CONTINUATION DU MEME SUJET
Mais tout a ses limites dans la nature; et, au moral, le crime même a les siennes. Les excès moraux ramènent à la règle sévère, comme l'orage physique est ordinairement suivi du calme parfait.
Après quelques règnes où les immoralités de Néron se faisoient sentir, comme la foudre qui gronde encore dans l'éloignement quand la tempête a cessé, plusieurs héros vinrent rasséréner la terre et raffermir la morale dans l'empire du monde. Les vertus des Titus et des Marc-Aurèle n'eurent que plus d'éclat, ayant été précédées d'horreurs monstrueuses. Comme il faut, par droit de nature, que tout soit quelque chose, l'épuisement du mal tend forcément au bien, et le bien n'est pas éloigné du mal qui va le suivre. L'union intime entre les hommes est aussi près de la brouillerie que leur désunion est proche du raccommodement : point de statu quo dans la nature physique ou morale : le bien marche au mal par son excès, comme le mal marche au bien. Que conclure de ceci? Que nos passions ne sont que les effets et les modifications des élémens dont nous sommes faits, et qu'en outrant ces effets, les passions s'épuisent et sont forcées de rentrer dans leurs limites naturelles. L'excès du bien est donc le commencement du mal, comme
l'excès du mal amène forcément une chance meilleure. « C'est trop fort, cela ne peut durer » est l'adage ordinaire des victimes du sort ; et ceux qui sont comblés des dons de la fortune pourroient l'adopter de même. Il est, dira-ton, des maux opiniâtres, des maladies héréditaires qui ne laissent aucun espoir de mieux. Et la mort n'est-elle rien? Est-ce un pis-aller que d'habiter en esprit avec des êtres parfaits, et d'être nous-même cet esprit? Seroit-ce encore un pis-aller que d'être spirituellement répandu dans toute la nature, sans nous rappeler d'avoir existé dans ce monde, le dernier des mondes possibles, à ce qu'il paroît? Correcte, si l'on veut, pris en totalité pour nous tous collectivement; mais fort incorrecte respectivement à nous, sociétaires, pris chacun séparément, et possesseurs illégitimes des biens que la nature donne à tous, et dont nous nous croyons les maîtres en disant : « Ceci est à moi, de par ma force et de par la loi. » Mais le calme social exigeoit que la seule force des loix existât parmi nous, et malheur à qui, par violence, troubleroit l'ordre établi, en enfreignant le contrat général du citoyen établi dans chaque partie de la terre.
Il est évident que, chez l'homme, le désordre naît des excès opposés, pauvreté ou richesse. Les nations pauvres envahissent; les riches se corrompent, s'amollissent et se laissent envahir. Les barbares du Nord (ainsi nommés par les peuples du Midi) prouvèrent le premier point, en envahissant l'Europe ; et Rome l'ancienne a prouvé le second par sa décadence.
Ce n'est donc, en général, que l'honnête médiocrité qui convienne à la foiblesse humaine, et qui marche vers un terme plus éloigné de sa chute. Elle n'inspire ni l'envie ni la rivalité; l'amour-propre des autres n'a point à s'abaisser devant elle; elle jouit de si peu que le riche ne conçoit pas son bonheur; il est réel cependant, il le voit, et c'est avec larmes qu'il lui demande comment il est possible que presque rien donne une jouissance inaltérable, tandis que lui, possédant beaucoup, soit encore malheureux.
Il faut un aliment à l'amour-propre de l'homme, et c'est dans l'étude qu'il occupe ses loisirs avec le plus de satisfaction pour lui et le moins d'inconvéniens pour les autres.
La science n'eût-elle que cet avantage, doit être chérie et respectée. Voyez l'homme studieux passer sa paisible vie avec ses livres. Vois, homme rassasié de tout, combien l'ouvrier gagnant son pain au jour le jour est loin de désirer la mort. Au travail, entens-lui entonner sa chanson matinale, en songeant d'avance au double plaisir^qu'il aura le soir auprès de sa femme, de qui il recevra autant de caresses qu'il donnera de baisers à son enfant chéri. L'idée de la mort est loin de l'homme du peuple laborieux ; ses occupations journalières et toujours urgentes en effacent le triste aspect ; sans cesse occupé à gagner de quoi vivre, comment pourroit-il songer à mourir? Sa philosophie pratique n'a ni le temps, ni assez de force pour calculer la durée de sa vie, ni pour en prévoir la fin ; il vit dans son ouvrage, abstraction faite de toutes combinaisons ; la machine ouvrière va, et il marche avec elle. Le suicide est encore plus loin de sa pensée; chaque jour lui ramène un travail, et quand il en manque, il l'attend et l'espère. Sur cent suicides, la misère en fait commettre deux, le reste est l'effet des passions subversives, des revers de fortune, et surtout de la satiété des richesses.
La femme, quel que soit son état, à moins de penchant que l'homme à se suicider (1). Elle meurt de chagrin, mais d'une mort lente; sa foiblesse, sa sensibilité exquise le veulent ainsi. Au contraire, l'homme désespéré use de son énergie pour terminer sa carrière devenue . insupportable.
La femme manque de force pour se séparer de tout ce l'attache à la vie.
(1) Lisez la vie des impératrices romaines; quoiqu'alors le suicide fût de mode, peu de ces héroïnes d'impudicité attentèrent à leur vie. Seroit-ce la preuve que la femme excède plus difficilement que l'homme dans le libertinage ? Laissez aux femmes faire l'amour et s'habiller. (G.)