surnaturel, puisqu'alors l'esprit l'emporte sur la matière peu volumineuse; je me rappelle que, n'osant répondre à l'affection des jolies femmes (qui à cet âge font des caresses trop
affectueuses aux enfans pubères, en feignant de croire qu'ils sont encore dans l'âge de l'innocence), c'est à la mère de Dieu que j'offris mon premier hommage (i). L'amour virginal qui me dominoit et l'envie de parvenir dans mon état n'étoient qu'un vœu qui s'exauçoit avec mes efforts pour plaire à ma divine maîtresse. C'est donc à une timidité naturelle que je dus cette disposition heureuse, et je crois que tout enfant pubère qui ose trop avec le beau sexe n'est pas doué d'une sensibilité assez vraie, assez profonde pour être productrice dans les beaux-arts. Ce n'est pas sans raisons que la timidité règne chez certains enfans ; c'est leur précocité qui en est la cause ; ils n'osent rien parce qu'ils désirent trop. L'enfant non timide, au contraire, n'a qu'un vague insignifiant dans l'imagination; que craindroit-il ? Pourquoi seroit-il timide? Il ne forme aucun vœu décidé : il baise le sein d'une femme comme il joue avec son cheval de bois. Le polisson qui ose tout fait fuir les petites filles ; elles semblent deviner qu'il est sans conséquence puisqu'il est sans timidité. Mais l'enfant timide ne se déniaise que par les agaceries des filles plus âgées que lui. L'allure féminine est de reculer quand on avance, et d'avancer quand on recule ; c'est un jeu qui finit par le même dénouement; c'est une guerre amoureuse qui ne vise qu'à la paix. La virilité est l'état majeur de l'homme. Conquérir par amour, par amour-propre, femmes, richesses et gloire, sur terre et sur mer, ne suffit pas à son ardeur. Par instinct, il fait la guerre à quiconque ne veut pas lui céder le pas ; il semble guerroyer, exterminer les hommes pour avoir plus de femmes à sa disposition. Combien t'en faut-il, bon homme, pour être satisfait? Bientôt une te suffira et te maîtrisera, si tu ne mets de l'ordre dans tes prouesses. La nature veut que celle qui nous met au monde nous mette en terre, si nous abusons, de même que le soleil nous fait vivre et nous hume : c'est ainsi que la nature se sert du même ressort pour exécuter des opérations opposées. On voit souvent de ces memnons, libertins, joueurs et buveurs déterminés, qui semblent narguer le genre humain. Eh bien, au bout d'un an, quelque petite grisette de
(i) Voyez mes Mémoires ou Essai sur la musique, au commencement du tome premier. (G.)
quinze ans a réduit nos héros presqu'au néant. Si l'on avoit dit à ces Hercules tapageurs : « Voilà l'Omphale qui vous fera filer doux », ils se seroient crus déshonorés. Cependant, ils éprouvent que nous ne sommes forts que par intérim, en n'abusant pas de notre puissance ; ils se croyoient indépendans de la nature tant que leur fièvre virile les exaltoit ; ils sentent enfin que tout a son terme, que tout a son maître, que quelques liquides de moins rendent leurs solides plus débiles que ceux de l'enfant qui vit d'aplomb sur sa réelle constitution. Alors, les temps du peccavi sont arrivés ; ils se soumettent, n'ayant rien de mieux à faire que de se résigner ou de se pendre.
Un poëte italien nomme la vieillesse : il me\\o statu quo. En effet, dans cet état, on appartient plus au passif qu'à l'actif, au présent qu'au passé et à l'avenir, on est plus à soi qu'aux autres, plus foible d'imagination que dans les âges antérieurs, où l'on ne vivoit que dans le lendemain. On sent maintenant qu'on n'a plus qu'un reste d'existence à sa disposition commodément; on possède peu, il est vrai, mais on jouit sans distraction. C'est l'homme d'ordre qui, dans la médiocrité de sa fortune, vit avec. plus d'aisance que le riche désordonné et malaisé. On se félicite de la victoire remportée sur soi-même ; victoire aisée quand on la doit au calme des passions fugitives. Le vieillard voit sa vie en abrégé et d'un coup d'œil ; en s'en rappelant le cours, peu d'époques le frappent. Au physique, les plaisirs de l'enfance, son entrée en virilité, ou son premier amour. Au moral, son premier succès dans l'état qu'il a professé, la perte de sa compagne chérie, de ses enfans, d'un véritable ami... Tous les interstices (1) de ces époques majeures sont anéantis dans la perspective temporaire ; il faut lui en rappeler les détails, pour qu'il s'en souvienne : alors, il sourit au temps passé et il croit que la vie n'est qu'un songe. Rien de tout ce qui s'invente, ou se perfectionne aujourd'hui, n'a de charme pour la vieillesse, parce qu'elle-même est de l'ancienne fabrique. Ses organes, formés au vieux style, ne peuvent se prêter au nouveau ; c'est même un chagrin pour elle de voir changer les usages admirables de son bon vieux temps, i On ne fait plus de ces vieux airs »,
(i) Tous les intervalles...
disoit une vieille, après avoir chanté. Elle avoit raison en cela ; rien de si difficile que de faire un air qui dure un siècle.
La défiance ou la crédulité est le partage du vieillard : défiant, si dans sa jeunesse il fut rusé ; crédule et simple, s'il fut bonhomme. Un vieux romantique (i) catholique, passager à Genève, racontoit à son maître qu'il venoit de l'office. — « Quel office? » — « C'est aujourd'hui la fête de Saint Rousseau. » Et il fait tous les détails de la procession et du prêche. Les Genevois, dans le temps de la Révolution, célébroient effectivement ce jour-là une fête solennelle en l'honneur de Jean-Jacques, leur compatriote.
La décrépitude est redoutable à l'homme plus que sa mort. Cette mort anticipée l'effraye à tel point qu'il souffre par avance de ce non-être qui l'humilie. La mort lui laisse espérer quelque chose de mieux que sa première vie, mais l'abnégation de son être lui paroît inconcevable, étant dans la vigueur de l'âge. Quoi, cet être si florissant, si beau, si rempli de génie et d'esprit, restera gisant sans facultés ni mouvement? Oui. Il sera masse d'argile, qu'un dernier souffle animera, et qu'un seul rayon de soleil enlèvera dans l'océan des airs? Oui. O mort, hâte-toi de terminer cette triste passiveté. Laisse-nous l'espoir de revivre, plus que dans nos substances partagées entre les élémens de vie, ne détruis pas le moi humain, sans lequel nous ne concevons plus l'existence. Éloigne de nous les dilemmes qui affligent plus qu'ils ne consolent. Les Ci-gît, ci-repose en paix, disent nos successeurs. Pourquoi, homme, si tu crois, si tu espères, ne dis-tu pas : « Rien de cet être illustre n'est ici que sa matière ; son esprit plane dans les cieux » ? Si ton espoir dépasse tes doutes, retiens donc ta douleur, elle offense celui qui te fut cher ; compare son bonheur à ta misère : Jouissance éternelle, souffrance sans relâche. S'il existe, il est heureux, car il fut bon ; s'il n'existe qu'élémentairement, que pleures-tu? Pourquoi pleures-tu? Sur quelques restes de substances terrifiées, ou sur le nuage qui se promène sur ta tête (vois quelle est ton erreur), dont tu invoques le salutaire ombrage et l'ondée rafraîchissante en été et dont tu redoutes l'influence au solstice d'hiver. Homme, jouis de la nature, prin-
(i) Le mot avait été créé peu auparavant par Jean-Jacques Rousseau.
cipale aiguille de l'horloge éternelle, qui sans toi marcheroit dans le même ordre et dans la même perfection ; contente-toi de naître, de vivre, de mourir sans l'avoir voulu, et sans d'inutiles oppositions. Ton existence ne compte pas plus dans l'éternité des temps que l'ombre de ton corps qui renoît et s'efface avec les rayons du jour : la nature n'estime que les espèces, et se joue des individus.