‹ Réflexions d'un solitaire (volume 5)Chapitre 82 sur 97 · LA MORT A DIVERS ASPECTS · texte numérisé non relu

LA MORT A DIVERS ASPECTS

Autant pour les mounms que pour ceux qui leur survivent, la mort a divers aspects. Que dit le peuple quand il assiste à la pompe mortuaire et solennelle d'un grand personnage ? Que pense l'héritier d'un riche avare? A quoi songe la jeune fille qui sait que le grand deuil la rendra charmante ? Cachons, cachons, dans certains cas, les arrière-pensées de l'homme, dont il n'est pas le maître; soyons contens quand elles s'arrêtent à sa tête et ne descendent point dans son cœur.

L'enfant qui meurt en naissant ou avant de naître ne fait guère d'autre sensation que celle de la perte d'un fruit non parvenu à sa maturité ; à moins qu'il ne soit l'espoir d'une famille dont on désire perpétuer l'illustration. Le centenaire qui touche à l'autre extrémité de la vie, et dont l'existence étonne ses contemporains, meurt de même que l'enfant précoce, sans occasionner de longs regrets; quand la décrépite vieillesse quitte le monde pour rendre (comme de juste) à la terre son dû, on se demande quel régime de vie elle observoit; on devroit plutôt demander quel étoit son tempérament. Il semble (en général et à régime égal respectivement à leurs êtres) que les hommes froids et matériels sont prédestinés à une longue vie, et que les hommes chauds, de génie et d'esprit usent nécessai-

rement et plus promptement leur existence. La compensation est juste : celui qui vit autant en une heure qu'un autre dans un jour et une nuit, doit finir vingt-trois fois plus tôt (1). Notre tâche n'est pas dans la mesure du temps, mais dans le produit de nos actions. Si l'homme vit plus longtemps au nord qu'au midi, il vit plus en moins de temps au midi qu'au nord : il vaut mieux trois heures de soleil que six heures de glace. On dit que la longévité de la vie est pour les pays froids, que la vie se resserre dans l'individu, et qu'elle s'exhale plus difficilement. Cela ne me semble pas encore prouvé; en tout cas, qu'on me porte au soleil quand je ne pourrai plus marcher ; qu'on m'y porte encore quand je serai mort; c'est à l'astre de feu que je me voue, et non aux entrailles putrides de la terre humide. Je pense que l'homme qui est né et qui a vécu dans le nord prolongeroit encore sa vie, si à quatre-vingts ans on le portoit au midi. Je pense que l'homme du midi n'auroit besoin du nord que pour tempérer les plus brûlantes années de sa vie : depuis 20 jusqu'à 40 pour l'un ; depuis 80 jusqu'à 100 pour l'autre.

La mort est effrayante quand nous l'appareillons d'inutiles cérémonies; tant que l'homme existe, c'est sacrifier le repos du mourant pour effrayer ceux qui lui survivent. Avant comme après la mort, pourquoi donc s'effrayer? Avant, c'est la tranquillité qui doit régner près du malade ; après, c'est par une glorieuse apothéose qu'il faut nous consoler. La mort est effrayante quand le corps est vivace ; c'est par des douleurs aiguës alors qu'il se sépare de la vie. La mort est glorieuse quand on sacrifie sa vie à ceux qui restent : c'est bien le moins qu'ils puissent faire que de nous regretter, et de regretter les biens qu'ils perdent avec nous. Pour que notre mort soit glorieuse, il faut perdre la vie en temps utile : c'est trop tôt quand nous n'avons pas assez fait; c'est trop tard quand nous avons fait outre mesure. Combien d'hommes de lettres survivent à leur gloire? Trois ouvrages de moins, ils eussent eu trois fois plus de réputation (1).

(1) Grétry exagère... A ce compte, Voltaire, par exemple, aurait dû mourir déjà à l'âge de quatre ans !...

(1) L'amour-propre de Grétry — à moins que ce ne soit la crainte de blesser ses confrères — l'empêche d'ajouter qu'il en est ainsi non seulement de beaucoup d'hommes de lettres, mais surtout de beaucoup de compositeurs...

La mort est redoutable par instinct de nature ; l'idée du non-être est effrayante pour l'homme ; c'est le plus triste présent que la nature ait pu lui faire, et auquel il fait sagement d'ajouter l'espoir de son immortalité. Les bêtes, à ce qu'on croit, sont privées du pressentiment de leur destruction. La chienne qui ne se sépare de ses petits morts que le plus tard possible, semble donner croyance à cette opinion ; cependant, on peut croire que les animaux doués d'une certaine portion d'intelligence connoissent la différence qu'il y a entre la mort et le sommeil. Le loup (s'il parlait ailleurs que chez La Fontaine) nous diroit s'il n'attaque pas différemment le chien et le cheval morts ou endormis.

Rien ne fait supporter à l'homme l'idée d'une mort inévitable comme la religion et la gloire; celle-ci est pour l'homme instruit ce qu'est le ciel pour le dévot : la terre pour l'un, le ciel pour l'autre. Laisser un noble souvenir dans la mémoire des hommes, ou paroître triomphant au milieu d'un chœur d'anges, c'est toujours de l'amour-propre céleste ou mondain. C'est par l'amour-propre qu'on reconnoît l'homme, comme les substances à leurs propriétés. La propriété de l'amour-propre dans un individu si foible, si versatile, est inconcevable ! Ceci prouve que ce ne peut être que par la foiblesse et le doute que vient la présomption.

La mort est redoutable par instinct, ai-je dit ; d'où vient donc que je n'y pense qu'avec un sentiment de plaisir et de désir? Est-ce une certitude vaniteuse d'être regretté de mes parens, de mes amis et des amateurs de mon art? En un mot, est-ce par amour-propre que je n'envisage ma fin (non éloignée) que comme un repos salutaire, une récompense d'avoir bien vécu? Est-ce crainte de défaillir, de mal finir et de faire naufrage au port que me vient ce sentiment intérieur? Cela peut être; je n'ose, en ceci, ni m'accuser, ni m'excuser; car, trop foible stoïque, je crois au mal, et redoute, comme de raison, les douleurs d'un dépérissement subit ou gradué, également inévitables : néanmoins, ce que j'avance est vrai. Mourir n'est rien, dit-on; à la bonne heure, mourir n'est rien, mais souffrir est beaucoup (abstraction faite des lois immuables de la nature). Autant ce sentiment extraordinaire m'est propre, autant la mort

me semble horrible, injuste, accablante, impitoyable, inexorable dans ceux que je chéris. Leur mort me fait de plus en plus désirer la mienne, et quand je perds les objets qui me sont chers, c'est chaque fois un lien de moins qui m'attache à la vie, et qui m'épargne un regret de mourir.

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