‹ Réflexions d'un solitaire (volume 5)Chapitre 85 sur 97 · SAVOIR SOUFFRIR · texte numérisé non relu

SAVOIR SOUFFRIR

J'ai voulu écrire ce chapitre en souffrant de la fièvre qui magitoit depuis plusieurs jours ; mais je n'ai pu développer nettement aucune idée. J'ai conclu qu'il faut avoir souffert, et non souffrir, pour raisonner sur les moyens d'apprendre à souffrir : de même que c'est après l'orage des passions, et non pendant leurs étreintes, qu'on peut en discourir.

Dans quelqu'état qu'il se trouve, savoir souffrir est bien nécessaire à l'homme, puisque la balance du bien et du mal penche sensiblement du côté du dernier. Est-ce à la nature physique qu'il faut s'en prendre? Non, c'est à celle morale. Physiquement, et hors l'état social, on jouit peu et l'on souffre de même; mais plus on augmente les jouissances morales ou conventionnelles, plus on s'expose à leurs privations. Mourir physiquement, c'est perdre 10; moralement, c'est perdre 100, par l'appareil des besoins qui nous entourent. L'aplomb de la santé est aussi difficile à trouver et à fixer que le point mathématique. Je pense même que toute chose a son point de perfectibilité absolue, autant incalculable qu'introuvable. Au physique, la nature a posé des bornes qu'on ne peut franchir. Au moral, la mobilité continuelle des élémens constitutifs de notre être nous déjoue et nous empêche d'être fixés. J'écrivois un jour ceci à un

homme léger : «Vous êtes un papillon, en amitié comme en amour. »

L'imbécile sait souffrir, parce que sa sensibilité n'a pas été assez exercée, ou qu'il en a perdu les traces par accident ou par maladie : c'est l'avantage le plus général de la bêtise. L'homme instruit sait souffrir, parce qu'il se rend compte de ses maux, que depuis longtemps il en calcule les progrès, soit respectivement à sa constitution ou à son âge. J'ai vu un de mes amis sourire dans son lit de mort ; je voulus prendre part à sa joie : « Je ris, me dit-il, de ce que mes membres me refusent le service ; je ne puis plus changer de place, et bientôt il faudra que l'on me porte. » L'homme métis gémit, crie, parce qu'il reste suspendu, indécis entre la force et la foiblesse, ce qui constitue un état nul : pour être quelque chose, il faut mieux être foible tout-à-fait. On engage les femmes qui accouchent à crier et à ne pas retenir leurs douleurs; cela veut dire : « N'affectez pas plus de force et de courage que vous n'en avez. » Le courage factice est un mal, plus qu'un autre. Le courage véritable est une force réelle ou de calcul expérimenté; cependant, et en général, la femme sait souffrir avec plus de constance que l'homme : pourquoi 1 Parce que ses ressorts ont plus de mobilité ; ils se prêtent sans se rompre. C'est comme une pâte molle qui ondule dans son état naturel, ou qui va par soubresauts quand les nerfs sont en désarroi. L'homme, au contraire, est comme une machine d'acier qui se brise avec effort quand l'aplomb lui manque. La femme résiste donc encore au physique, patiente encore au moral, quand Thomme est aux abois. Les médecins ont dû remarquer que les morts subites, causées par la pléthore de sang ou d'humeurs, sont plus fréquentes chez le sexe vigoureux, et que les maladies de langueur sont le lugubre apanage des femmes.

Dans les affaires délicates et embrouillées, une femme d'esprit sait dénouer le nœud gordien; l'homme impatient ne sait que le couper.

L'homme et la femme font un tout dont une moitié complète l'autre : c'est un tout indivisible. L'homme est le verbe ou la parole brute; la femme y joint l'harmonie, la mélodie et la poésie; il adopte l'harmonie et la mélodie, parce qu'il sent le

besoin de plaire à sa compagne; la poésie adoucit la rudesse de ses mœurs, qui gagnent en félicité ce qu'elles perdent peut-être en rectitude. Il devient doux, patient, obéissant par l'envie d'être aimable et d'être aimé : « Mange de ce fruit, lui dit-elle, et sois heureux. » Finissons, en revenant à notre but.

Le mal donne la fièvre, la fièvre pénible donne le courage; c'est donc entre la souffrance et le courage fiévreux qu'il faut se soutenir. Consolons-nous pourtant, autant que possible; car, même en cheminant vers la mort, la nature nous offre des instans de répit. Celui qui se consume par le feu intérieur de la fièvre, prend avec délice des rafraîchissemens. Après bien des efforts, la jeune et tendre pulmonique expectore avec plaisir l'organe sans lequel elle ne peut vivre. Qui sait si le mourant n'exhale pas avec satisfaction le dernier souffle de vie qui met fin à tous ses maux !

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