‹ Réflexions d'un solitaire (volume 5)Chapitre 76 sur 97 · VOLTAIRE ET JEAN-JACQUES · texte numérisé non relu

VOLTAIRE ET JEAN-JACQUES

On compare sans cesse ces deux hommes célèbres, qui n'ont entre eux rien de commun que d'avoir écrit, l'un élégamment, l'autre profondément dans notre langue.

Avec de l'esprit pour bien louer, un peu de flatterie et la haine des préjugés, on pouvoit plaire à Voltaire ; avec ce cortège on n'eût pas réussi auprès de Rousseau. Il lui falloit simplesse et vérité pour qu'il fût à son aise ; il avoit le coup d'ceil fin, et son cœur jugeoit encore avant son oreille et son œil. Il ne toléroit l'esprit insinuant et la flatterie séductrice que dans les jolies femmes qui s'adressoient à lui, parce qu'il brûloit intérieurement du désir de leur plaire, quoiqu'il n'eût pas, et ne possédât jamais que ce qu'elles admirent sans leur inspirer de l'amour ; elles ne se livrent au grand-homme que par vanité, comme elles admettent quelquefois le riche financier pour leur fournisseur. Les jolies femmes avoient tant de charmes pour Jean-Jacques, que la moins jolie grisette, n'ayant que les attraits de son sexe, en eût fait sa dupe et sa victime, si telle eût été son envie. C'est ainsi que les extrêmes se touchent, que le fort est subjugué par le faible, et que nous ne sommes jamais forts que localement. Si nos deux philosophes vivoient encore, nos femmes d'aujourd'hui, comme celles du passé, aimeroient Voltaire pour sa tête

ou son esprit, et Rousseau pour son cœur, mais elles s'arrêteroient là. L'un avoit l'esprit de toutes choses; l'autre en possédoit l'essence finale, et quelquefois les principes. La manière de présenter les choses chez Voltaire est toujours aimable, celle de Jean-Jacques est imposante. La première passe comme le parfum d'une fleur ; la seconde reste comme une étreinte de cœur. Ces deux hommes ne s'aimoient pas, par ressemblance ; ils s'estimoient par leurs contraires. Si Jean-Jacques eût imité le faire de Voltaire, Voltaire l'eût dédaigné. Mais, trouvant en lui son antidote, il l'estimoit, quoiqu'il diminuât sa domination. Toute copie porte en elle quelque chose d'abject ; l'ombre qui suit le corps est trop servile pour mériter l'attention de son principal.

Au fond, Voltaire et Jean-Jacques n'étoient que deux amours-propres blessés, les deux coqs de la France, bien plus animés l'un contre l'autre devant témoins que dans leur conscience. In petto, ils dévoient dire, comme (je crois) Pierre Corneille disoit du cardinal de Richelieu : « Il est trop grand pour que je le haïsse, il m'a fait trop de mal pour que je l'aime. » Une fois que l'amour-propre se mêle de la partie, il est étonnant combien les hommes les plus aptes dans une chose deviennent mauvais juges in propria causa. Pourquoi? Parce qu'ils sont trop en eux-mêmes pour être chez les autres. Il s'établit un ordre dans les idées qui file avec nous, jusqu'à notre mort, et l'on pourroit presque dire que pour l'homme d'ordre (car le talent n'est autre chose qu'un ordre établi) le chagrin de mourir n'est que celui de rompre ses chères habitudes.

Voltaire disoit peut-être en lui-même : « Pourquoi ne suis-je pas Rousseau, sans cesser d'être Voltaire? » Je doute que Jean-Jacques en dît autant du comte de Ferney. On dit qu'un jour où il s'abandonnoit à une critique violente contre le citoyen, on annonça inopinément celui-ci. « Ouvrez les deux battans », s'écria Voltaire. Il l'estimoit donc, quoiqu'il ne l'aimât pas. Il eût voulu humaniser l'ours de Genève; il l'invita à demeurer chez lui, et si l'ours se fût apprivoisé, son hôte eût cessé de l'estimer. L'homme à caractère a un tel empire sur l'homme léger, que celui-ci le redoute même en le plaisantant.

Quand on me dit : je n'aime pas Voltaire, je pense qu'on n'a pas l'esprit aimable ; quand on me dit la même chose de

Jean-Jacques, je crois qu'on manque de sensibilité, ou qu'on est prévenu contre lui par quelque cabale. Il est, au reste, bien des gens qui ne connoissent pas l'un, et ne sentent pas l'autre, et qui, par amour-propre, en parlent comme de leur connoissance intime. En me voyant pour la première fois chez Voltaire, je crus retrouver tout ce que j'avois lu, à Rome, dans ma jeunesse, de la vieille cour de Louis XIV. Me trouvant pour la première fois près de Rousseau, je me sentis influencé comme si j'avois vu Caton ou Socrate.

On a souven* remarqué que la nature se plaît dans les contrastes ; que deux hommes supérieurs, de même force et de même trempe, vivent rarement contemporains. La poésie diroit ici que la nature fatiguée se repose après avoir rassemblé toutes les données nécessaires à la confection du grand-homme. Pure déclamation que ce charmant pathos. Disons que l'homme compare tout à lui. L'homme n'est qu'un individu qui s'épuise par ses organes ; la nature est inépuisable, puisqu'elle est tous les individus possibles rassemblés; si elle n'opère pas d'un côté, elle opère de l'autre, et c'est toujours elle, grande et sublime partout. C'est plutôt nous qui, dotés de facultés versatiles, courons vers un nouvel objet quand nous nous sentons rassasiés de l'ancien. C'est plutôt l'amour-propre qui avertit l'auteur que tel, ayant brillé par les dons d'un esprit aimable et léger, il est temps de se distinguer par la force du raisonnement. « Qu'ai-je à faire dans une carrière épuisée, se dit l'homme second arrivant? Pour attirer l'admiration de notre bord, opposons la force à la douceur, ou la douceur à la force. » C'est ravitailler l'esprit de ceux qui nous jugent que de leur fournir des sensations nouvelles dans une piquante controverse. Ne disons cependant pas que Rousseau ait voulu par efforts de talent être l'opposé de Voltaire ; non, l'un étoit né sévère républicain, l'autre courtisan des rois. Jean- Jacques fut donc le vice versa de Voltaire par nature et par bonne fortune de circonstance. Il n'eût été que poète ou musicien foible ; il falloit une pâture plus substantielle pour exercer un mssi puissant estomac ; il saisit la nature en totalité.

Jean-Jacques semble s'être dit, en songeant à Voltaire : Tu îs riche : je serai pauvre. Tu as des châteaux : dans un grenier, je :opierai de la musique pour vivre. Tu es élégant, léger et spiri-

tuel dans tes écrits philosophiques : je serai éloquent, nerveux et substantiel dans les miens. Les gens de lettres te font la cour : je serai leur martyr. Me sachant pauvre, tu m'appelleras dans tes domaines : je te refuserai. Tu seras plus grand que moi en apparence : mais je serai plus fort que toi en réalité. Armé des grelots de Momus, tu me plaisanteras dans tes brochures : c'est avec la massue d'Hercule que je saurai te répondre. Tu feras rire les efféminés : je convaincrai les hommes.

Le temps n'a peut-être pas encore assez mûri l'opinion sur la primauté qui appartient à l'un de ces deux grands-hommes ; mais cependant, depuis leur mort, on ne va à Ferney que par occasion, et (j'en suis témoin) on visite, en pieux pèlerinage, les lieux où le citoyen de Genève a respiré. En attendant la suprême décision des temps, les gens sensés n'aiment pas à entendre dire : « J'aime Voltaire et n'aime pas Rousseau », ou : « J'aime Rousseau et n'aime pas Voltaire ». Disons plutôt : « J'admire l'esprit, la grâce et la profonde érudition de l'athlète de Ferney, cent fois plus homme de lettres que Jean-Jacques ; mais révérons, admirons la haute éloquence de l'homme malheureux dont l'organe puissant fut celui de la vertu et de la vérité : Vitam impendere vero, telle fut l'épigraphe triomphante de Rousseau. Voltaire a déposé la sienne dans ce vers :

J'ai fait un peu de bien, c'est mon plus bel ouvrage (i).

On ne suppose l'union fraternelle de ces deux grands personnages, vivant l'un pour l'autre comme Castor et Pollux, qu'avec l'amour et la soif d'une perfectibilité majeure de notre espèce. En effet, en s'excitant et se calmant tour à tour, l'un sacrifiant aux grâces, l'autre à la force et à la vérité, quelle perfection exquise n'eût pas résulté de cet assemblage sublime ! Mais, inutiles souhaits ! L'homme se montre partout dans sa frêle existence ; il ne peut sortir du cercle étroit que lui prescrit sa nature, aussi bizarre que limitée. Pour notre malheur, il les falloit voir rivaux, ces deux génies de l'Europe érudite ; l'un

(i) L'analyse raisonnée des œuvres de Jean-Jacques se fera quelque jour, mais par qui ? Plutarque, Montaigne, Condillac, ne sont plus. Celle des œuvres de Voltaire est facile à faire, si déjà elle n'est faite. — Preuve qu'il est clair, diront ses partisans. — Preuve que l'autre est profond, diront ses apôtres. (G.)

courtisé, l'autre abandonné. Il falloit voir mourir l'un dans un hôtel somptueux, rempli de ses nombreux amis et courtisans, et l'autre expirer dans la loge d'un portier de campagne, n'ayant pour l'assister dans son agonie que sa femme chétive, et le soleil qu'il contemploit en le priant, sans doute, de ne point dédaigner les émanations fugitives de son corps et de ses derniers soupirs. Si l'on peut juger des hommes par leurs goûts, nous dirons, en terminant ce parallèle, que Voltaire aimoit le faste et la représentation, et que le spectacle chéri de Rousseau étoit un enfant, un bois touffu, le lever du soleil et une belle femme. Quand Voltaire rencontroit une femme aimable seule dans un bois, il improvisoit quatre jolis vers à sa louange ; quand Jean-Jacques rencontra Mme d'Houdetot, il en mourut d'amour (1).

(1) Voyez ses Confessions ;« Pour cette fois, c'est de l'amour », dit— il ; le délire auquel cette passion le livra, dans un âge déjà avancé, n'a pu qu'abréger ses jours. Il eût développé son âme tout entière s'il avoit dit : « Pour cette fois, c'est de l'amour et de l'amour-propre mêlés ensemble»; car, avec sa Thérèse, ce dernier n'y étoit pour rien. C'est le philosophe St-Lambert, plus assidu, plus élégant, plus homme à femme que Voltaire et Jean-Jacques qui, comme dit le proverbe, damoit le pion-d'amour aux deux philosophes dont nous parlons. Lorsque Rousseau étoit l'amoureux passionné de Mme d'Houdetot, elle vivoit avec St-Lambert, alors absent ; et lorsque, antérieurement, Voltaire étoit l'amant de Mm6 Duchatelet elle vivoit avec St-Lambert. Les gens de lettres de ce temps racontent qu'à la mort de cette dame, Voltaire, par modestie, ne voulut pas permettre qu'on ouvrît un médaillon qu'elle portoit à son col; cependant, il céda aux instances de quelques amis, et l'on y trouva quoi? Voltaire? Non, le portrait de St-Lambert. (G.)

WmWm

Page 1