SUR DIDEROT
M. Naigeon (1) nous a annoncé la vie de Diderot, son maître et son ami. Nul ne peut mieux que lui nous retracer l'existence de ce nouveau Socrate (à la ciguë près), puisqu'il a vécu constamment avec lui, qu'il l'a aimé, admiré depuis le jour qu'il l'a connu jusqu'à sa mort. Ce n'est donc, principalement, que de son influence dans les sciences, les arts et la littérature, dont nous nous occuperons un moment ici. Elle étoit telle, qu'il n'y a pas d'auteur, ayant vécu avec Diderot, qui n'ait'participé à son génie. Sa tournure d'esprit, ses élans reviennent souvent à la pensée du lecteur, en lisant les'ouvrages de J.-J. Rousseau, surtout son Emile, où les présuppositions étoient inévitables. M. Naigeon n'oubliera pas, sans doute, cette belle prérogative dévolue à Diderot ; mais comme il se plaisoit, dans ma jeunesse, à m'encourager à venir me prendre au piano dans les momens qu'il jugeoit les plus intéressans pour l'art et pour moi, j'ai le droit à un petit article séparé.
Jamais, dans le travail le plus opiniâtre, il ne me fit
(i) Jacques- André Naigeon, philosophe français, membre de l'Institut (1738-1810), fut l'ami et le disciple de Diderot. Le bienveillant La Harpe prétendait même qu'il en était « le singe ». Il publia des Mémoires sur la vie et les ouvrages de Diderot, qui figurent dans l'édition de Diderot donnée en «8a5 par Brière, et donna lui-même une édition des oeuvres de son maître en 1798 (t. S vol. in-8).
éprouver aucune gêne ; personne mieux que lui ne savoit s'accoler à son homme, le mettre à son aise, sans affectation. En entrant chez moi, son salut étoit : « Bonjour, homme de bien ! » — « Oh ! monsieur Diderot, c'est vous !» — « Ne bougez, ne bougez, ou je ne reviendrai plus. » En frappant sur le piano : « Que de choses il y a là ! » — « Oui, mais il faut les trouver. » — « C'est comme le bloc de marbre qui renfermoit l'Apollon. » — « Vous faites trop d'honneur à mon piano. »
Diderot étoit-il musicien ? Encore moins qu'il n'étoit peintre, sculpteur ou architecte ; mais, ayant un grand amour du vrai, fondé sur la connoissance du cœur humain, rapportant tous les procédés des arts à la nature, leur véritable type, et n'accordant rien aux préjugés de la routine, il ramenoit sans cesse l'artiste qui s'en écartoit aux vrais principes. Il ne disoit qu'un mot de critique, mais il étoit lumineux (i). — « Que signifie cette roulade? » me disoit-il un jour, en m'écoutant. — « C'est le chanteur qui l'exige. » — « Puisse- t-il étouffer en la chantant! » — Je la retranchai par prudence. 11 ne critiquoit pas, devant moi, le poëme dont il me voyoit faire la musique ; son envie étoit d'échauffer mon imagination et non de la refroidir; mais quand il trouvoit quelque défaut dans le plan de l'ouvrage, ou quelques vers défectueux, il alloit chez l'auteur, l'engageoit à se rectifier, et jamais je ne l'entendis dans le monde dire un mot qui fît soupçonner qu'il avoit contribué par ses conseils à la correction de quelqu'ouvrage que ce fût : c' étoit uniquement par amour du beau et du bon, et pour l'avantage des arts qu'il agissoit avec tant d'ardeur. Socrate n'avoit, pas plus que Diderot, pratiqué également toutes les sciences et tous les arts, cela est impossible ; mais ils avoient tous deux, dans l'âme, cette voix secrète, irrésistible, qui s'impatientoit des irrégularités, en cherchant et trouvant les moyens de les réformer. Auprès de moi, Diderot n'étoit musicien que respectivement à l'expression vraie des paroles ; il jugeoit que telle étoit ma manière de sentir et de faire, il abondoit dans mon sens ; mais s'il eût assisté au travail de Sacchini,
Iil n'eût pas exigé de lui comme de moi l'expression rigide des paroles ; il eût senti qu'un chant vague et enchanteur étoit la part essentielle de son génie, et il eût dit, en lui-même, qu'on ne (i) Voyez l'article Zémire et'A^or, dans mes Essais sur la musique. (G.)
peut tout avoir, et que toutes les perfections ne se trouvent jamais réunies dans un même esprit d'homme ni dans un même ouvrage. Etoit-il homme d'un goût exquis et pur ? Non, et je ne crois pas que l'homme enthousiaste et de génie puisse avoir cette qualité au suprême degré. Lisez Shakespeare, Sedaine, M. Le Mercier, Beaumarchais; ce sont des inventeurs, des moules pour ceux qui courent la même carrière qu'eux, mais qui, n'osant reproduire ce qui a été fait, ont au moins le mérite d'en lécher les contours. Dans les pièces imprimées de ceux qui osent agir et parler franchement, on lit avec plaisir les mots et les phrases de première création qu'on n'ose dire au théâtre ; leur hardiesse s'y montre dans toute sa force; on sourit à leurs écarts, qui attestent leur dédain pour la mode et les préjugés.
Les hommes de génie ne s'embarrassent guère des épilogues; ils ne s'arrêtent ni aux mots, ni aux noms triviaux; ils sont forts de la chose même et méprisent les détails. J'eus bien de la peine à faire consentir Sedaine à changer un mot dans Richard Cœur de lion. Blondel disoit : Animé par r amour, Orphée s'est ouvert les enfers; les guichets de ces tours s'ouvriront peut-être au violon de l'amitié...
— n Votre violon fera rire, lui dis-je, et ce n'est pas le cas. Mettez : Aux accens de Vamitié. » Mais il répétoit toujours : « Violon est le mot. » Enfin, il consentit. « Tu me dulcifies, tu m'énerves, tu mets toujours du Phébus dans mes pièces, me disoit-il ; tu redoutes trop les imbéciles ruées du public, que nous avons le droit d'instruire. » Quel que succès qu'il obtînt dans ses pièces, et malgré les cris prolongés du parterre, il ne voulut jamais paroître sur le théâtre. « Est-ce par fierté ? lui disois-je un jour, que vous me laissez paroître seul? » — « Non, me dit-il, mais ils m'ordonneroient peut-être de leur danser le rigodon, et je ne sais pas danser. » Cependant, des hommes forts et hardis ont besoin qu'on critique leurs élans. Beaumarchais me demandoit si j'avais vu son Tarare. — « Deux fois. » — « Ton mot sur cet ouvrage? » — « Eh bien, j'y ai trouvé double complication d'intrigue et de musique, qui fatiguent l'attention ; il falloit autant de clarté dans les chants musicaux qu'il y a de recherche compliquée dans les paroles; voilà mon mot. »
Dans son excellent Cours de littérature, La Harpe dit que c'est le style qui fait vivre et survivre les pièces de théâtre. Je crois que c'est l'intérêt, de quelle que nature qu'il soit, et le plan, bien conçu, bien conduit, qui font presque toutes les pièces de Sedaine ; s'il s'y trouve des incorrections de style, chaque acteur rectifie ce qui se trouve d'inconvenant dans son rôle, et le fond ne cesse d'être excellent. Le style change, mais les situations, prises dans la nature, sont invariables par leurs effets, et senties en tous temps. Le style le plus élégant, le plus brillant, peut un jour devenir suranné et insupportable, et tout est perdu pour l'ouvrage qui n'a que ces qualités; mais, encore une fois, des caractères pris dans la nature, une pièce qui marche droit à son but sans s'écarter, n'ont pas de fin. Ce que je dis n'est pas uniquement pour les œuvres dramatiques, mais pour toutes productions littéraires. Depuis Hippocrate jusqu'à nous, on répète ses aphorismes et ses maximes, malgré les changemens successifs qu'ont éprouvés sa langue originaire et cent traductions de ses œuvres faites en différens langages.
« Que dit-on de notre ouvrage?» me disoit encore Sedaine. — « Beaucoup de mal. » — « On en parle donc? » — « Beaucoup. » — « On y viendra. »
Le public est trop ennemi de son plaisir, surtout aux premières représentations; il s'effraye des originalités, il est blessé d'un mot qui le choque, comme une dévote qui entend une obscénité. En musique, il lui faut, d'abord, des chants dont il a l'idée en soi ; mais, à la longue, il sent qu'il n'a admiré que les fruits de sa mémoire; il découvre le plagiat, il est honteux d'avoir applaudi, de n'avoir prôné qu'une copie.
Il est assez singulier qu'on aime dans Montaigne et dans Plutarque, traduit par Amyot, ce qu'on ne veut plus souffrir dans les ouvrages modernes. Si la signification d'un mot ancien étoit impropre, sans doute qu'on ne l'aimeroit pas; c'est donc parce qu'elle a vieilli, et on a tort; il y a plus longtemps qu'on dit du pain, et l'on répète ce mot chaque jour. Quant aux expres-
Isions qui, dans Molière ou les auteurs dont j'ai parlé, ont acquis une teinte obscène et grossière, on sent mieux pourquoi elles n'excitent qu'un gros rire, tandis qu'elles seroient sifflées dans
une pièce moderne; on rit du peu de goût de ses ayeux; on s'amuse en comparant Y infaillible temps présent au temps passé, et l'on ne songe pas que dans un siècle on se rira de nous et de quantité de nos expressions à la mode. Je ne sais si les Anglois se rient des termes surannés de leur Shakespeare; ils seroient, je crois, capables de conspuer le rieur, tant ils respectent le fondateur de leur théâtre et de leurs plaisirs. Au reste, ceci prouve que tel peuple est rieur, et tel autre mélancolique. Un de nos farceurs, après avoir diverti tout Paris, raconte qu'il fut à Londres exercer son talent. Un morne silence, dit-il, régnoit dans l'assemblée pendant qu'il faisoit toutes ses grimaces. Qu'il imitât les cris du chien, du chat, et mille autres choses de ce genre, pas un éclat de rire ne l'interrompit; il entendoit seulement quelquefois ces mots : fort natrel, fort natrel, prononcés à demi-voix. Il se consola, dit-il, de ce succès silencieux, en songeant que les guinées des Anglois valoient bien les éclats de rire des Parisiens. Revenons à Diderot.
Je ne comprends pas comment Jean-Jacques a pu se brouiller aussi profondément avec cet homme, qui étoit, à la vérité, tranchant, donneur de conseils, mais qui, je l'ai dit, n'avoit pas même l'idée de le faire par amour-propre, ou pour abaisser son homme. Pour le coup, je serois tenté de donner le tort à Jean-Jacques, et d'en accuser sa maladie, qui lui faisoit voir dans tout homme instruit un dominateur cherchant à apposer le sceau de son autorité sur celui qui avoit la bonté de le recevoir. Je ne dirai pas qu'il n'entrât de l'amour-propre dans le fait de Diderot. L'amour-propre (tel que l'air qu'on respire, tel que le fluide électrique) pénètre partout où siège la raison ; mais la domination étoit pour lui le minime de ses intentions, et le maxime étoit, à coup sûr, la propagation des sciences et des arts. Rousseau, au contraire, n'avoit rien de doctoral dans ses manières; il se laissoit conduire, en apparence; mais dès que la domination qu'il laissoit prendre sur lui devenoit trop forte, l'homme, qui sembloit n'avoir fait nulle attention aux procédés de son meneur, rompoit par un éclat inopiné tous les liens de l'amitié précédente. Sans contredit, dominer est de l'instinct de l'homme, mais Jean-Jacques généralisoit trop un sentiment qui montre des exceptions, surtout
dans le philosophe Diderot, que je me plais à juger d'après moi, ce dont je m'honore. Pourquoi dans toute l'espèce humaine n'y auroit-il pas des hommes qui ne cherchassent à dominer personne? Je le dis franchement, je ne puis prendre d'empire, pas même sur un enfant; il n'y a que l'insolence qui me fait regimber. Soit paresse, soit que les hommes, à mon jugement, n'en valent pas la peine, soit que je redoute la fausseté de celui qui plie malgré lui, je ne puis dominer que par actions, bonnes autant que je le puis, et jamais par paroles hautaines. Que gagne-t-on à subjuguer son semblable, pris collectivement, et différent par les facultés? On en fait un esclave s'il est foible, ou un ennemi s'il cède par dissimulation. Il ne faut rien obtenir sur les autres que par l'estime, par amour et de plein gré; il n'y a pas d'autre manière de se mettre au pair ou au-dessus de son prochain. Diderot agissoit ainsi très naturellement, et ceux qui ne lui rendent pas cette justice l'ont mal connu.
Il m'a paru se tenir en garde envers le sexe. Peu de temps après mon mariage il vint chez moi, regarda ma femme entre deux yeux, et me dit de me défier de ces deux pruneaux, qui pourroient nuire à ma réputation naissante (elle avoit les yeux vifs et noirs, celle que je pleure encore). Toute fille ou femme, jeune, jolie et sage, étoit pour Diderot comme une fleur dont il admiroit la beauté, respiroit le parfum, et qu'il auroit craint de flétrir par la moindre liberté ; mais si une Laïs l'eût provoqué, il n'eût, je crois, pas été plus sage que Socrate. Toute femme âgée, ayant renoncé au droit de plaire, et ayant quelque prétention à l'esprit, étoit de son domaine ; ce n'étoit plus une femme pour lui, mais un philosophe femelle, qui avoit fait abnégation de son sexe, et qu'il régentoit à sa manière décente avec l'autorité du maître. J'ai même cru remarquer que les femmes d'esprit de ce temps aimoient à être traitées en homme par l'homme instruit.
Dans le temps des amours, une belle femme ne changeroit pas sa fortune pour la nôtre : l'idole qu'on adore jouit avec plus de certitude que ses adorateurs supplians et incertains de leur sort. Mais, à la retraite des jeunes désirs, les esprits réformés, exilés des régions sentimentales et génératrices, remontent à la
tête, et consolent le cœur par les jouissances de l'amour-propre. Médisance, ou philosophie, ou dévotion, est la ressource fatale de la femme arrivée au terme de la jeunesse et de la beauté. Médisance, si le dépit de vieillir est joint à peu d'instruction ; philosophie, si l'esprit, l'éducation ont servi de cortège à la jeunesse et à la beauté fugitives; dévote, si, douce et foible, elle ne peut renoncer au bonheur d'aimer : rien de mieux alors que de remplacer la créature par le Créateur.